Info

Première Guerre mondiale : un mémorial numérique pour rendre hommage à tous les disparus

Dans cette photo prise en octobre 1917, des troupes françaises s'abritent dans un trou sur le champs de bataille.  
Dans cette photo prise en octobre 1917, des troupes françaises s'abritent dans un trou sur le champs de bataille.  
©AP Photo

Des centaines d’internautes bénévoles complètent, chaque jour, depuis quatre ans, les fiches numériques des 1,4 million "morts pour la France" lors de la Première Guerre mondiale. Ce projet collaboratif génère une base de données inédite qui devrait permettre d’en savoir plus sur ceux qui ont perdu la vie dans ce conflit, y compris les soldats coloniaux.

dans

« Il y a des gens qui regardent la télévision. Moi, le soir, j'indexe. » Patrick Castéra, 60 ans et salarié chez Air France, occupe ainsi son temps libre. Derrière son ordinateur, ce passionné de généalogie parcourt des centaines de fiches manuscrites numérisées. Elles comportent notamment l’état civil, le régiment, les date et lieu de décès des quelque 1,4 million de soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale.
 

Un mémorial virtuel

Des informations que Patrick Castéra saisit, et complète après recherche documentaire, dans un logiciel développé par le ministère de la Défense français depuis 2013 sur le site internet Mémoire des Hommes.

Voici un exemple de fiche indexée sur le site Mémoire des hommes. (Extrait du site internet <a href="http://enenvor.fr/eeo_actu/5_questions_a/jean_michel_gilot.html">1 jour 1 poilu</a>.
Voici un exemple de fiche indexée sur le site Mémoire des hommes. (Extrait du site internet 1 jour 1 poilu.


Profitant des célébrations du Centenaire de la Grande Guerre, du discours de Nicolas Sarkozy qui appelait, notamment, à la réintégration des fusillés dans la mémoire nationale, le ministère de la Défense rend alors publiques toutes les fiches numérisées des "morts et non morts pour la France", comprenant aussi les soldats coloniaux. (Lire en encadré ci-dessous)

Qui sont les "morts pour la France" ? 

« Créée par la loi du 2 juillet 1915, la mention "Mort pour la France" honore la mémoire des victimes de guerre. (…) La mention "Mort pour la France" est attribuée dès lors que la preuve est rapportée que le décès est imputable à un fait de guerre, que ce décès soit survenu pendant le conflit ou ultérieurement. » 
Des militaires mais aussi des civils (de nationalité française) peuvent bénéficier de la mention "Mort pour la France"  
(Source : ONAC )

Une mine d'informations qu'il va falloir retranscrire afin de les exploiter sous forme de statistiques notamment. Impossible de consulter ces milliers de fiches une par une.

Le projet va prendre une dimension collaborative « parce que ça coûtait une fortune et que le ministère de la Défense n’avait pas le budget pour le faire, concède Laurent Veyssière, conservateur général du patrimoine et directeur général adjoint de la mission du Centenaire Mais aussi parce qu’on était dans ce grand mouvement participatif des internautes. »

Depuis presque quatre ans, Patrick Castéra et un bataillon de plus de 2600 autres « indexeurs », généalogistes professionnels ou passionnés, retraités, officiers, retranscrivent bénévolement toutes les informations dont ils disposent sur les poilus.

Et un peu comme sur Wikipedia, les contributeurs se corrigent entre eux en cas d'erreurs de saisie ou de fiches en doublon. 

« Au début, je pensais que c’était peu intéressant… Puis, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à indexer plus de 5 000 personnes », précise Patrick Castéra alias "paddygenealo" sur Twitter. Comme lui, beaucoup ont souvent commencé par chercher des aïeux dans cette base documentaire avant de se prendre au jeu, poussés par un intérêt historique pour ces vies brisées par le conflit.

