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Patrimoine Mondial de l'Unesco, l'Afrique toujours sous-représentée

La ceinture de roches vertes de Barberton, une des plus anciennes structures géologiques de notre planète, fait partie des biens africains inscrits à l'Unesco cette année. 
La ceinture de roches vertes de Barberton, une des plus anciennes structures géologiques de notre planète, fait partie des biens africains inscrits à l'Unesco cette année. 
© Tony Ferrar
La ceinture de roches vertes de Barberton, une des plus anciennes structures géologiques de notre planète, fait partie des biens africains inscrits à l'Unesco cette année. 
L’enceinte traditionnelle de Thimlich Ohinga au Kenya, inscrit cette année au Patrimoine Mondial. 

Tous les rapports de l'Unesco le reconnaissent : l'Afrique est sous-représentée au Patrimoine Mondial. Le continent représente un peu moins de 9% de la totalité des biens inscrits. Dans le même temps, le continent totalise 30% des biens en péril. Pourquoi l'Afrique a-t-elle tant de mal à voir ses biens valorisés ?  

Un immense mur d'enceinte en pierres sèches typique des communautés pastorales du Kenya, les roches vertes volcaniques de Barberton en Afrique du Sud, voici les deux biens africains sur les 19 inscrits cette année au Patrimoine Mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco). Alors que le Comité du patrimoine de l'Unesco est réuni à Bahrein jusqu'au 4 juillet, les inégalités restent flagrantes : au total, seuls 94 des 1092 sites reconnus au Patrimoine Mondial sont africains, moins de 9%. En comparaison, la zone Asie et Pacifique en compte 257, la région Europe et Amérique du Nord... 513 !

L'Afrique est sous-représentée. L'Unesco le reconnaît depuis plus de vingt ans, dans tous ses rapports. "C'est une tendance qui n'est pas facile à inverser, vu le rythme des candidatures de chaque région, qui reste soutenu", déplore le Directeur adjoint du Centre du Patrimoine Mondial et spécialiste de l'Afrique, M. Lazare Eloundou, cette semaine à Bahrein, avec toute la commission.
 
Les biens inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco sont concentrés en Europe.
Les biens inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco sont concentrés en Europe.


Problèmes administratifs

Les premières inscriptions du patrimoine africain remontent à 1978, lors de la première session. Trois sites (sur douze au total) sont alors inscrits au Patrimoine Mondial : l'île de Gorée au Sénégal, du XVe au XIXe siècle le plus grand centre de commerce d'esclaves de la côte africaine ; les Eglises creusées au XVIIIème siècle dans le roc de Lalibela, la Jérusalem éthiopienne ; et le parc national du Simien avec ses animaux rares (Ethiopie). 

C'est un beau début, mais l'Afrique prend ensuite du retard. A l'origine, il y a les problèmes de constitution de dossiers, qui doivent être portés par les Etats, et l'absence de moyens sur place pour mettre en place des comités d'experts. Surtout, nombre de pays africains tardent à ratifier la Convention du Patrimoine de 1972, qui conditionne l'inscription de sites au Patrimoine Mondial.  Même si de plus en plus d'Etats sont signataires, certains pays comme le Burundi, la Guinée équatoriale ou le Libéria n'ont jamais inscrit de bien. Alors même que la France compte à elle seule 43 sites répertoriés. 

Le retard est dur à rattraper. "C'est mathématique, explique M. Lazare Eloundou, pour un ré-équilibrage, il faudrait que les pays déjà bien représentés en inscrivent moins". Régulièrement, la question de la mise en place de quotas pour les pays sur-représentés est discutée par le Comité du Patrimoine. 
   

Quel patrimoine pour l'Afrique ? 

Au delà des problèmes administratifs et de gestion des biens, la notion même de "patrimoine" en Afrique fait débat. Selon Benoit Hazard, anthropologue, chercheur au CNRS et co-directeur des Cahiers d'études africaines, "la notion de patrimoine est très européano-centrée, et très liée à la construction de la nation. En miroir, il s'est posé la question en Afrique du choix du récit national que voulaient construire des Etats post-coloniaux. Qu'est ce qui fait sens, au Kenya, par exemple où 80 groupes ethniques différents co-existent, quel est le socle commun qui définit l'histoire nationale ?". 

