Info

QAnon : le mouvement complotiste à la conquête des esprits en Europe

En Roumanie à Bucarest, le 10 août 2020: une manifestation de membres soutiens de QAnon contre les mesures sanitaires gouvernementales du port du masque.

Le mouvement QAnon, parti des Etats-Unis, a essaimé un peu partout dans le monde. Les pays francophones européens ne sont pas épargnés et comptent de plus en plus d'adeptes en ligne. Pour certains analystes, QAnon, bien plus qu'une théorie conspirationniste, s'apparente davantage à une nouvelle religion radicale, une quête de sens en ligne, délirante, pour expliquer un monde perturbé. Enquête sur la "révélation QAnon".

Si à l'origine en 2017, QAnon est potentiellement un canular très bien monté, celui-ci a visiblement mal tourné et peut-être même dépassé ses créateurs. Le mouvement en ligne — très marqué au départ par la recherche d'informations des internautes sur un supposé complot des élites à la solde de "l'Etat profond américain" — est devenu désormais une véritable idéologie qui distille ses croyances un peu partout sur la planète. De l'Allemagne à l'Australie en passant par l'Indonésie, le Royaume-Uni et les pays francophones en Europe, la croyance QAnon se répand via Internet. Et plus les croyances des QAnons sont décriées, vilipendées ou dénoncées comme délirantes, plus le mouvement se renforce et plus ses adeptes pensent avoir vu juste, être dans le vrai.

Pour résumer : les QAnons sont convaincus qu'une cabale politique satanique et pédophile contrôle secrètement le gouvernement américain. Ses membres veulent à terme diriger la planète. Les partisans de cette thèse de départ, croient aussi que le président américain sortant Donald Trump livre une guerre clandestine pour combattre cette "élite maléfique", installée aux plus hauts postes, qui enlève des enfants à des fin d'esclavage sexuel. Une nouvelle croyance s'est propagée à propos des enfants depuis le printemps 2020 : le sang des enfants servirait à extraire une substance, l'adechromone, à la fois une drogue très puissante et un "élixir de jouvence".

QAnon a évolué, au cours des trois dernières années, vers une idéologie politico-religieuse extrémiste. QAnon est ce que j’appelle une religion hyper réelle.Marc-André Argentino, chercheur à l'Institut pour le dialogue stratégique, spécialiste des intégrismes religieux, dans The Conversation

Ces croyances extrêmes — qui ne reposent jamais sur des preuves mais sur des certitudes —, pourraient être ignorées si elles restaient cantonnées à des petits groupuscules appartenant au folklore du Net. Mais l'événement du Capitole, le 6 janvier dernier, a secoué les consciences. Parmi les manifestants ayant envahi le bâtiment de la représentation américaine se trouvaient des figures de QAnon, telles que "Shaman QAnon", ce jeune homme torse nu portant une coiffe à cornes.

 
Chargement du lecteur...

QAnon : une secte religieuse… sans Dieu ?

Aujourd'hui on s'interroge sur l'évolution du mouvement. Certains, comme Marc-André Argentino, chercheur pour l'Institut pour le dialogue stratégique, spécialiste des intégrismes religieux, des idéologies politiques et de la radicalisation, font même le parallèle entre Qanon et un mouvement religieux sectaire et terroriste comme Daech. Des ressemblances assez frappantes entre les deux groupes existent, assure le chercheur dans un article publié sur le site The Conversation : "Bien qu’il ait commencé comme une série de théories du complot et de fausses prédictions, QAnon a évolué, au cours des trois dernières années, vers une idéologie politico-religieuse extrémiste. J’étudie le mouvement depuis plus de deux ans. QAnon est ce que j’appelle une religion hyper réelle . Le mouvement utilise des artefacts culturels populaires et les intègre dans un cadre idéologique".

