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Présidentielle en Colombie : un duel de second tour entre deux candidats que tout oppose

Gustavo Petro (à gauche) le 17 juin 2018 et Rodolfo Hernandez, le 2 juin 2022, à Bogota, en Colombie.
Gustavo Petro (à gauche) le 17 juin 2018 et Rodolfo Hernandez, le 2 juin 2022, à Bogota, en Colombie.
Martin Mejia (AP)

Le second tour de l'élection présidentielle colombienne devrait se jouer dans un mouchoir de poche. Le scrutin oppose deux candidats aux profils sensiblement différent. D'un côté, Gustavo Petro, un vieux routier de la politique et de l'autre, l'invité surprise, le riche Rodolfo Hernandez qui a écarté la droite traditionnelle. 

Gustavo Petro, l'ancien guérillo qui promet le "changement"

C'est la troisième et dernière fois qu'il se présente à la présidentielle, assure-t-il. Vieux routier de la politique colombienne, ex-guérillero, maire de gauche et désormais sénateur, Gustavo Petro est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle en Colombie. À 62 ans, il se considère tout de même toujours comme un "révolutionnaire". 

(Re)voir : Présidentielle en Colombie : l'opposant de gauche Gustavo Petro largement en tête du premier tour
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Le leader de la coalition de gauche du "Pacte historique" le répète : il ne veut rien de moins que changer le cours de "200 ans d'histoire". Petro effraie les conservateurs, hommes d'affaires, grands propriétaires et militaires, qui craignent un "saut dans le vide" si la gauche l'emporte. Ces derniers agitent l'épouvantail du "communisme" ou l'exemple du Venezuela voisin "socialiste bolivarien" plongé dans la crise. 

Ses adversaires se font aussi un plaisir de l'attaquer sur son passé au sein du M-19, un groupe de guérilleros d'extrême-gauche qui a signé un accord de paix en 1990 avec le gouvernement. Le candidat du "changement" se décrit comme un "progressiste" plutôt que comme un "gauchiste", bien qu'il avoue être conscient du rejet que le terme peut susciter dans un pays martyrisé par six décennies de conflit de guérilla.

(Re) voir: En Colombie, une élection présidentielle à l'issue incertaine

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Il incarne néanmoins toujours une gauche latino-américaine classique, héritière des années 60/80, en léger décalage avec une nouvelle génération plus soucieuse d'écologie, de féminisme et d'antiracisme. Des sujets dont se saisit plus facilement sa colistère, Francia Marquez, afro-colombienne et au charisme certain.

La révolte de Gustavo Petro, issu de la classe moyenne et éduqué par des prêtres, prend racine dans son rejet du coup d'État militaire au Chili en 1973 contre le président Salvador Allende.

Arrêté et torturé par l'armée, il a été emprisonné pendant un an et demi. Dans ses mémoires, il reconnait n'avoir jamais eu de "vocation militaire." "Ce que je voulais faire c'était la révolution" écrit-il alors. Une étiquette de "révolutionnaire" qu'il revendique toujours, avec son souci d'aider les plus pauvres.

(Re)voir : Colombie : entre narcos et guérilleros, la guerre fait rage

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En cas de victoire, les militaires devront lui jurer fidélité et accepter les négociations de paix qu'il souhaite relancer avec les rébellions toujours actives. Il compte aussi proposer aux narcotrafiquants de se soumettre à la justice. 

Après avoir dénoncé la corruption entre élus et paramilitaires, il a été menacé de mort et contraint à l'exil trois ans en Europe. Il est depuis devenu député, sénateur, puis maire de Bogota de 2012 à 2015.

Rodolfo Hernandez, l'excentrique invité surprise

Roi du franc-parler, Rodolfo Hernandez, un millionnaire quasi-octogénaire, a mis la droite traditionnelle hors course. S'il déclare faire la chasse à la corruption, aux "voleurs" et à l'argent jeté par les fenêtres par la bureaucratie, c'est pour, au final, appliquer des mesures parfois bien difficiles à cerner. Notamment la "fermeture d'ambassades" colombiennes dans le monde pour amortir les prêts étudiants ou l'obligation pour tous les Colombiens de faire du sport et d'aller au moins une fois à la mer.

Outsider sans l'appui d'aucun parti, cet ingénieur de 77 ans a obtenu 5,4 millions de voix (28,17%) le 19 mai, devançant le candidat de droite Federico Gutierrez, lui, soutenu par les conservateurs au pouvoir. Cette même droite, effrayée d'une possible arrivée de la gauche au pouvoir, lui a immédiatement exprimé son soutien. "Je reçois les votes d'où qu'ils viennent, mais ce que je ne veux pas, c'est recevoir d'instruction", a-t-il prévenu.

Le soir du 1er tour, Rodolfo Hernandez racontait être "dans [sa] finca ('propriété', ndlr) en pyjama". Celui qui dit "vouloir en terminer avec la pauvreté, sans pour autant en terminer avec les riches", assure qu'il sera "le président de la juste mesure".

Une caravane de campagne du candidat Rodolfo Hernandez à Bucaramanga, en Colombie, le 18 juin 2022.
Une caravane de campagne du candidat Rodolfo Hernandez à Bucaramanga, en Colombie, le 18 juin 2022.
AP/Ivan Valencia
Professeure de sciences politiques à l'Université des Andes, Angela Rettberg juge que Rodolfo Hernandez "profite de tout : de la lassitude envers la classe politique traditionnelle et use d'une communication très basique avec un langage familier".

Surtout, il n'explique guère comment il réalisera ses promesses, tandis que ses interventions masquent, avec une apparente ingénuité, la complexité de la réalité.
"Ne pas trahir les électeurs, ne pas mentir, ne pas voler et zéro impunité", répète-t-il à l'envi. Il promet par exemple de "mettre au ministère des Finances quelqu'un qui sait faire des additions et des soustractions".

Il a aussi défrayé la chronique pour ses pugilats avec des conseillers municipaux, du temps où il était maire de Bucaramanga, capitale du département de Santander. Ses déclarations à l'emporte-pièce et ses brusques changements d'opinion l'ont fait connaître. Comme quand il s'était dit admirateur du "penseur allemand Adolf Hitler", avant de se reprendre et affirmer qu'il voulait dire "Albert Einstein".

Si on le compare avec Donald Trump, le candidat en rigole : "je suis un SDF à côté de lui", assure l'autoproclamé roi de Tiktok, qui communique pour l'essentiel via les réseaux sociaux.

S'il est élu, Rodolfo Hernandez a aussi promis qu'il ne percevra pas son salaire, qu'il réduira le train de vie de la présidence et des parlementaires. Sa prise de fonction, il a fera "chez lui". Ce sera "gratuit", avec "quelques bières" pour fêter ça. Et "sans aucun des habituels hippopotames qui viennent quémander des postes ou une ambassade, ni chef d'Etat étranger", a-t-il prévenu.

(Re)voir : Colombie : un pays toujours en tension

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