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Présidentielle 2022 : La Réunion, l'île à convaincre

Une rue de Saint-Denis, la principale ville de l'île française de la Réunion, dans l'océan Indien.
Une rue de Saint-Denis, la principale ville de l'île française de la Réunion, dans l'océan Indien.
© AP Photo/Lewis Joly

Reportage - L’île de la Réunion compte 675.000 citoyens sur ses listes électorales. Au premier tour de la présidentielle le 10 avril 2022, 40% d’entre eux se sont prononcés pour Jean-Luc Mélenchon, un score historique. Mais la grande gagnante demeure l’abstention, qui progresse encore par rapport à 2017, pour dépasser 46% des inscrits. Autant d'enjeux pour Emmanuel Macron et Marine Le Pen dans le département le plus peuplé d'Outre-mer.

"Nous allons démontrer l’intérêt pour les Réunionnaises et les Réunionnais de voter pour Emmanuel Macron, pour expliquer que nos solutions sont bien meilleures que celles que propose Marine Le Pen". 
Dès son arrivée à l’aéroport Roland Garros, le Premier ministre Jean Castex revêt sa casquette de militant LREM, en campagne pour son Président. Débarqué pour 24h de marathon dans le département d’Outre-mer le plus peuplé, un jour de festivité pour la communauté tamoule de l’île : ce 14 avril, les hindous célèbrent la nouvelle année. Le Premier Ministre en campagne compte bien s’en servir pour affronter l’adversaire du second tour sur le thème du vivre ensemble. "Vivre mieux, c’est notre objectif, c’est pas de diviser, ce n’est pas d’exclure, c’est que nous vivions mieux ensemble. Et de le dire ici à la Réunion, c’est ô combien symbolique", lance-t-il à la délégation de militants et de journalistes venus nombreux l’accueillir. 

A la Réunion, c’est Jean-Luc Mélenchon qui sort grand vainqueur du premier tour avec plus de 40% des suffrages exprimés. Le candidat-Président Emmanuel Macron est en perte de vitesse par rapport à 2017 et arrive en troisième position, près de 7 points derrière la candidate du Rassemblement National.

Pour les soutiens politiques d’Emmanuel Macron à la Réunion, l’arrivée de Jean Castex marque le début d’une campagne plus que tardive. "C’est vraiment le moment qu’on attendait, puisqu’étant à 11.000 kilomètres de l’Hexagone, nous n’avons pas forcément tous les ministres, en tout cas tout le gouvernement pour nous accompagner dans nos différentes actions de terrain", résume Ramata Touré, élue LREM, adjointe à la mairie de Sainte-Suzanne.

Le Premier ministre français Jean Castex à Saint-Denis (La Réunion) le 14 avril 2022.
Le Premier ministre français Jean Castex à Saint-Denis (La Réunion) le 14 avril 2022.
© AB / TV5MONDE

Visites de campagne aux dates symboliques

Pour sa visite de campagne, Marine Le Pen, elle, avait choisi le 20 décembre. Ce jour est férié à la Réunion pour commémorer l’abolition de l’esclavage.
"Je suis très contente d'être là aujourd'hui, pour fêter avec les Réunionnais ce jour important pour l'histoire de la Réunion, et particulièrement heureuse d'être à La Plaine des Palmistes parce que j'ai beaucoup d'espérance pour l'avenir de l’île ", avait-elle déclaré en arrivant sur cette île de l’océan indien. 

Même en choisissant une commune conquise comme La Plaine des Palmistes où le maire lui accorde tout son soutien, elle s’est attirée la colère de certains habitants. 
"Je suis en colère. Je ne suis pas d’accord avec ça. Je ne cautionne pas ça. Depuis que suis enfant, pour le 20 décembre, c’est le maloya qui résonne. On est content d’être libre. Ça, ça n’a pas sa place à la Réunion. C’est aberrant ! Allez dire partout que je ne suis pas Le Pen, je ne suis pas Front national !", s’est insurgé l’artiste plasticien Eric Asserpe, face à la candidate du Rassemblement National. 

Le 10 avril, Marine Le Pen réalise son meilleur score sur l’île dans cette commune de La Plaine des Palmistes, en remportant plus de 41% des suffrages.

Marine Le Pen en visite à La Réunion en décembre 2021.
Marine Le Pen en visite à La Réunion en décembre 2021.
© AB / TV5MONDE

Laïcité en danger ?

Alors que Marine Le Pen et Emmanuel Macron ont été interrogés à plusieurs reprises sur la laïcité ces derniers jours, Jean Castex profite de son itinéraire dans la grande artère commerçante du chef-lieu pour s’arrêter devant la grande Mosquée.
Construite en 1905, l’année où a été promulguée la loi de séparation des Églises et de l’Etat, elle est la première de France.

A Saint-Denis, l’appel à la prière du Muezzin retentit dans le centre-ville à chaque coucher de soleil. Les citoyens réunionnais vivent leur foi avec ferveur, dans la diversité et de manière apaisée.

La République c’est le vivre-ensemble, c’est sa force, ce n’est pas une faiblesse.

Jean Castex, Premier ministre français

Igbal Ingar, le Président de l’association qui gère la Grande Mosquée de Saint-Denis profite du passage du Premier Ministre pour échanger. Jean Castex en campagne saisit l’occasion : "C’est la République, c’est l’histoire, c’est la vérité de notre histoire. Ca s’appelle la laïcité, heureusement que nos glorieux ancêtres ont réglé cela, il faut toujours y veiller, ne pas confondre le fanatisme religieux qui a toujours été l’ennemi de la République et la République qui tolère et permet l’exercice des cultes. Une certaine idée de la République se joue aussi le 24 avril. Nous sommes exposés à une régression et à un danger, et peut-être à des explosions sociales. La République c’est le vivre-ensemble, c’est sa force, ce n’est pas une faiblesse. Et je n’ai aucune leçon de fermeté à recevoir de personne, mais la fermeté elle doit être aussi sur les grands principes républicains. Ici à la Réunion, ils explosent en plein jour, ils s’affichent ». 

En plein mois de Ramadan, et le jour de la célébration du nouvel an tamoul, le vivre ensemble est résolument le thème de campagne choisi.
Mais la tâche la plus ardue, et au-delà des appartenances, reste de convaincre les 40% d’électeurs qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. 

Des indécis encore nombreux 

"En tant que personnes d’origine étrangère, nous sommes très bien accueillies ici à la Réunion. Il y a des musulmans, des juifs, des hindous …".
Un passant entame la discussion avec Jean Castex, qui lui renvoie du tac au tac : "Y’en a une qui ne va pas respecter toutes ces valeurs. Il y en a qui s’adoucissent, qui pour obtenir vos voix s’arrondissent, font oublier le passé. Non, on ne va pas se faire avoir ! Je le dis en particulier ici à la Réunion, et je le dis partout, mais ici particulièrement pour les raisons que vous évoquez". Le dionysien a de nombreux doutes à lever, ses inquiétudes se tournent vers l’âge de départ à la retraite. "Je pourrai vous dire : Monsieur, les retraites il n’y a pas de problème, on ne change rien, votez pour nous ! Mais ce n’est pas le genre de la maison. Méfiez-vous des gens qui veulent vous vendre de la poudre de perlin-pinpin". Son interlocuteur lève enfin le suspens et confie : "Ce n’est pas pour Marine Le Pen que je compte voter. Moi j’ai voté Mélenchon au premier tour, et là j’hésite : voter blanc ou ne pas aller voter du tout".