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Pourquoi le Yémen s'enfonce dans la guerre et la famine

Un ouvrier inspecte les dégâts causés à une usine de matières plastiques détruite par les frappes aériennes saoudiennes, à Sanaa, au Yémen, le mardi 23 novembre 2021. L'ONU estime que 15 millions de personnes risquent de succomber de famine et de maladies à cause de ce conflit qui dure depuis près de 7 ans.
Un ouvrier inspecte les dégâts causés à une usine de matières plastiques détruite par les frappes aériennes saoudiennes, à Sanaa, au Yémen, le mardi 23 novembre 2021. L'ONU estime que 15 millions de personnes risquent de succomber de famine et de maladies à cause de ce conflit qui dure depuis près de 7 ans.
(AP Photo/Hani Mohammed)

Le Yémen est embourbé depuis près de 7 ans dans des combats entre une coalition progouvernementale dirigée par l'Arabie saoudite et les rebelles houthis. Ce conflit a généré la "pire crise humanitaire et de développement au monde", selon l'ONU, qui estime que seule la paix pourrait stopper la catastrophe humanitaire en cours et relever le pays. Explications.

L'ONU estime que la guerre du Yémen aura fait au moins 377 000 victimes directes ou indirectes fin 2021. Ce conflit aux conséquences humanitaires dramatiques se poursuit dans une quasi indifférence des grandes puissances. Des millions de Yéménites pourraient succomber de famine et de maladie si la paix n'est pas ramenée très vite dans le pays, selon l'Agence des affaires humanitaires des Nations Unies.

A (re)voir : Yémen : la pire crise humanitaire du monde :

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Yémen : un conflit hors du droit international mais accepté par l'ONU ?

En mars 2015, une coalition arabe sous bannière saoudienne déclenche une intervention militaire au Yémen, sur demande du président Abdrabbo Mansour Hadi. Cette coalition doit protéger le Yémen contre une insurrection de rebelles houthis, potentiellement soutenue par l'Iran.  Le 14 avril 2015, l'ONU vote une résolution "sous chapitre VII" qui impose aux rebelles houthis un embargo sur les armes, des sanctions ciblées et les appelle à se retirer des zones qu’ils contrôlent.

Cette résolution de l'ONU de 2015 n'autorise pas l'intervention militaire sous commandement saoudien qui est toujours en cours au Yémen. "La résolution de l'ONU n'autorise pas le recours à la force, cela n'a pas été validé par le droit international. La seule brèche qui existe — et qui fait que ce n'est pas totalement considéré comme une intervention illégale — c'est que le président soi-disant légitime, Hadi, a lui-même demandé l'intervention étrangère", soulignait à l'époque le spécialiste et chercheur au CNRS Laurent Bonnefoy. Depuis lors, la guerre fait rage au Yémen, sans issue visible.

15 millions de morts potentiels par famine et maladie

L'OCHA (Office de la coordination des affaires humanitaires des Nations-Unies) estime que 24 millions de personnes dépendent de l'aide et de la protection humanitaire. Un constat dramatique, partagé par Magali Chelpi-den Hamer, chercheuse à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et responsable du programme Humanitaire et développement. "Les conditions de vie des Yéménites sont très mauvaises, 80% de la population vit aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté et sont dépendants de l’aide internationale. La malnutrition infantile sévère augmente", explique-t-elle. Et de souligner que "dans certaines zones, c’est un enfant sur 5 qui est atteint de malnutrition aigüe. La monnaie locale, le riyal yéménite, se dégrade et la hausse des prix des produits alimentaires de base aggrave les situations d’insécurité alimentaire des gens. Depuis le début de l’année 2021, certaines denrées ont augmenté de 60%."

Le nombre de mendiants est en augmentation dans les rues. On observe de plus en plus de femmes qui sortent la nuit pour chercher à manger et pour faire les poubelles. Magali Chelpi-den Hamer, chercheuse à l'IRIS, responsable du programme Humanitaire et développement

90% des produits alimentaires étant importés au Yemen, l'inflation a fait exploser le prix final des produits. Avec pour conséquence des drames humains. Magali Chelpi-den Hamer raconte : "Le nombre de mendiants est en augmentation dans les rues. On observe de plus en plus de femmes qui sortent la nuit afin de ne pas croiser de connaissances, pour chercher à manger et pour faire les poubelles. Peu d’hôpitaux travaillent après 22h, car il faut du carburant pour faire marcher les générateurs, et les médicaments sont bloqués en raison de l’embargo. Autant dire que la situation sanitaire est catastrophique."

Une mère de famille yéménite pose pour une photo avec ses enfants, près de leur abri dans le camp de personnes déplacées d'al-Suwayda à la périphérie de Marib, au Yémen, le lundi 21 juin 2021. Sur la ligne de front la plus active du Yémen, la bataille pour la ville de Marib dure depuis plusieurs mois, avec un flot constant de morts et de blessés des deux côtés.
Une mère de famille yéménite pose pour une photo avec ses enfants, près de leur abri dans le camp de personnes déplacées d'al-Suwayda à la périphérie de Marib, au Yémen, le lundi 21 juin 2021. Sur la ligne de front la plus active du Yémen, la bataille pour la ville de Marib dure depuis plusieurs mois, avec un flot constant de morts et de blessés des deux côtés.
(AP Photo/Nariman El-Mofty)

Le chef de l’humanitaire des Nations Unies, Martin Griffiths, avait déjà alerté sur la situation critique de la population au Yémen en août dernier. "La priorité des priorités humanitaires, c'est d'empêcher la famine. Aujourd'hui, environ 5 millions de personnes risquent de mourir de faim et des maladies qui l’accompagnent. Dix millions de plus sont juste derrière eux", avait-il expliqué aux membres du Conseil de sécurité.