Ce « mémorial virtuel » pensé par le ministère de la Défense dès 2003 prend ainsi forme. Il suscite depuis longtemps un intérêt grandissant. « Ce ne sont pas seulement des anciens combattants qui s'en emparent, raconte Laurent Veyssière. Tout le monde a commencé à s’approprier cette base documentaire mise en ligne dès 2003 : les généalogistes, la communauté scientifique et les collectivités territoriales. » 

"Un jour, un poilu"

L'engouement autour de ce mémorial nouveau, le ministère de la Défense le doit à un passionné de généalogie : Jean-Michel Gilot. C’est lui qui, travaillant déjà dans la communication numérique, décide de médiatiser cet énorme projet proposé par l'Etat, en lançant le défi : « Un jour un poilu ». L’idée ? Répertorier tous les « morts pour la France » d’ici la fin des commémorations du Centenaire en novembre 2018. Autour de lui, une communauté de mordus se forme et indexe à tout va. 

Avec patience, ils rentrent une masse d’informations incroyable : « 14 lignes d’informations de fiches multipliées par 1,4 million de fiches », précise Jean-Michel Gilot. Leur travail est tel que le défi lancé dès la fin 2013 sera relevé en cette fin mars, bien avant le 11 novembre prochain. Jean-Michel Gilot vient d’annoncer que le dernier poilu de l’Hexagone venait d’être référencé. 

On y voit des destins originaux, des histoires remarquables qui nous touchent. ​

Bernard Jacquet, retraité et indexeur.

Bernard Jacquet, retraité de 68 ans et ancien professeur d’histoire-géo au lycée, fait partie de cette communauté "1 jour 1 poilu" fédérée par les réseaux sociaux. Il a aujourd'hui des milliers de fiches indexées à son actif et n'hésite pas à les complèter en consultant les journaux locaux de l'époque. Une manière de sortir de l'anonymat certaines vies de soldats.

« Il y a l’aspect mémoriel, bien sûr. Cela permet de rendre hommage à tous ces hommes. C’est pour ça que l’on participe. Et on y voit des destins originaux, des histoires remarquables qui nous touchent », assure Bernard Jacquet.

Histoire(s) méconnues

C’est ainsi qu’au cours de ses indexations, Bernard Jacquet découvre des fratries entières tombées au combat. « Parfois, ce sont deux voire trois frères morts pendant la guerre. On imagine la peine des familles... Il n’est même pas rare que ces gens-là meurent d’ailleurs en même temps. » C'est le cas d’un père et de son fils suisses. « Leur histoire m'a beaucoup touché. Le père était déjà militaire officier en 1914, son fils l’a rejoint quelques mois après. Ils se sont retrouvés dans le même régiment, je pense que le père voulait protéger ou veiller sur son fils. Ils sont morts le même jour. »

Après s'être consacré aux 1500 soldats originaires de sa ville, Besançon, Bernard Jacquet s'est intéressé à ceux qui venaient de l'autre côté de la frontière : la Suisse. Certains soldats suisses volontairement ou par leur bi-nationalité, choisissent, en effet, d'aller combattre en France.  

Il s'est ainsi rendu compte que nombre de ces soldats « étaient agriculteurs, cultivateurs du Jura suisse francophone », a observé Bernard Jacquet. « Il y a aussi beaucoup d’horlogers de La Chaux-de-Fonds. » Des données qui permettent d'en savoir plus sur les origines sociales de ces combattants notamment. 

Retrouver la trace des soldats coloniaux

Ces milliers de noms indexés cachent des destins, des histoires qui s’effacent des mémoires familiales et collective avec le temps. Ce projet est l’occasion de les faire rejaillir du passé et permettre à leurs descendants de retrouver leur trace. C’est notamment le cas de ceux à qui on a trop peu rendu hommage : les soldats coloniaux. 

Après avoir indexé les soldats tombés dans le Nord, là d'où il est originaire, Patrick Castéra s’est fait une spécialité des soldats burkinabè « parce que mon épouse est du Burkina, il y a un lien naturel », nous précise-t-il.

Pour lui, la tâche se complique. « On a souvent moins d’informations et on se heurte à une difficulté majeure : celle d’identifier un lieu de naissance, c’est tout un travail », explique-t-il. Il y a aussi des difficultés orthographiques. Parfois les noms des soldats coloniaux, transmis oralement, sont mal retrancrits. « J’ai trouvé une trentaine de formes différentes de certains noms de famille », explique Patrick Castéra. « Il est aussi difficile de recouper les informations car dans certains pays l'état civil n'existait pas encore », précise Laurent Veyssière, conservateur général du patrimoine. 

