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Québec : controverse autour du mot "systémique" pour qualifier le racisme envers les Autochtones ?

Une manifestation pour que justice soit faite sur le décès de Joyce Echaquan, une femme autochtone morte dans un hopital où elle a été maltraitée et insultée, Montréal, 3 octobre 2020.
Une manifestation pour que justice soit faite sur le décès de Joyce Echaquan, une femme autochtone morte dans un hopital où elle a été maltraitée et insultée, Montréal, 3 octobre 2020.
Reuters

Le 5 octobre dernier, une coroner a publié son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, cette Autochtone décédée il y a un an d’une embolie pulmonaire à l’hôpital de Joliette, dans la grande région de Montréal, après avoir subi une pluie d’insultes racistes de la part de membres du personnel soignant. Dans ce rapport, la coroner Géhane Kamel recommande au gouvernement québécois de reconnaître le racisme « systémique » dont sont victimes les Autochtones au Québec. Une reconnaissance que refusent obstinément de faire le Premier ministre François Legault et son gouvernement. 

Un rapport accablant

Dans son rapport, Géhane Kamel conclut que la mort de la femme d’origine atikamekw était accidentelle mais que son décès était évitable et que les insultes racistes, proférées contre elle par plusieurs membres du personnel, est une des causes de sa mort. On l’a notamment soignée pour une dépendance narcotique alors qu’elle n’en souffrait pas et il y a eu des lacunes dans les diagnostics. La mère de famille de 37 ans a demandé de l’aide à plusieurs reprises sur son lit d’hôpital et elle n’en a pas reçu. La coroner va jusqu’à dire que si Joyce Echaquan avait été blanche, elle serait encore en vie.

On se souvient de cette vidéo bouleversante mise en ligne sur Facebook où l’on voit Joyce Echaquan se filmer, peu de temps avant sa mort, sur son lit d’hôpital, avec, en toile de fonds, les insultes racistes et discriminatoires d’une infirmière et d’une aide-soignante – depuis congédiées.

Le racisme systémique ne prétend pas que chaque individu qui compose ce système est raciste. Il évoque plutôt que le système, soit par les préjugés qui sont tolérés, soit par des actes répréhensibles, soit par son inaction, contribue à banaliser et à marginaliser des communautés autochtones

Géhane Kamel, coroner

Dans son rapport, la coroner estime que sans cette vidéo, « il y a fort à parier que cet événement n’aurait jamais été porté à l’attention du public. Lorsque le système se replie sur lui-même, c’est la définition du racisme systémique. Le racisme systémique est insidieux ». Et elle prend soin de préciser : « le racisme systémique ne prétend pas que chaque individu qui compose ce système est raciste. Il évoque plutôt que le système, soit par les préjugés qui sont tolérés, soit par des actes répréhensibles, soit par son inaction, contribue à banaliser et à marginaliser des communautés autochtones ». Et donc la recommandation que fait la coroner au gouvernement québécois, en plus des 13 autres recommandations de son rapport, c’est de reconnaître l’existence de ce racisme systémique envers les Autochtones au sein des institutions québécoises et de s’engager à l’éliminer. 

Pourquoi ce refus obstiné du premier ministre du Québec ?

Qu’à cela ne tienne, le premier ministre François Legault maintient le cap : il y a eu du racisme systémique au temps des pensionnats autochtones, dit-il, mais il n’y en a plus maintenant au Québec. Dictionnaire à l’appui, devant l’Assemblée nationale du Québec, il a déclaré que « la définition du systémique est quelque chose de relatif à un système dans son ensemble » et a précisé : « Pour moi, un système c’est quelque chose qui part d’en haut. Est-ce qu’il y a quelque chose qui part d’en haut et qui est communiqué partout dans le réseau de la santé pour que le personnel soit discriminatoire ? C’est non ».

Je me mets à la place des Autochtones qui ont été victimes de racisme. Je peux comprendre, quand ça arrive souvent, qu’on puisse se dire qu’il y a un système, organisé par en haut, qui fait qu’on traite de façon différente les Autochtones

François Legault, premier ministre québécois

En revanche, il dit comprendre ce que vivent les Autochtones : « Je me mets à la place des Autochtones qui ont été victimes de racisme. Je peux comprendre, quand ça arrive souvent, qu’on puisse se dire qu’il y a un système, organisé par en haut, qui fait qu’on traite de façon différente les Autochtones ». Mais il refuse de reconnaître le caractère systémique de ce racisme. Une ligne qu’il tient malgré les pressions venues de toutes parts et qui est également suivie par les membres de son gouvernement : oui, racisme il y a, mais non, il n’est pas systémique.

D’où vient cet entêtement de François Legault à ne pas vouloir reconnaître cette réalité absolument indéniable pour les Autochtones du Québec, pour tous ceux et celles qui sont en relation avec ces communautés et même pour une majorité de Québécois et Québécoises ? Nombreux sont ceux qui se posent la question, à laquelle il répond : « Pourquoi je reconnaîtrais une situation qui n’est pas exacte selon moi ? »  

Plus qu’un débat sémantique

Pourtant, pour les Premières Nations du Québec, la reconnaissance de ce racisme systémique dont leurs membres sont victimes, c’est bien plus qu’un débat sémantique. C’est le point de départ pour le processus de réconciliation qui doit se mettre en branle. Beaucoup se demandent comment partir sur de bonnes bases si le premier ministre québécois et son gouvernement ne veulent pas reconnaître cette réalité. 

