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Pénuries de produits et hausse des prix : faut-il s'inquiéter ?

Les goulots d'étranglement de l'approvisionnement mondial créent des pénuries et abaissent les capacités de récupération économique des pays industriels. Ici, des conteneurs d'expédition empilés à Munich, en Allemagne, le jeudi 14 octobre 2021.
Les goulots d'étranglement de l'approvisionnement mondial créent des pénuries et abaissent les capacités de récupération économique des pays industriels. Ici, des conteneurs d'expédition empilés à Munich, en Allemagne, le jeudi 14 octobre 2021.
(Photo AP/Matthias Schrader)

Les pénuries se multiplient un peu partout sur la planète entraînant une hausse des prix à la production. Phénomène temporaire ou bien transformation durable de l'économie mondiale ? Analyse avec l'économiste Laurent Ferrara.

TV5MONDE : Un facteur central explique-t-il les pénuries de produits ?
 
Laurent Ferrara est professeur d’économie internationale à la Skema Business School, spécialisé dans la macroéconomie internationale, la banque et l'économétrie financière.
Laurent Ferrara est professeur d’économie internationale à la Skema Business School, spécialisé dans la macroéconomie internationale, la banque et l'économétrie financière.
 Laurent Ferrara, professeur d'économie internationale à la Skema Busines School : Il y a eu une hausse de la demande très marquée en sortie de la crise Covid. Cette demande a commencé en Asie, puis aux Etats-Unis et en Europe, notamment en termes de biens manufacturés. C'est une demande qui avait été comprimée pendant la crise sanitaire, période durant laquelle les gens n'ont pas pu consommer. Donc dès qu'ils ont pu de nouveau consommer ils se sont mis à vouloir acheter : une voiture, du matériel pour la cuisine, et tout un tas de choses qu'ils n'avaient pas pu consommer pendant la crise.


Cette poussée de la demande a été aussi accentuée par l'épargne des ménages qui a bondi. Il y a eu une épargne de précaution, puisque c'était une période d'incertitude mais également une épargne forcée, par les fermetures des restaurants, des cinémas, etc…

La spécialisation dans la production joue beaucoup dans les pénuries actuelles (…) Des pays sont en rente dans la chaîne de production, pour des petits morceaux de biens intermédiaires.

De l'autre côté de cette hausse très forte de la demande, il y a l'offre qui ne suit pas.  Il y a tout d'abord la production qui manque de main d'œuvre dans certains secteurs. Ce manque est lié en partie à la crise Covid, puisque des restrictions à cause de l'épidémie sont encore présentes, des personnels n'ont pas rejoint leurs entreprises ou d'autres sont malades. D'autre part, la spécialisation dans la production joue beaucoup dans les pénuries actuelles. Si par exemple un pays d'Asie du sud-est se spécialise dans le pare-brise et que la production n'arrive pas à suivre, vous n'allez pas vendre des voitures sans pare-brise et donc cela suffit à bouchonner toute la chaîne de production. C'est un effet induit de la globalisation. Des pays sont en rente dans la chaîne de production, pour des petits morceaux de biens intermédiaires.

Il y a encore une partie du transport mondial de conteneurs qui est bloquée.

Un deuxième aspect très important qui explique aussi les pénuries actuelles est le transport. Il y avait des queues de bateaux dans les grands ports chinois parce qu'il n'y avait pas assez de gens pour les charger en marchandises. Il y a encore une partie du transport mondial de conteneurs qui est bloquée.

Un déferlement de pénuries

Si vous tapez le mot "pénurie" dans un moteur de recherche, les résultats donnent le vertige. De l'Iphone 13 aux véhicules neufs, des médicaments aux engrais azotés, des jouets en passant par la main d'œuvre médicale ou les composants électroniques, le pain au Soudan, le charbon des centrales électriques en Inde, le coton et même le papier, la liste des pénuries en cours sur la planète est impressionnante.

TV5MONDE : Les problèmes d’énergie pèsent-ils aussi dans la balance ?

Laurent Ferrara :
Ce facteur de l'énergie est important mais il touche en fait l'ensemble des matières premières, avec des indices qui sont tous à la hausse. Tout le monde redemande de l'énergie en même temps, que ce soit le pétrole, le gaz et quand le gaz est trop cher on fait appel à nouveau aux centrales à charbon, comme c'est le cas en Allemagne.