Un autre scénario sans la guerre

Malgré ces constats humanitaires dramatiques, un rapport du Programme pour le développement des Nations unies (PNUD) estime que la situation pourrait s'améliorer au Yémen. À condition que la guerre cesse rapidement.  "Si la paix revenait au Yémen d'ici janvier 2022, associée à un processus de relèvement global du pays, les tendances profondes d'appauvrissement du pays pourraient être inversées", stipule ce document  Le Yémen — toujours selon ce rapport — atteindrait alors "le statut de pays à revenu intermédiaire d'ici 2050". En outre l'agence analyse que "la malnutrition pourrait être réduite de moitié d'ici 2025 et le pays pourrait atteindre 450 milliards de dollars de croissance économique d'ici le milieu du siècle".

L'Arabie Saoudite est piégée, elle aimerait arrêter son intervention, mais les rebelles qu'elle combat — les Houthis — sont en position militaire plus favorable qu'au départ. David Rigoulet-Roze chercheur à l'IFAS et à l'IRIS

Le chercheur à l'Institut Français d'Analyse Stratégique (IFAS) et à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), David Rigoulet-Roze, spécialiste de la région, estime que ces statistiques ont un intérêt et sont là pour permettre une prise de conscience internationale des conséquences du conflit. Avec en toile de fond, la nécessité de le faire cesser.

"L'ONU évoque le fait que l'on va vers 377 000 morts d'ici fin 2021, en soulignant que 60% le sont par des causes indirectes, le plus souvent des civils. La partie du rapport qui évoque l'évolution du Yémen dans l'avenir — en cas de paix — est en réalité une projection d'un modèle statistique. C'est une manière de dire, 'voilà ce que pourrait être le Yémen s'il n'y avait pas la guerre, voilà comment les choses pourraient s'améliorer', pour un pays qui part de très loin à la base", explique le chercheur.  Selon lui, c'est aussi "une manière de prendre date par rapport aux différentes parties du point de vue géopolitique."

La paix peut-elle advenir ?

Mais alors, pourquoi, après plus de 6 ans de conflit, l'Arabie Saoudite continue-t-elle malgré tout son intervention militaire qui paraît sans issue ? David Rigoulet-Roze estime que ce pays souhaiterait en réalité se retirer du conflit, mais ne le peut pas. "L'Arabie Saoudite est piégée, elle aimerait arrêter son intervention, mais les rebelles qu'elle combat — les Houthis — sont en position militaire plus favorable qu'au départ. Et les rebelles houthis ne souhaitent pas négocier comme le voudraient les Saoudiens", explique l'expert.

L'accord de Stockholm comportait un certain nombre de clauses qui n'ont pas été finalisées, en dehors de celle du port de Hodeidah qui permet d'acheminer l'aide humanitaireDavid Rigoulet-Roze chercheur à l'IFAS et à l'IRIS

Les négociations entre les deux parties semblent dans l'impasse aujourd'hui. "Ces négociations échouent largement aujourd'hui à cause des Houthis qui pensent qu'ils peuvent faire la différence sur le terrain militaire", reconnaît David Rigoulet-Roze. 

Le retrait militaire saoudien ne semble donc pas d'actualité, même dans un futur proche. "Il y a un précédent qui est l'accord de Stockholm, en décembre 2018. Celui-ci prévoyait une issue politique à un conflit qui ne peut pas avoir d'issue militaire en théorie. Sauf que cet accord comportait un certain nombre de clauses qui n'ont pas été finalisées, en dehors de celle du port de Hodeidah qui permet d'acheminer l'aide humanitaire", analyse le spécialiste.

On ne voit pas comment ce conflit pourrait s'arrêter à court terme (…) Il n'y a rien qui se dessine au niveau de l'ONU pour résoudre ce conflit.David Rigoulet-Roze chercheur à l'IFAS et à l'IRIS

Depuis février 2021 les Saoudiens bombardent la région de Marib, . "Les Saoudiens empêchent la ville de Marib de tomber parce que c'est le dernier fief loyaliste et pétrolier du gouvernement de Hadi et qu'il est sous pression militaire des Houthis. Si Marib tombait, ce serait une humiliation pour eux. Et les Saoudiens souhaitent se retirer la tête haute, pas sur une humiliation militaire", selon David Rigoulet-Roze.

La paix pourrait-elle advenir en 2022 au Yémen ? Le chercheur est pessimiste. "On ne voit pas comment ce conflit pourrait s'arrêter à court terme. Sauf s'il y avait des négociations sur le nucléaire avec l'Iran, puisqu'il y a un jeu de la part de ce pays avec les Houthis. Mais même dans cette hypothèse, il faudrait qu'il y ait un agenda houthi qui coïncide exactement avec celui de l'Iran, ce qui n'est pas forcément le cas. Et il n'y a rien qui se dessine au niveau de l'ONU pour résoudre ce conflit puisque certains membres du Conseil de sécurité ont effectivement soutenu  la coalition menée par l'Arabie Saoudite — face aux supposées velléités iraniennes au Yémen —, comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou la France, avec des ventes d'armes ou d'aide logistique."