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Québec, la presse francophone en mode "survie"

Le Groupe Capitales Médias se dirige vers la faillite, faute de liquidités.
Le Groupe Capitales Médias se dirige vers la faillite, faute de liquidités.
Radio-Canada/Lynda Paradis

La commission parlementaire sur l’avenir des médias débute ses travaux ce lundi 26 août sur fond de grave crise de la presse écrite francophone. Ainsi le 20 août dernier, le Groupe Capitales Médias, qui publie six quotidiens régionaux au Québec, a confirmer être sous la protection de la loi sur la faillite. Une baisse drastique des revenus publicitaires a placé le groupe au bord du gouffre, confirmant ainsi que les médias écrits sont en crise au Québec depuis plusieurs années déjà.
 

Le Groupe Capitale médias, ce sont six quotidiens dans six villes régionales de la province : Le Soleil de Québec, Le Droit à Ottawa, La Tribune de Sherbrooke, Le Nouvelliste de Trois-Rivières, La Voix de l’Est de Granby et Le Quotidien dans la région du Saguenay. Au total, 350 emplois directs sont menacés. Le propriétaire du groupe, l’ex-homme politique Martin Cauchon, a démissionné. Un syndic de faillite a été nommé.

 

Le gouvernement du Québec en opération sauvetage

Dès que la nouvelle de la faillite a été officialisée, le gouvernement du Québec a rapidement réagi : débloquant une aide immédiate de 5 millions de dollars pour permettre au groupe d’assurer sa survie jusqu’à la fin de l’année, en attendant de se faire racheter par un repreneur.

Il était impensable pour nous d’envisager la fermeture de ces six journaux Pierre Fitzgibbon​, ministre de l’Économie

« Il était impensable pour nous d’envisager la fermeture de ces six journaux » a déclaré le ministre québécois de l’Économie Pierre Fitzgibbon. Et la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, de préciser : « L’information provenant de plusieurs sources est un des piliers de la démocratie. Nous avons toujours soutenu que c’est le journalisme qu’il faut protéger et non un propriétaire de presse en particulier, et c’est exactement ce que nous faisons aujourd’hui ».

La Commission de la culture et de l’éducation va commencer dès la semaine prochaine des consultations sur l’avenir des médias et le gouvernement québécois présentera cet automne un « programme d’aide universel aux médias écrits » pour se pencher sur une solution globale et non une aide "à la pièce". Le premier ministre québécois François Legault encourage de son côté les Québécois à soutenir financièrement les médias en s’abonnant à des journaux et des médias d’ici et en les consultant régulièrement.

Interpellé sur le dossier, le Premier ministre canadien Justin Trudeau n’a pas pris d’engagement ferme pour sa part : « On va toujours être là pour des médias en difficulté, voir ce qu’on peut faire tout en respectant le rôle essentiel et indépendant qu’ils ont » a-t-il précisé.

Le gouvernement Trudeau a présenté l’an dernier une aide financière de près de 600 millions de dollars sur cinq ans à la presse écrite canadienne, ainsi que des crédits d’impôts pour l’aide à l’embauche de journalistes.

Quel avenir pour la presse écrite au Québec ?


La question se pose de plus en plus urgemment : comment assurer un avenir à la presse écrite au Québec, qui ne cesse de perdre des revenus publicitaires détournés au profit des géants du web que sont les Facebook, Google, Twitter, Apple, etc. ?
 

La seule bonne nouvelle aujourd’hui, c’est qu’on constate que les gouvernements s’en soucient beaucoup Jean-Thomas Léveillée, vice-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec

Les chiffres sont éloquents : en 2003, 31% des revenus publicitaires des médias revenaient aux quotidiens québécois, contre 1% pour les géants du web. En 2017, on inverse les données ou presque : les GAFA raflent 44% des revenus publicitaires, les quotidiens 11%. Comment donc maintenir ce modèle d’affaires qui a assuré la pérennité de ces quotidiens pendant des décennies si les revenus issus de la publicité fondent comme neige au soleil ?

En entrevue à Radio-Canada, le vice-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Jean-Thomas Léveillée, a déclaré : « Les médias – particulièrement les médias écrits – sont en péril et ça fait des années qu’on le dit. La seule bonne nouvelle aujourd’hui, c’est qu’on constate que les gouvernements s’en soucient beaucoup. Maintenant, il faudra des mesures à long terme et pas seulement des mesures d’urgence qui permettent de fournir un résultat d'ici à la fin de l’année ».

Les superpuissances numériques imposent leurs lois au détriment de celle des États nationaux Alain Saulnier, enseignant au département de communication de l’Université de Montréal

La FPJQ vient de lancer une campagne de soutien aux quotidiens, baptisée « Je soutiens mon journal », qui est un appel à soutenir financièrement les journaux et qui concerne tant les citoyens que les municipalités, les entreprises et les gouvernements. Les quotidiens ont déjà reçu beaucoup de messages de soutien en provenance de leurs lecteurs et un mouvement de soutien semble bel et bien amorcé pour les aider à traverser cette crise.

Sur son blog, l’ex-directeur de l’information de Radio-Canada Alain Saulnier, préconise un front commun des gouvernements canadien et québécois contre les géants du web : « Car telle est la situation : les superpuissances numériques imposent leurs lois au détriment de celle des États nationaux. Elles font fi des réglementations nationales de diffusion et de publication, des règles nationales en matière de fiscalité et de taxation, des droits d’auteur. (…)  Aussi serait-il temps pour nos États, à Québec comme à Ottawa, de faire front commun pour que ces superpuissances se comportent comme de bonnes entreprises citoyennes. Qu’elles respectent les droits d’auteurs des journalistes et des médias. Qu’elles versent un pourcentage défini de leurs profits et de leurs chiffres d’affaires ».

Alain Saulnier croit que le Canada et le Québec devront se concerter avec les pays européens qui ont déjà adopté de telles mesures, comme la France qui vient d’imposer une taxe de 3% au chiffre d’affaires des GAFA. Dans ce domaine comme dans tant d’autres, l’union fait effectivement la force.

En attendant, concernant l’avenir du Groupe Capitale Médias, deux gros acteurs du monde médiatique québécois se disent intéressés par son rachat. La solution de mise en place d’une coopérative de travailleurs qui deviendrait actionnaire des quotidiens est aussi avancée, avec, bien sûr, le soutien d’investisseurs extérieurs.

Le quotidien montréalais La Presse s’est par exemple récemment transformé en organisme à but non lucratif, OBNL, et a lancé une campagne de financement auprès de son lectorat ( la Presse Plus est offerte gratuitement en édition numérique depuis maintenant plusieurs années et n’offre plus de version papier ).

Cette campagne se poursuit, et elle est vitale pour la survie du quotidien. Ce nouveau modèle d’affaires pour un quotidien, qui est en train d’être testé, est suivi avec attention par les spécialistes du domaine.


Retrouvez Jean-Hugues ROY, professeur de journalisme en duplex de Montréal, dans le 64', pour parler du sujet : 

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