Joyce Echaquan a validé ce qu’on a toujours vécu en tant que femmes autochtones. Je n’arrive pas à comprendre ce gouvernement

Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec

La présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, a ainsi commenté les conclusions du rapport de la coroner : « On le savait. On les a entendus, les propos racistes. Joyce Echaquan a validé ce qu’on a toujours vécu en tant que femmes autochtones. Je n’arrive pas à comprendre ce gouvernement. Les partis d’opposition ont réussi sans mal à le reconnaître. C’est déplorable de la part du gouvernement »

Stanley Vollant, chirurgien d’origine autochtone, estime que ce racisme systémique n’existe pas qu’au Québec mais partout au Canada et qu’il est le résultat d’une politique coloniale de 150 ans. Bref, les Autochtones, d’un bout à l’autre du Canada, parlent d’une seule voix pour dénoncer ce racisme systémique. 

Même l’ordre des infirmières et infirmiers du Québec l’a reconnu : « La reconnaissance du gouvernement concernant le racisme systémique est une décision qui lui appartient. Nous, on a jugé que c’était important, on trouve qu’il y en a notamment envers les Premières Nations et les Inuits » a déclaré le président de l’Ordre, Luc Mathieu. L’infirmière qui a proféré ces insultes à Joyce Echaquan a non seulement été congédiée : elle a aussi été radiée de l’Ordre pour une période d’un an. 

Un « nécessaire rendez-vous »

La coroner Géhane Kamel dit que l’enquête qu’elle a menée pour en arriver à ce rapport avait été éprouvante sur le plan humain. Elle ajoute : « Ce rapport sera un nécessaire rendez-vous entre les communautés autochtones et le gouvernement ». Elle souhaite que la mort de Joyce Echaquan ne soit pas vaine, qu’elle permette de réveiller les consciences et de faire enfin avancer les choses : « Joyce est en train d’ouvrir la voie à quelque chose de beaucoup plus grand que nous (…) Sincèrement, j’espère que ce qu’on retiendra c’est que Joyce, par sa mort, nous a laissé un héritage extrêmement important, Il serait triste que son décès ait fait en sorte que l’on n’ait rien compris. Si j’avais un seul appel à faire, c’est que comme société, nous pouvons faire en sorte de se tendre la main ». 

C’est probablement ce que François Legault a tenté de faire quand il s’est excusé auprès des communautés autochtones pour les débats acrimonieux qui ont eu lieu à l’Assemblée nationale ces derniers jours en lien avec ces dossiers autochtones : « Je suis bien conscient qu’à l’Assemblée nationale, la semaine dernière, on n’a pas envoyé le message de compassion et de solidarité que la situation exige de nous. Je m’inclus là-dedans et je prends la responsabilité qui me revient » a-t-il écrit sur Facebook. Il promet aussi de faire des dossiers autochtones une priorité de son gouvernement : « On doit se promettre d’en faire plus pour combattre la violence faite aux femmes autochtones. Et de manière plus large, on doit en faire plus pour s’attaquer au racisme que continuent de subir les membres des Premières Nations et les Inuits ». Mais en faire plus, ne serait-ce pas d’abord et avant tout admettre qu’il s’agit bel et bien d’un racisme systémique ?...

Les excuses de Justin Trudeau

Le 30 septembre dernier s’est tenue au Canada la première journée nationale de la vérité et la réconciliation avec les peuples autochtones, une journée mise en place par le gouvernement de Justin Trudeau à la mémoire des milliers de victimes des pensionnats autochtones, et qui était fériée pour les employés du gouvernement canadien.

Alors que dans le pays entier étaient organisés des rassemblements symboliques, des cérémonies et divers événements pour célébrer cette journée, Justin Trudeau et sa famille se sont envolés pour Tofino, une île de la Colombie-Britannique, pour aller y passer quelques jours de vacances au bord de l’océan Pacifique dans une villa luxueuse, déclinant par le fait même l’invitation faite par une nation autochtone de l’ouest du pays pour assister à une cérémonie commémorative à la mémoire des enfants des pensionnats autochtones. Des vacances qui ont soulevé toute une controverse et pour lesquelles Justin Trudeau a présenté des excuses publiques quelques jours plus tard : « C’est un jour qu’on a choisi pour réfléchir au passé et penser à l’avenir et ça a été une erreur pour moi de prendre des vacances ce jour-là. J’ai voyagé ce jour-là et je le regrette, c’était un moment important pour se recueillir entre Canadiens pour réfléchir à la réconciliation ».

Justin Trudeau a participé, le 29 septembre, à une cérémonie à Ottawa avec plusieurs nations autochtones mais clairement, il s’est mis les pieds dans le plat en partant en vacances le 30 septembre. Ces excuses ont été accueillies froidement par la directrice de Femmes autochtones du Canada, Lynne Groulx, qui, dans un communiqué, déclare : « Merci pour ces excuses. Veuillez faire mieux à l’avenir. Malheureusement, nous reconnaissons que ce moment de contrition survient après de nombreuses pressions publiques, pas nécessairement parce que vous avez soudainement vu la lumière ». 

A noter également que le premier ministre québécois a lui aussi fait toute une gaffe ce 30 septembre : un journaliste lui a demandé pourquoi cette journée n’était pas fériée aussi pour les employés du gouvernement québécois, et François Legault a répondu, en anglais, que cela nuirait à la productivité du Québec. Une réponse qui a été reçue comme une gifle et un manque de respect par les communautés autochtones du Québec et qui a été vivement dénoncée…