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Polynésie française: le niveau de radioactivité lors des essais nucléaires français aurait été sous-évalué

Photo de l'atoll de Mururoa datant du 27 juillet 1995, quand la France faisait encore des tirs nucléaires.
Photo de l'atoll de Mururoa datant du 27 juillet 1995, quand la France faisait encore des tirs nucléaires.
© AP Photo/Francois Mori

Le dossier sur les conséquences des essais nucléaires sur la santé de la population polynésienne est loin d’être refermé. Selon une enquête de "Disclose" média d’investigation en ligne, le niveau de radioactivité à laquelle la population polynésienne a été exposée a été sous-évalué.

De 1966 à 1996, les atolls de Mururoa et Fangataufa ont été le théâtre de 193 essais nucléaires, qui ont eu des effets sur la santé et l'environnement des populations. Une enquête commandée par le ministère de la Défense à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) n'avait  pas réussi à mesurer ces effets déplorant un manque de données. Le rapport publié le 24 février 2021 avait d'ailleurs provoqué la colère des associations des victimes, notamment la plus importante d'entre elles, l'association 193, qui avait à l'époque parlé de "négationnisme".

L' enquête réalisée par l’Inserm estimait en effet que "le lien entre des pathologies et ces essais nucléaires est difficile à mettre en évidence dans la population polynésienne. L’expertise propose plusieurs mesures qui permettraient de mieux appréhender ces risques, et rappelle les dommages sanitaires établis des rayonnements ionisants." Les chercheurs n’affirment pas que les essais n’ont pas eu de conséquences sanitaires, mais pointent le manque d’éléments probants.  "Les résultats de ces études sont insuffisants pour conclure de façon solide sur les liens entre l’exposition aux rayonnements ionisants issus des retombées des essais et l’occurrence de ces pathologies", écrivent-ils. "Mais ils ne permettent pas non plus d’exclure l’existence de conséquences sanitaires qui seraient passées inaperçues jusqu’à présent". Le rapport préconisait de nouvelles études et une nouvelle méthode de recueil de données.

 Disclose a lui analysé de son côté 2.000 pages de documents militaires déclassifiés en 2013 par le ministère français de la Défense en partenariat avec le collectif anglais de modélisation 3D Interprt et le programme de recherche "Science and security global" de l'Université de Princeton aux Etats-Unis. L'enquête change la donne.

Elle a pu ainsi " réévaluer la dose reçue à la thyroïde par les habitants des (îles) Gambier, de Tureia et de Tahiti au cours des six essais nucléaires considérés comme les plus contaminants de l'histoire du Centre d'expérimentation du Pacifique. Résultat: nos estimations sont entre 2 et 10 fois supérieures à celles réalisées par le Commissariat (français) à l'énergie atomique en 2006", selon Disclose.

Pour expliquer la différence entre ses calculs et ceux du CEA, Disclose met en avant des interprétations différentes des données. 

Par exemple, pour l'essai nucléaire aérien effectué en 1966 à Mururoa, baptisé Aldébaran, les scientifiques du CEA "considèrent que la population locale ne buvait que de l'eau de rivière mais pas d'eau de pluie". Or, de nombreux habitants de cet archipel buvaient de l'eau de pluie, selon l'enquête du média d'investigation.

Pour le seul essai Centaure, tiré en juillet 1974, "d'après nos calculs, fondés sur une réévaluation scientifique de la contamination en Polynésie française, environ 110.000 personnes ont été exposées à la radioactivité, soit la quasi-totalité de la population des archipels à l'époque", souligne l'enquête.
 

Tir sur l'atoll de Mururoa en juin 1970 - AP photo
Tir sur l'atoll de Mururoa en juin 1970 - AP photo

"Nous avons exploité les données recueillies par le Service mixte de sécurité radiologique (SMSR) à l'époque du tir (en 1974, NDLR). Les mêmes qui ont servi au CEA pour ses réévaluations de doses publiées dans une étude de 2006, la référence en la matière. Mais d'après notre expertise, les estimations du CEA concernant les dépôts au sol ont été sous-estimées de plus de 40%".

Cette étude du CEA est la référence du Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) pour étudier les dossiers des victimes des essais nucléaires.

Jusqu'à aujourd'hui, le nombre de civils polynésiens - c'est-à-dire hors militaires et prestataires d'entreprises - ayant touché des indemnités s'élève à 63 personnes, selon le média d'investigation