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Présidentielle 2020 aux États-Unis : la presse africaine écorne le modèle américain

Kiosque à journaux au Cap, Afrique du Sud, le 5 novembre 2020
Kiosque à journaux au Cap, Afrique du Sud, le 5 novembre 2020
© AP

Vue d'Afrique, l'élection présidentielle américaine a une saveur particulière, celle d'un pays occidental et le plus puissant du monde qui est loin d'incarner un modèle de démocratie. Entre railleries et inquiétudes, revue des commentaires dans la presse africaine.

Le monde a les yeux rivés sur les Etats-Unis, l’Afrique n’échappe pas à la règle. Vu du continent africain, les regards se montrent parfois cinglants. A l’image du caricaturiste Hic dans le quotidien algérien El Watan. Il dessine une planète avec ce titre « Suspense Trump-Biden : Le monde retient son souffle ». Mais partout s’élève une seule et même plainte écrite en anglais, celle de George Floyd, cet Africain-Américain mort étouffé sous le genou d’un policier blanc : « Je ne peux pas respirer !».

Les médias africains ne cachent pas pour la plupart une certaine hostilité à l’égard d’un président Trump dont personne n’a oublié l’insulte aux pays africains qu’il avait traités de « pays de merde ».

Les Etats-Unis et les républiques bananières

Vu du Burkina Faso, Le Pays décèle dans l’élection américaine une certaine similitude avec les réalités africaines : « L’un des faits majeurs de cette présidentielle qui, vue d’Afrique, ne manque pas de curiosité dans une démocratie aboutie comme celle des Etats-Unis, est le fait qu’avant même la fin du dépouillement, Donald Trump a annoncé la couleur en s’autoproclamant vainqueur, dénonçant au passage des tentatives de fraudes et menaçant de saisir la Cour suprême pour arrêter le décompte des résultats. »

Et le quotidien de Ouagadougou de voir dans l'attitude de Trump un cas d'école : « De quoi rappeler les républiques bananières où la contestation systématique et les dénonciations de fraudes passent pour être la marque déposée des élections en Afrique. Sauf que dans le cas d’espèce, ce n’est pas le candidat de l’opposition, comme c’est généralement le cas sous nos tropiques, qui crie à la fraude mais bien le président sortant. On croirait rêver, et pourtant, c’est la triste réalité. Donald Trump va-t-il se vêtir du manteau de  "pays de merde" ? »  Pour ce jounal burkinabé, c’est en quelque sorte l’histoire de l’arroseur arrosé.

Mais que fait la Cédéao ?

Dans la même veine, Le Lynx de Conakry, hebdomadaire satirique guinéen, imagine un scénario de crise post-électorale américaine à la sauce ouest-africaine sous le titre « Election américaine : la Cédéao proteste ». « La Communauté des États de l’Amérique de l’Ouest, CEDEAO, constate avec regret l’auto-proclamation du candidat du parti républicain, Donald Trump, alors que le décompte des voix se poursuit dans plusieurs endroits et peut prendre toutes les directions. Elle condamne fermement et avec la dernière énergie les agissements de nature à troubler l’ordre public. » Une farce du Lynx sous forme d'un pseudo communiqué de l’organisation régionale ouest-africaine qui, dans la réalité, a déjà fort à faire en Côte d'Ivoire et en Guinée.

En dépit d’un intérêt certain, l’élection présidentielle américaine fait rarement la Une des journaux africains. En Afrique anglophone, on s’intéresse parfois plus aux scrutins locaux dans lesquels participent des membres de la diaspora aux Etats-Unis.

La diaspora africaine sauve l'honneur

Au Kenya, qui peut se targuer du fait que « le seul Africain Américain à avoir été élu président des Etats-Unis, Barack Obama, avait des racines kényanes »The Nation rappelle que officiellement 130 000 Kenyans vivent aux Etats-Unis.

Le quotidien de Nairobi présente non sans fierté à ses lecteurs « trois Américains d’origine kényane qui ont concouru pour des postes électifs plus modestes lors du vote de mardi », en lice pour des sièges de conseillers municipaux.

Et l’important ce n’est pas le résultat. Car à l’inverse de leur illustre prédécesseur à la Maison Blanche, « ils ont tous perdu mais leur participation seule témoigne de la présence de la population kényane et de son implication dans les affaires la nation la plus puissante du monde qui n’a fait que s’accroître ».

Même intérêt vu du Nigeria. Selon The Guardian, «sur les neuf Américains d’origine nigériane qui ont convoité différents postes lors des élections américaines, 2 ont d'ores et déjà remporté la victoire ». Et parmi eux « Oye Owolewa, dont le père vient de l’Etat de Kwara et la mère de celui d’Oyo, a été élu à la Chambre des Représentants comme suppléant pour le District de Columbia. Âgé de 30 ans, il est le premier Nigérian à entrer au Congrès américain », souligne le quotidien de Lagos.

L'Afrique du Sud, un modèle pour l'Amérique ?

Reste que vue d’Afrique du Sud, l’élection présidentielle américaine pose un véritable défi à la démocratie. 

Dans la nation arc-en-ciel de Nelson Mandela, The Sowetan rapporte les propos du chef du parti des Combattants pour la Liberté Economique Julius Malema à propos du duel Trump-Biden : «S'ils se volent, c'est bien. Ils dégustent ce que nous avons goûté ici en Afrique. Ils doivent savoir de quoi il s'agit, mais Trump est un pleurnichard, il doit accepter la défaite. S'il est vaincu, il doit accepter. La même chose avec [Joe] Biden », a déclaré Malema.

Mais derrière la raillerie, le leader de ce parti de gauche radicale ne cache pas une certaine inquiétude : «Ils sont (un pays) du premier monde. Ils ne peuvent pas parler de truquage des élections parce qu'ils sont censés avoir le système électoral le plus sophistiqué ... Et si nous (les pays) du tiers-monde, nous nous plaignons encore de fraudes et que le premier monde se plaint également, alors la démocratie est en danger. » 

Dans la revue américaine Foreign Policy, l’écrivain et journaliste politique sud-africain Eusebius McKayser explique pour sa part « ce que l’Afrique du Sud peut apprendre aux Etats-Unis pour ressouder une société divisée ». Car « si une jeune démocratie comme l’Afrique du Sud peut surmonter ses profondes et amères divisions, alors une démocratie bien plus ancienne comme les Etats-Unis le peut aussi. Mais pour y arriver, les Américains doivent abandonner cette habitude néfaste de voir leurs adversaires politiques comme des ennemis en guerre. »