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Présidentielle au Brésil : pourquoi parier sur Lula ?

Des militants portent des masques à l'effigie de Lula, et des drapeaux "Lula Libre", lors du festival du 28 juillet dernier à Rio, en soutien à l'ancien président.<br />
 
Des militants portent des masques à l'effigie de Lula, et des drapeaux "Lula Libre", lors du festival du 28 juillet dernier à Rio, en soutien à l'ancien président.
 
© AP / PHOTO / Leo Correa

Le Parti des Travailleurs (PT) brésilien a jusqu'à ce mercredi 15 août pour déposer le dossier de son candidat à la présidentielle d'octobre 2018 : Lula. L'ancien président est pourtant derrière les barreaux, condamné à 12 ans et 1 mois de prison pour corruption. Alors pourquoi le PT mise-t-il sur lui ? Et surtout, pourquoi "le père des pauvres" reste-t-il si populaire ? 

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Luiz Inacio Lula da Silva président ? Le samedi 4 août, le parti des travailleurs (PT) en a fait son candidat officiel. Il a jusqu'au mercredi 15 août pour déposer son dossier.

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De la prison de Curitiba, dans le Sud du pays, où depuis avril 2018 il écoppe d'une peine de douze ans et un mois pour corruption, Lula, le père des pauvres s'était adressé le 25 juillet dernier au pays, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien La Folha de Sao Paulo. Une lettre dont le sous-titre était explicite : "Voulez-vous empêcher le peuple de choisir pour qui il veut voter ?"

Lula arrive en tête des sondages, crédité de 33% des intentions de vote. Bien devant le candidat de droite Jair Bolsonaro (voire d'extrême droite), soutenu par le Parti social-chrétien (15%). Et avant l'écologiste Marina Silva (8%).

L'ancien président, au pouvoir pendant huit ans, est pourtant reconnu coupable de corruption, coupable d'avoir reçu un luxueux appartement en bord de mer de la part d'une entreprise de bâtiment, en échange de faveurs dans l'obtention de marchés publics. Un bien depuis vendu aux enchères 500.000 euros.
 
Figure mythique du Brésil, homme fort, Lula s'est fait des millions de fidèles électeurs. Sur Twitter, depuis ce samedi, ce sont des milliers de messages de félicitation postés, des vidéos de scènes de liesses, fanfares et cris de joie pour accueillir la candidature de "père des pauvres"... accompagnés à chaque fois du hashtag #LulaLivre ("Lula libre"), la campagne de libération de l'ancien président. 

 


 

Pourquoi Lula, condamné, reste-t-il si populaire ?

Selon Esther Solano Galleno, sociologue brésilienne, professeure de relations internationales à l’Université fédérale de São Paulo (Unifesp, Brésil), deux facteurs expliquent l'inébranlable popularité de Lula. 

"Une première raison tient à la mémoire affective de la période de Lula. C'était une période plus stable politiquement, avec de bons résultats économiques et une reconnaissance du Brésil sur la scène internationale." 

La seconde vient du fait qu'"une partie de la population pense qu'il est innocent, qu'il est victime d'une opération politique qui a commencé avec la destitution de Dilma Roussef, et qui continue avec l'emprisonnement de Lula... Une opération politique qui aurait pour but d'empêcher sa candidature à la présidentielle, et ainsi d'éliminer le PT". 

Le 31 août 2016, les partisans du PT, les intellectuels, une partie de la classe populaire crient au "coup d'Etat", lorsque Dilma Roussef, alors présidente, est destituée, pour corruption passive. La condamnation de Lula leur paraît relever de la même manoeuvre politique. Les militants, le PT, et Dilma Roussef elle-même, ne cessent de dénoncer des irrégularité dans le procès intenté à Lula. 

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Les militants ne sont pas pour autant naïfs, Esther Solano Galleno rapporte que des enquêtes menées sur des manifestations pro-Lula en 2016 montrent qu'environ 90% des manifestants pensent que le PT est corrompu, mais 90% d'entre eux affirment que les politiques du PT ont amélioré la vie des Brésiliens. 

"La majorité de ceux qui soutiennent Lula pensent que le PT a parfois dû avoir recours à des commissions à des chefs d'entreprise pour pouvoir continuer à gouverner, et non pas pour s'enrichir. Ils pensent que rien n'a été prouvé en ce qui concerne Lula, et que l'opération Lava Jato [liée au scandale du groupe pétrolier public Petrobras] n'a pas respecté les droits de Lula et les procédures pénales". 
 
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Un Brésil divisé

En 2016, les manifestations pro et anti-Dilma s'enchaînent. Depuis, "le Brésil est très divisé. La politique et ces affaires divisent le pays. Il y a les pro-PT (parti des travailleurs) et les anti-PT. C'est le protagoniste principal," estime Esther Solano Galleno. 