Pour cet universitaire, QAnon est donc devenu une forme de religion, radicale et sectaire. Il détaille cet aspect dans son article : "L’essence de QAnon réside dans ses tentatives de délimiter et d’expliquer le mal. Il s’agit de théodicée (Discours théologique qui cherche à expliquer qu'une divinité permette l'existence du mal, NDLR) et non de preuves scientifiques. QAnon offre à ses adhérents un réconfort dans une époque incertaine — et sans précédent (…) QAnon devient le maître du récit, capable d’expliquer de manière simpliste divers événements complexes. Il en résulte une vision du monde caractérisée par une distinction nette entre le bien et le mal"

AU final, pour Marc-André Argentino, "la croyance en QAnon comme source de vérité est une question de foi. La foi en Trump et en 'Q ', la personne anonyme qui a lancé le mouvement en 2017 en publiant une série de théories folles sur 'l’État profond'". De la même manière que Daech croit en une prophétie basée sur le retour d'un messie qui rétablira le "Califat au Chams" et punira les infidèles, QAnon promet à ses adeptes un grande révélation et l'anéantissement de "la cabale", cette élite sataniste composée entre autres des membres de "l'État profond". La radicalisation des membres de Daech et ceux de QAnon se fait sur des bases similaires : croyance en une prophétie et un messie, espoir d'un changement radical, d'une révélation, lutte contre des ennemis représentant le mal absolu, le tout abondamment étayé par des affirmations invérifiables et diffusées en ligne, le plus souvent par le biais de vidéos. Le FBI a déclaré QAnon comme "mouvement terroriste intérieur" en 2020.

La francophonie européenne en cours de "QAnonisation" ?

En Europe, le Royaume-Uni et l'Allemagne sont les pays les plus touchés par la vague "QAnon". Une enquête de l'Institut pour le dialogue stratégique (document en anglais) comptabilisait 450 000 "membres" du mouvement sur le Vieux continent, en juin 2020. La France, la Suisse ou la Belgique semblaient à ce moment là encore peu concernées par cette croyance.

La NASA possède une colonie sur Mars peuplée d'esclaves humains, kidnappés pendant leur enfance et déportés sur cette planète.Déclaration de Robert David Steele en 2017. Présenté comme "agent de la CIA ", ce témoin clef de QAnon prouverait l'existence de la "cabale"

Dès lors pourtant, le documentaire "Hold-Up, retour sur un chaos" est passé par là. Téléchargé des millions de fois, avec son lot de théories sur la conspiration mondiale , il a rencontré un succès important.  Les théories qu'il développe sont très proches de celles de QAnon. Il a peut-être même été pensé par… des membres du mouvement.

Ema Krusi par exemple, une femme d’affaires suisse, est une intervenante du documentaire Hold-Up. Elle est également, selon le site Conspiracy Watch, une représentante de QAnon en Europe.

Ema Krusi, QAnon et femme d'affaires, intervient dans le documentaire "Hold-Up". Ici, elle montre le symbole du mouvement inscrit dans sa main, le "Q" du mystérieux compte internet à l'origine de la théorie. Photo : Conspiracy Watch
Le documentaire de Pierre Barnérias se conclut aussi sur la lettre envoyée par Monseigneur Vigano, l'ancien ambassadeur au Vatican, à Donald Trump. Vigano reprend la majorité des affirmations des QAnon dans ce courrier. Un courrier diffusé sur internet par… l'énigmatique "Q", à l'origine du mouvement Qanon. Face à la "grande réinitialisation qui va soumettre les peuples du monde entier, il y aurait donc le président Trump comme ultime recours face à une élite mondialiste… », explique le réalisateur de Hold-Up à la toute fin de son documentaire. La "QAnonisation" de Pierre Barnérias semble avérée et le public francophone, en approuvant certaines thèses du film ne le sait peut-être pas, mais il participe à relayer et à amplifier la croyance dans le mouvement QAnon. 

Sur le réseau internet francophone, c'est un jeune Français, Léonard Sojli, qui est le plus suivi dans sa "quête QAnon", via une chaîne YouTube intitulée "Les déQodeurs" et un site web : DisSept.com (le "Q" étant la 17ème lettre de l'alphabet, d'où le titre — 17 — du site, NDLR). Nos confrères suisses de la RTS ont voulu savoir qui il était et pourquoi il défendait ces théories. Ce reportage de 15 minutes permet de mieux comprendre la psychologie et le fonctionnement de cet ardent défenseur de la croyance QAnon et leader d'opinion en ligne du mouvement :

QAnon en Suisse : au-delà des clichés pédo-satanistes :
 
Chargement du lecteur...