Autre problème, la vision du patrimoine en Europe est aussi très monumentale. "Au début, les inscriptions concernaient surtout des villes, des monuments, des cathédrales, et ce n'est pas le type de patrimoine important pour l'Afrique" explique M. Lazare Eloundou. C'est aussi la question de l'authenticité : "Il est facile d'inscrire une cathédrale car elle n'a pas bougé, elle est d'origine. Mais si vous prenez l'achitecture en terre. Une maison peut dater du XVIIème siècle mais avoir été reconstruite plusieurs fois", analyse M. Lazare Eloundou. "Les djihadistes ont détruit des mausolées de Saints au Mali, en 2012, on les a reconstruits. Ce ne sont plus les même matériaux, mais pour autant la significiation culturelle, le lieu, la place dans la vie sociale, le message de tolérance... C'est ça qui importe, la valeur de ces sites restent universelle", argumente-t-il.  
Les Mausolées à Tombouctou en 2005, avant leur destruction par les djihadistes, puis réhabilitation par l'UNESCO.
Les Mausolées à Tombouctou en 2005, avant leur destruction par les djihadistes, puis réhabilitation par l'UNESCO.
© UNESCO


Itinéraires et paysages culturels

Dès 1994, l'Unesco est consciente de ces failles. Elle reprend une étude du Conseil international des monuments et des sites qui montre que "les cultures vivantes, et en particulier les « cultures traditionnelles », sont sous-représentées".

De nouvelles catégories de sites apparaissent. La liste s'ouvre désormais aux  itinéraires culturels, ou encore aux paysages culturels, avec par exemple le site de Sukur au Nigeria inscrit en 1999 avec son palais du Hidi (le chef), ses champs en terrasses et leurs symboles sacrés... Un paysage qui reflète une société et une culture spirituelle centenaires. En 2008, ce sont les forêts sacrées du Kenya en 1999 qui deviennent Patrimoine mondial.

Pourtant le chercheur Benoit Hazard regrette une labellisation, qui aujourd'hui encore, tient selon lui trop peu compte des populations locales. Des décisions politiques, avec derrière des enjeux financiers, des "rentes" liées à l'obtention du label. Il met en garde contre l'impact que la liste peut avoir sur les peuples : "Si on patrimonialise une forêt, dont la population locale est dépendante pour assurer ses moyens de subsistance, pour le bois, pour l'eau... et qu'en même temps, ces peuples ne sont pas accompagnés, alors la patrimonialisation est vouée à l'échec. L'Unesco doit comprende ce qui fait sens pour les communautés". 

Il plaide pour une prise en compte des travaux de recherche menés sur le terrain. Après avoir longtemps travaillé avec les éleveurs nomades du désert de Chalbi au Kenya, il se demande pourquoi les 150 sites mégalithiques associés à l'art rupestre dans la région ne sont pas classés : "Ces sites font l'objet de pratiques de conservation par les éleveurs, ils ne les utilisent pas comme ressources mais les entretiennent, veillent sur eux. Est-ce qu'on n'a pas là affaire au patrimoine ? Pour être efficace dans la définition et gestion du patrimoine en Afrique, il faut se situer à l'échelle locale, appuyer les réseaux locaux ! "

 

Des biens en péril 

Le Lac Turkana au Kenya, le plus salé des grands lacs d'Afrique, a été cette année inscrit sur la liste des biens en périls, menacé par des projets hydroliques et pétroliers. 
Le Lac Turkana au Kenya, le plus salé des grands lacs d'Afrique, a été cette année inscrit sur la liste des biens en périls, menacé par des projets hydroliques et pétroliers. 
©AdamPG / WikiCommons


Si l'Afrique représente moins de 9% des biens au Patrimoine Mondial, elle constitue une part disproportionnée de biens en péril : 30%. L'Afrique se situe juste derrière le Moyen-Orient (41% de sites en péril). 

Cette année, le seul bien à avoir été classé "en péril" par l'Unesco, est un site africain, inscrit depuis 1997 : le plus grand des lacs salés africains, le plus grand lac désertique au monde, le Lac Turkana au Kenya. En cause notamment : un barrage hydro-électrique et des infrastructures développées par les authorités éthiopiennes sur le fleuve Omo, qui se jette dans le lac. 

Cela porte à 42 les biens africains inscrits au Patrimoine Mondial en situation de vulnérabilité. Routes, exploration pétrolière et minière, changement climatique sont autant de facteurs qui mettent en péril les sites africains. Il y a aussi les conflits et guerres. En 2016, cinq sites libyens inscrits depuis les années 1980 au patrimoine mondial sont reconnus en péril.


La Journée du Patrimoine mondial africain

Pour ré-équilibrer la donne, et donner un coup de pouce à l'Afrique, l'Unesco a pris plusieurs initiatives, dont la création en 2006 d'un fond africain, l'AWHF. Parmi ses missions : identifier les sites potentiels pour figurer sur la liste, mais aussi réhabiliter des sites clés, comme le site de Tombouctou, ou le projet de réhabilitation du Lac Tchad.

En 2015, l'Organisation a aussi lancé la Journée du patrimoine mondial africain, établie au 5 mai, chaque année, pour célébrer la richesse culturelle et naturelle du continent. A cette occasion, la directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay, a cette année rappelé que "l’Afrique est une priorité pour l’UNESCO." 

M. Lazare Eloundou le martèle : "Le patrimoine a une vocation universelle. Nous ne voulons pas d'une vision européano-centrée. Il faut une  participation encore plus grande de la région afrique dans la Convention". Cette année, 5 des 21 membres du Comité sont africains.