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Procès en destitution de Donald Trump : à quoi faut-il s'attendre ?

Donald Trump le 20/01/21 à Washington (Etats-Unis).<br />
 
Donald Trump le 20/01/21 à Washington (Etats-Unis).
 
AP Photo/Alex Brandon.

Un an après un premier procès en destitution historique, Donald Trump va à nouveau être jugé devant le Sénat à partir du mardi 9 février. Sauf surprise, il devrait échapper une nouvelle fois à la destitution. L'ancien président américain est accusé d'avoir incité l'insurrection de ses partisans, responsables des violences au sein du Capitole à Washington le 6 janvier. En clair, les élus devront dire s'il a encouragé ou non cet assaut meurtrier et inédit dans l'histoire des Etats-Unis.
 

En 2020, lors de son procès pour "abus de pouvoir", Donald Trump ne s'était pas présenté devant ses juges, les cent élus du Sénat. Accusé d'avoir encouragé ses partisans à se lancer à l'assaut du Capitole le 6 janvier, le milliardaire républicain est cette fois poursuivi pour "incitation à l'insurrection".

Donald Trump ne témoignera pas

Invité à témoigner sous serment, il a fait savoir qu'il s'abstiendrait à nouveau. Ce qui ne l'empêchera pas d'exercer un poids écrasant sur le jury. Donald Trump a toujours le soutien de millions d'électeurs républicains et continue de se mêler des affaires du parti. Même privé de son compte Twitter, il a toujours de l'influence, ce qui sera difficile à occulter pour les cinquante sénateurs républicains au moment du verdict.

Qui sont ses avocats ?

Contrairement à son premier procès, où de brillants juristes et des stars du barreau s'étaient succédé pour le défendre, Donald Trump a peiné à constituer son équipe d'avocats. Après une vague de démissions, il a recruté in extremis Bruce Castor et David Schoen qui, sans être des avocats de premier plan, ont déjà défrayé la chronique.

Le premier, qui fut longtemps procureur en Pennsylvanie, avait été saisi en 2005 d'une plainte pour agression sexuelle contre Bill Cosby. Il avait refusé d'ouvrir des poursuites contre le comédien, qui a finalement été condamné treize ans plus tard pour ces abus.

Le second, pénaliste en Alabama, s'est dit à plusieurs reprises convaincu que le financier Jeffrey Epstein, accusé d'exploitation sexuelle de mineures, a été tué dans sa cellule, bien que des enquêtes officielles aient confirmé la thèse du suicide.

A (re)lire : Etats-Unis : les avocats de Donald Trump jettent l'éponge avant son procès en destitution

Le démocrate J. Raskin, procureur du procès

L'élu démocrate de la Chambre des représentants Jamie Raskin, 58 ans, succède dans le rôle de procureur à son confrère Adam Schiff, dont les qualités oratoires avaient été saluées lors du premier procès. Ce progressiste, fils d'un conseiller du président Kennedy, a été élu en 2016 au Congrès, où son premier acte fut de s'opposer à la certification de la victoire de Donald Trump en raison des ingérences russes dans la campagne. Quatre ans plus tard, ce professeur de Droit constitutionnel accusera l'ex-président d'avoir commis "une trahison d'une ampleur historique".

L'affaire a pour lui une tonalité personnelle. Jamie Raskin a enterré le 5 janvier son fils de 25 ans qui, en proie à la dépression, venait de se suicider. Pour leur changer les idées, l'élu avait invité sa fille et son gendre le lendemain au Capitole. Les deux se sont retrouvés enfermés dans un bureau, quand les supporteurs de Donald Trump ont envahi les lieux. Dans les heures suivantes, Jamie Raskin entamait la rédaction de l'acte d'accusation du président.

Que faut-il pour condamner Donald Trump ?

Le chef des sénateurs républicains Mitch McConnell, parfois surnommé "la tortue" pour son visage impassible, pourrait tenir la clé du procès. Alors qu'il avait assumé sa partialité lors du premier procès, Mitch McConnell, 78 ans, a cette fois souligné que sa décision n'était pas prise. Or, s'il votait "coupable", il pourrait entraîner d'autres élus à faire comme lui.
Pour condamner et éventuellement déclarer inéligible Donald Trump, il faudra un vote en ce sens rassemblant les deux tiers des 100 élus du Sénat, actuellement divisé à 50/50 entre démocrates et républicains. Par conséquent, l'acquittement du président est prévisible.
Comme il y a un an, lorsqu'il fut jugé pour "abus de pouvoir" pour avoir demandé à l'Ukraine d'enquêter sur le fils de Joe Biden, Donald Trump a toutes les chances d'éviter une condamnation. L'ancien magnat de l'immobilier a toutefois beaucoup à perdre lors du procès, qui sera retransmis en direct dans tous les Etats-Unis. Même s'il garde une base de fervents partisans, l'attaque sur le Capitole a érodé sa popularité. 

Les élus démocrates qui portent l'accusation contre lui n'ont pas l'intention de s'en tenir au débat juridique. Dans un document résumant leur argumentaire, ils ont donné le ton: Donald Trump "a créé une poudrière, allumé une allumette puis cherché à tirer personnellement profit du chaos qui a suivi", ont-ils écrit. Ils devraient donc revenir longuement sur les événements qui ont ébranlé la démocratie américaine.

De son côté, la défense du milliardaire républicain soutient que le procès est contraire à la Constitution, les sénateurs ne pouvant selon elle que démettre un président en exercice.