Avec des coûts des matières premières et du fret trop élevés, pour ne pas perdre trop de marges, les industriels produisent en moindre grande quantité.

Avec l'énergie trop chère, les capacités de production des industriels sont donc largement en dessous de leur potentiel. C'est un phénomène lié aux prix, puisque avec des coûts des matières premières et du fret trop élevés, pour ne pas perdre trop de marges, les industriels produisent en moindre grande quantité. Actuellement en France, il y a des délais de 9 mois à un an si vous voulez acheter une voiture neuve.

TV5MONDE : Cette situation de pénuries est inédite, mais est-elle conjoncturelle — puisque liée à la reprise après la crise Covid—, ou bien entre-t-on dans un cycle durable ?

Laurent Ferrara :
Je suis du côté des gens qui pensent que cette situation est plutôt temporaire. Un groupe de réflexion de la Maison Blanche a cherché à regarder s'il y avait des exemples comparables avec une inflation américaine au dessus des 5%. Il y a eu 5 ou 6 épisodes depuis l'après-guerre. Pour eux, la période la plus comparable avec ce qu'il se passe aujourd'hui est justement l'après-guerre.  C'est une période où il y a eu une hausse de la demande parce que les gens étaient contents que ce soit fini et avaient envie de consommer.

On est à mon sens dans une phase temporaire. On l'a vu avec le prix du bois qui était à un niveau jamais atteint il y a un mois et qui aujourd'hui est revenu à la normale.

La demande est montée très fortement mais avec un appareil productif qui était contraint parce qu'il avait été recentré pour l'effort militaire. L'offre n'a pas pu répondre à la demande et y a eu une sorte d'hyper inflation qui a duré un an et demi. Mais quand l'appareil productif a réussi à s'ajuster, l'inflation est revenue à des formes tout à fait standard.

On a l'impression que c'est un peu la même chose aujourd'hui, avec un déséquilibre offre-demande très clair et on a envie de croire que l'offre va s'ajuster. Il y a par exemple des projets de production de semi-conducteurs en Europe, de la relocalisation industrielle. On est à mon sens dans une phase temporaire. On l'a vu avec le prix du bois qui était à un niveau jamais atteint il y a un mois et qui est revenu à la normale aujourd'hui.

TV5MONDE : La hausse des prix de production va-t-elle se répercuter sur les prix des biens de consommation et créer une inflation trop forte ? Ou bien une stagflation (stagnation économique et inflation très forte) peut-elle survenir ?

Laurent Ferrara : Sur l'inflation, si on regarde les Etats-Unis on est à 5,3%, en Allemagne à 4%. La cible pour les banques centrales c'est 2% mais elles ont assoupli leur critères et c'est une moyenne au cours du temps qu'elles autorisent aujourd'hui. Et comme nous avons vécu des années en dessous de la cible des 2%, très vraisemblablement les banques centrales vont permettre à l'inflation d'être au dessus de la cible pendant un petit moment. Sur l'inflation je suis sur l'hypothèse temporaire. La hausse des coûts du fret maritime, des matières premières, c'est quelque chose qui devrait rester extrêmement temporaire.

Pour les pénuries, avec l'ajustement de la production, je pense qu'il y aura une normalisation au cours de l'année 2022.

Les instituts prévoient ce scénario là, auquel je crois de manière plutôt favorable. Le point de vigilance est si la fameuse boucle prix-salaires démarre. Si les prix montent, font monter les salaires qui font monter les prix puis les salaires etc, etc. Ce qu'il faut donc surveiller ce sont les salaires de l'ensemble de l'économie. Ils devraient vraisemblablement augmenter et ils en ont bien besoin, mais il ne faut pas qu'ils dérapent complètement et que la boucle s'enclenche. Pour l'instant, il n'y a pas lieu de s'inquiéter quand on regare uniquement les salaires.

Sur la stagflation, je n'y crois pas, parce que l'inflation est temporaire et que la demande est toujours très bonne. Donc, quand l'offre va s'ajuster nous allons avoir des taux de croissance tout à fait décents. Pour les pénuries, avec l'ajustement de la production, je pense que ce sera terminé et que cela se normalisera au cours de l'année 2022.