"Un gâchis incroyable"

Ce fastidieux travail de recherche déjà porte ses fruits. On peut désormais dénombrer près de 110 00 soldats nés hors de France morts pendant la Première Guerre mondiale pour la France, a décompté Jean-Michel Gilot. Près de 87 000 étaient originaires d'anciennes colonies. (voir en encadré le détail).

Soldats coloniaux en chiffres

  • Algérie : 40 717
  • Tunisie : 9 9970
  • Mali : 7 449
  • Guinée : 4 601
  • Sénégal : 4 112
  • Madagascar : 3984
  • Côte d'Ivoire : 3 337
  • Maroc : 3 201
  • Burkina Faso : 2 317
  • Tonkin : 2 138


Patrick Castéra est frappé par « le nombre de soldats coloniaux qui sont morts, non pas au combat, mais à l’arrière, de maladie. Ces gens, qui avaient beau être solides, ont été tirés de régions où il n’y avait pas le même climat. Ils ont, en plus, vécu dans des conditions difficiles dans les tranchées. Beaucoup d’entre eux attrapaient diverses maladies. C’est quand même un gâchis incroyable. » 

Cette base de données va permettre aux historiens d'en savoir plus sur ces soldats coloniaux. « J’ai un espoir secret, nous confie Patrick Castéra. En ce qui concerne les Burkinabè, c’est que les universitaires, les historiens, là-bas, s’intéressent à ce sujet et creusent davantage pour retracer ce que ces soldats ont vécu , comment ils ont rejoint l’armée ? »

Patrick Castéra a déjà réalisé des diagrammes sur les causes de la mort des soldats qu'il a répertoriés. Il a publié ces graphiques sur son blog :

Patrick Castéra est parvenu, au fil de ses indexations, à répétorier comment les poilus étaient morts. 
Patrick Castéra est parvenu, au fil de ses indexations, à répétorier comment les poilus étaient morts. 
©Patrick Castéra

« Cela rend une identité aux gens. Et la France pourra peut-être aussi rendre un hommage plus précis à ces soldats coloniaux », soutient Laurent Veyssière.

Les données tirées de cette base documentaire permettent aussi de remettre en cause des présupposés historiques. 

Le jour le plus meurtrier

Jean-Michel Gilot s’est ainsi aperçu d’une erreur signalée par un autre internaute Michel Lecouteur, également indexeur : « On a toujours pensé que le 22 août 1914 était le jour le plus meurtrier de la Grande Guerre et de l’Histoire de France, faisant 27 000 victimes. Mais le travail d'indexation nous apprend qu'en réalité, 20 745 personnes sont mortes ce jour-là. Soit moins que le 25 septembre 1915 qui a été bien plus meurtrier et pendant lequel 22 996 soldats ont perdu la vie. Cela remet en cause un chiffre et une date qui étaient tenus pour acquis depuis plus de 40 ans. » (Ces chiffres sont tirés de la base documentaire indexée en ce début mars à 97%.)

Ces données statistiques qui vont pouvoir être tirées de cette base de données sont donc inédites. « On peut affiner certains aspects comme les morts par départements, lieux de naissance, la moyenne d’âge de ces morts, le nombre de morts par année alors qu’aujourd’hui on ne faisait que des estimations », explique Michaël Bourlet officier et historien. Il est aujourd'hui détaché dans l’éducation nationale et a suivi ce projet de près.  

Même s'il souligne que des lacunes peuvent exister à cause des erreurs et des doublons possibles, il reconnaît que les historiens « pourront avoir un regard neuf sur ces pertes humaines pendant la Grande guerre. Mais cela ne nous en dira pas plus sur les hommes dans cette Première Guerre mondiale. Cette base de "mémoire des hommes" va aussi passer à côté des hommes morts après la guerre de leurs blessures, de leur traumatisme, comme ceux qui se sont suicidés. » Cette base documentaire pourrait bien soulever d'autres questions sur la reconnaissance de tous les combattants.