​"Vous devez montrer de la force" (D. Trump)

Après deux mois d'une croisade ubuesque contre le verdict des urnes, Donald Trump avait appelé ses partisans à manifester à Washington le jour où le Congrès devait enregistrer la victoire de son rival.

Se posant à nouveau, contre toute évidence, en victime de "fraudes massives", il avait lancé à la foule: "Vous ne reprendrez jamais notre pays en étant faibles. Vous devez montrer de la force".

Quelques instants plus tard, des centaines d'hommes et de femmes forçaient l'entrée du Capitole, semant la peur et le chaos. Cinq personnes, dont un policier frappé avec un extincteur, ont perdu la vie dans l'attaque.

Il faudra plusieurs heures à Donald Trump pour demander à ses partisans de "rentrer à la maison", dans une vidéo où il leur dit aussi: "On vous aime".

A (re)voir : Invasion du Capitole : une journée avec les partisans de Donald Trump

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Qui est l'avocate qui le poursuit en justice ?

L'avocate Roberta Kaplan n'a pas froid aux yeux et "n'aime pas les brutes": c'est ce qui l'incite aujourd'hui à poursuivre en justice à la fois Donald Trump et des figures de l'extrême droite américaine, même si cela lui vaut de nombreuses insultes. Elle est devenue célèbre grâce à l'affaire Edie Windsor en 2013 avec sa victoire devant la Cour suprême, qui avait jugé anticonstitutionnelle une loi fédérale limitant le mariage à une union entre un homme et une femme. La décision avait ouvert la voie à la légalisation au niveau national du mariage homosexuel en 2015.

Forte de cette notoriété et de multiples distinctions de sa profession, cette diplômée de Harvard et Columbia, mariée à une militante démocrate, est désormais aux avants-postes de multiples batailles judiciaires contre Donald Trump.

Co-fondatrice de l'association d'aide juridique aux victimes d'agressions sexuelles Time's Up, elle a attaqué le milliardaire en diffamation au nom de l'ex-éditorialiste du magazine Elle, E. Jean Carroll, qui dit avoir été violée par le magnat dans un grand magasin new-yorkais au milieu des années 90.

Spécialiste des litiges commerciaux, l'avocate représente aussi un groupe de personnes qui accusent Trump et ses enfants d'avoir frauduleusement appelé, dans son émission de télé-réalité "Celebrity Apprentice", à investir dans une société de marketing, ACN.

Et elle défend la nièce de Donald Trump, Mary Trump, qui accuse l'ex-président d'avoir manoeuvré avec ses frère et soeur, pour la priver d'une partie de l'héritage familial.

Dans ces trois dossiers, "Trump a agi comme une brute terrible", a affirmé l'avocate dans un entretien à l'AFP par visioconférence.
 
Il faudra beaucoup de patience et d'obstination pour l'emporter face à l'ex-président, qui dans le passé s'est montré prêt à utiliser toutes les ficelles possibles pour bloquer ou retarder les dossiers.

Roberta Kaplan, avocate américaine
Au-delà de Donald Trump, cette femme de 54 ans mène aussi la seule action intentée au civil contre les figures de proue, néo-nazis et suprémacistes blancs, des violences de Charlottesville d'août 2017. Reporté par la pandémie, le procès doit démarrer en octobre.

"J'aurais vraiment aimé avoir tort, lorsque je voyais Charlottesville comme un avertissement particulièrement effrayant de ce qui se passait dans ce pays", dit-elle.

L'assaut contre le Capitole du 6 janvier a prouvé selon elle que les forces à l'oeuvre à Charlottesville "avaient continué à prospérer" et constituent aujourd'hui "la plus grande menace à la sécurité de notre pays".

Une menace pour sa sécurité personnelle aussi: une société privée lui fournit quotidiennement un compte-rendu sur les intimidations qui circulent contre elle sur les réseaux sociaux.

"Je suis ouvertement lesbienne, new-yorkaise, à la tête de Time's Up... Il y a beaucoup de choses pour lesquelles les gens pourraient me critiquer. Mais ce qui me sidère, c'est que l'essentiel de ce qu'ils disent concerne le fait que je suis juive. Ils mettent en ligne des caricatures de moi qui ressemblent exactement à des caricatures nazies des années 30".

Elle qui défendit un temps Amber Heard, ex-épouse de Johnny Depp, est également devenue une des cibles favorites des fans de la vedette de "Pirate des Caraïbes". Mais l'arrivée au pouvoir de Joe Biden la rend cependant optimiste. Les nouveaux responsables fédéraux sont "conscients du danger" et "feront le nécessaire pour réduire la menace" extrémiste, dit-elle. "Ils ont réussi à infiltrer des groupes jihadistes après le 11-Septembre. Ça devrait être plus facile d'infiltrer nos terroristes américains".

Audition de témoins ?

Pour rappeler l'ampleur du drame, les procureurs démocrates pourraient demander à entendre des témoins, notamment des membres des forces de l'ordre. Mais il n'est pas certain que les sénateurs, qui devront valider mardi le cadre du procès (durée, horaires, auditions...), acceptent. Les républicains ne veulent pas s'attarder sur cet épisode qui suscite la division en leur sein. Et les démocrates n'ont pas intérêt non plus à faire traîner en longueur un procès qui les empêche de se consacrer à leurs priorités: soutenir l'action de Joe Biden en votant ses projets de loi.
 
A (re)lire : États-Unis : un nouveau rapport de force politique à la suite de l'invasion du Capitole ?