Accumulation de vérités et de mensonges : QAnon a toujours raison

Malgré l'apparence bon enfant de l'animateur des "Déqodeurs" et son discours pacifiste, le fond de ses théories développées dans ses directs en ligne ou sur son site, est très inquiétant. Le site officiel "QAnon France" sur lequel s'appuie cet animateur relaye quant à lui toute l'explication du "complot mondial" en cours depuis… l'assassinat de Kennedy en 1963. Cette démonstration s'appuie sur une accumulation de scandales d'État… vérifiables et véritables mais mélangés à d'autres, plus ou moins faux ou détournés.

QAnon est un trou noir complotiste, qui avale toutes les autres conspirations et d'où on ne peut pas s'échapper.Anna Merlan, journaliste à Vice

C'est cette pseudo-démonstration, faite de vérités historiques connues mélangées à  des thèses invérifiables et souvent manipulées, qui crée la "bulle cognitive" pouvant "hypnotiser" ceux qui s'y intéressent. Un exemple : le programme secret américain de contrôle de la pensée et du comportement"MKUltra" est avéré. Il s'est déroulé dans les années 50 et 60. Le problème est que Qanon vient y ajouter et mélanger d'autres scandales et complots afin de créer la confusion.

Autre exemple avec une enquête du FBI de 1987, enterrée par la justice américaine et déclassifiée depuis peu. Pour Qanon, elle est la preuve de l'existence de la "cabale". Ce document — mis en ligne par l'administration américaine — évoque l'existence d'un réseau de prostitution enfantine appelé "The finders". A la fin des années 80 la justice avait empêché le FBI de poursuivre les instigateurs de ce réseau.  Aujourd'hui pour Qanon cette affaire est la preuve qu'un réseau pédophile sataniste planétaire menant à l'enlèvement de "centaines de milliers d'enfants pour les abuser et les saigner" sévit depuis cette époque.  Et comme toujours, Qanon crée la confusion en ajoutant un témoignage. Cette fois, celui d'un "ancien agent de la CIA au courant du secret", de par ses fonctions. Pourtant ce témoignage, n'est référencé nulle part. Aucun lien n'est fourni à ce propos par le mouvement.

Extrait du site de "QAnon France"

Robert David Steele est en réalité un informaticien qui a certes travaillé pour le renseignement américain mais qui est surtout connu pour avoir déclaré en 2017 dans une interview sur la chaîne d'Alex Jones — un conspirationniste notoire : "La NASA possède une colonie sur Mars peuplée d'esclaves humains, kidnappés pendant leur enfance et déportés sur cette planète". La NASA a cru bon de démentir les allégations de Steele, peut-être dans un élan humoristique, face à l'énormité des propos.

La thèse du complot mondial a toujours existé (…) Donc, ce n'est pas du tout aujourd'hui que ces théories prennent, mais c'est aujourd'hui qu'elles se propagent, grâce à  ces machines virales que sont les réseaux sociaux.Dominique Boullier, sociologue, spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives

Quand les vidéos développant leurs thèses sont supprimées de YouTube, c'est une démonstration pour QAnon que le complot existe vraiment à tous les niveaux.  

Copie d'écran du site "de QAnon France.

En réalité, quoi qu'il se passe, quoi qu'il se dise, QAnon a toujours raison. Sa croyance ratisse tellement large, touche à tellement d'événements, que ses membres peuvent justifier leur conviction — ou plutôt leur foi — en permanence.

QAnon : lavage de cerveau 2.0 viral  ?

"QAnon est un trou noir complotiste, qui avale toutes les autres conspirations et d'où on ne peut pas s'échapper" : c'est ainsi que la journaliste du journal Vice, Anna Merlan, résume le principe fondamental du mouvement. Toutes les affaires de complots historiques, de conspirations avérées ont été mélées aux "fantasmagories conspirationnistes" les plus délirantes — mais populaires —, jusqu'à en faire un cocktail dans lequel beaucoup de personnes peuvent se retrouver.