La semaine dernière encore, les tenants du "Lula Libre" avaient organisé un rassemblement à Rio, avec notamment en soutien le très grand chanteur de MPB (Musique Populaire Brésilienne) Chico Buarque. 

"Lula peut compter sur le soutien des intellectuels, académiciens, artistes. Mais aussi sur les classes populaires. Dans le Nord-Est, l'une des régions les plus pauvres, les sondages prêtent 60 à 70% des intentions de vote pour Lula. Notamment car sa politique et le pacte social qu'il a mis en place ont été très bénéfique pour la région. Sans oublier que Lula est lui même originaire du Nord-Est," rapporte la sociologue. 

Quant à ceux qui auraient pu voter pour l'écologiste Marina Silva, beaucoup ont vu en sa candidature une trahison à la gauche en 2014, lorsque son parti annonce un soutien au candidat de droite face à Dilma Roussef. 
 

Pourquoi le PT fait le choix de Lula ? 

Présenter Lula, c'est présenter un "roi mort", estime l'édtorialiste brésilien Clóvis Rossi du journal de référence La Folha de Sao Paulo. Avec sarcasme, il compare Lula au Roi portugais Dom Sebastien... mort au Maroc au XIXème siècle, dont le corps ne fut jamais retrouvé, et dont les fidèles ne cessèrent d'espérer qu'il rentre au Portugal pour sauver le pays. Pour l'éditorialiste, la même logique s'applique avec Lula. Ses partisans ne veulent pas croire à "sa mort juridique", "le PT ne vit que dans l'expectative de la renaissance de Lula". 
 
Présenter Lula, pour le PT, c'est une stratégie politique, un calcul. Le PT cherche à gagner le plus d'intentions de vote possible jusqu'à septembre, avant de proposer un autre candidat, et compter sur un transfert des voixEsther Solano Galleno, sociologue à l'Université fédérale de São Paulo 

Mais comment faire autrement pour le PT que de choisir Lula ? De manière tragique, ricanne l'éditorialiste, "le règne de Lula a empêché l'arrivée de quiconque qui puisse rivaliser avec lui. Même un petit..."

Comment se priver d'une figure historique, " un homme politique majeur, habile, mâlin dans ses alliances, réputé pour son charisme," décrit Esther Solano Galleno. Surtout, le présenter est "pour le PT est une manière de protester contre ce qu'ils considèrent être un coup d'Etat, une manière d'accréditer la thèse de la 'persécution'". 
 

Vraiment, Lula président ?

A part des militants purs et durs, bien peu y croient. La loi brésilienne impose en effet une "ficha limpa", une sorte de casier vierge, qui empêche notamment la candidature d'une personne condamnée en appel. La justice brésilienne a jusqu'au 17 septembre pour trancher, et le PT espère bien jouer ce laps de temps. 

"Présenter Lula, pour le PT, c'est une stratégie politique, un calcul. Le PT cherche à gagner le plus d'intentions de vote possible jusqu'à septembre, avant de proposer un autre candidat, et compter sur un transfert des voix. Même si seulement la moitié des voix sont transférées au nouveau candidat, il passerait le premier tour," explique la sociologue. 

En toute logique, l'ancien maire de Sao-Paulo, ministre de l'Education de 2005 à 2012, Fernando Haddad, serait le plan B du PT.
 

13 candidats à la présidentielle d'octobre

Les partis ont jusqu'au 15 août pour faire enregistrer leur candidats, mais les pré-candidats sont déjà connus. Ils seraient 13 à se présenter à la présidentielle, le parti communiste venant de retirer la candidature de Manuela d'Avila pour une alliance avec le Parti des Travailleurs de Lula. 

Parmi les principaux candidats, en plus de Lula : 
- Jair Bolsonaro le candidat d'extrême droite. L'ancien militaire est favorable à la peine de mort, au port d'arme, et contre l'avortement. Il est controversé, avec des propos racistes et homophobes. Il n'hésite pas non plus à exprimer sa nostalgie de la période de la dictature. Dans le cas où Lula ne participe pas aux élections, il arrive en tête des sondages. Il est crédité à 15 à 20% des intentions de vote. 
-  Marina Silva, l'écologiste. C'est la troisième fois qu'elle sera candidate à la présidentielle. L'ancienne ministre de l'Environnement est bien évidemment connue pour sa politique de protection de la forêt Amazonienne et les droits des populations indigènes. Elle est par contre conservatrice sur certains sujets de société, contre l'avortement. Elle arrive troisième dans les sondages. 
- Ciro Gomes, candidat du centre gauche. Il promet d'"éradiquer les privilèges" et la corruption, et d'en finir avec la pauvreté. Dans le cas où Lula ne serait pas candidat, il arrive deuxième ou troisième selon les sondages, avec Marina Silva. 
- Geraldo Alckmin, candidat du centre droit. Il promet de réunifier le pays, de relancer l'économie et combattre le chômage.