Les conditions psychiques imposées par le confinement ont favorisé la propagation d’une forme de conspirationnisme inédite dans son ampleur autant que dans son décollement de la réalité.L'auteur de l'enquête "Conspiration et fantasmagorie à l'ère de Trump et du Covid" et membre du collectif littéraire italien Wu Ming

Pourtant, ce principe n'est pas nouveau, selon Dominique Boullier, sociologue, spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives, interrogé par TV5MONDE : "La thèse du complot mondial a toujours existé. Je pense au 'Protocole des sages de Sion', aux théories sur la Commission trilatérale et diverses apocalypses annoncées à toutes époques. Donc ce n'est pas du tout aujourd'hui que ces théories prennent, mais c'est aujourd'hui qu'elles se propagent, grâce à  ces machines virales que sont les réseaux sociaux."

Lorsqu'on demande au chercheur comment Qanon a réussi à s'implanter aussi vite et fortement, il tient à rappeler son origine : "Il ne faut pas oublier le fonds religieux sectaire américain dans lequel des récits d'apocalypse prospèrent, avec les témoins de Jéhovah, la scientologie, et d'autres moins connus en France, sans qu'on s'en inquiète plus que ça. Donc la croyance se porte bien et s'est toujours bien portée. C'est lorsqu'elle s'attaque à  l'État qu'on s'inquiète. Mais sans un catalyseur politique comme Trump, cela n'aurait pas eu non plus de visibilité. Donc un fonds culturel et une situation sociale pour les grandes tendances, un catalyseur — ou disons un influenceur politique majeur — pour le déclenchement et un message adapté à la propagation virale et à sa dérivation sans fin, avec des réinterprétations. Il faut ces trois éléments pour que ça marche."

Les croyants QAnon, en réalité, veulent seulement boucher le vide de sens du monde actuel.Dominique Boullier, sociologue et auteur de "Comment sortir de l'emprise des réseaux sociaux" paru en 2020 aux éditions Le Passeur

L'un des auteurs d'un collectif d'écrivains italiens Wu Ming a publié une longue enquête en 2 parties au sujet de QAnon sur le journal en ligne Lundi matin.  Il note que l'époque actuelle, avec la crise sanitaire, a sans doute aidé Qanon dans sa conquête des esprits. "Les conditions psychiques imposées par le confinement ont favorisé la propagation d’une forme de conspirationnisme inédite dans son ampleur autant que dans son décollement de la réalité", explique l'auteur de cette enquête, très inquiet de l'ampleur que prend le mouvement en Europe. "Des attaques et des incendies ont été commis aux États-Unis et plus près de chez nous, en Allemagne, un massacre a été perpétré", souligne l'auteur qui tient à préciser que taxer QAnon de théorie du complot n'est pas adapté : "Appeler QAnon une "théorie du complot" ne rend pas compte de l’enjeu. Même "théorie du complot d’extrême droite", comme le qualifie Wikipedia, n’est pas une définition adéquate." Pour lui, le plus adapté serait "fantasmagorie de complot, qui en anglais se traduirait par conspiracy fantasy. Pour les théories sur des complots fondés et vérifiables, j’utilise plutôt l’expression hypothèse de complot". Au final il résume ce qu'est devenu le mouvement en cinq grandes lignes : 

  • un jeu de réalité alternative devenu monstrueux ;
  • un modèle économique particulièrement cynique ;
  • une secte qui pratique des formes de conditionnement mental ;
  • un mouvement réactionnaire de masse qui tente d’entrer dans les institutions ;
  • un réseau terroriste en puissance.
Le membre du collectif Wu Ming cite aussi le psychologue Rob Brotherton  : "Les théories de la conspiration entrent en résonance avec certaines des idées préconçues ancrées dans notre cerveau et certains raccourcis que notre pensée tend à prendre, et elles puisent dans le puits de nos désirs les plus profonds, de nos peurs, de nos suppositions sur le monde et les personnes qui y vivent." Et de conclure : " Nous croyons, avons cru ou pourrions tous croire à une quelconque fantasmagorie de conspiration".