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"Queer Nass", l'exposition photo qui célèbre les identités LGBTQIA+ et racisées

Shaun est un chanteur qui pose pour la série "Queer Nass" de Nora Noor.<br />
« Le courage est de savoir que les difficultés seront présentes en sachant toutefois qu’elles ne nous empêcheront jamais d’avancer ».<br />
 
Shaun est un chanteur qui pose pour la série "Queer Nass" de Nora Noor.
« Le courage est de savoir que les difficultés seront présentes en sachant toutefois qu’elles ne nous empêcheront jamais d’avancer ».
 
© Nora Noor

Rendre visibles les personnes LGBTQIA+ et racisées dans une exposition photo, c’est la volonté d’une photographe française, Nora Noor. Sa série de portraits, “Queer Nass” est actuellement exposée à Mons, en Belgique. En cette journée mondiale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie, elle revient sur la genèse de sa démarche.

La photographe Nora Noor se décrit comme une “ARTiviste”, une artiste engagée qui insiste sur l’importance d’avoir des profils comme le sien dans ce milieu si fermé de la photographie d'art. ​​L’identité, le genre et la solitude sont les trois ingrédients qui composent le travail de Nora Noor, depuis le début de sa carrière.

L’idée de "Queer Nass", une  série de portraits de personnes LGBTQIA+ et racisées germe en elle en 2017. À cette époque elle travaille comme chef de projet pour une association féministe à Bruxelles. Les propos racistes, transphobes et homophobes y sont malheureusement fréquents, selon la jeune femme. Pourtant l’association participe à l’une des plus grandes conférences contre l’homophobie de la capitale, bénéficiant ainsi de subventions d'État. Sur place, elle entend des propos racistes envers les militants LGBT venus d'Afrique du Nord, leurs récits de lutte étant qualifiés de "victimaires"

Il y avait un tel décalage entre la vitrine humaniste de ces structures et leur comportement concret face aux personnes qui vivent ces oppressions.
Nora Noor, photographe

Sa responsable lui interdit d’échanger en arabe avec ces personnes qui sont, en plus, refoulées de certaines conférences. “Il y avait un tel décalage entre la vitrine humaniste de ces structures et leur comportement concret face aux personnes qui vivent ces oppressions”, explique Nora Noor. “J’ai vu la violence systémique endémique à l'intérieur même de ces de ces structures qui reçoivent l'argent de l'État pour lutter contre ces violences. Et là c’était d’une violence inouïe, une violence invisible”, poursuit-elle. “Ce jour-là, on a carrément retiré la lumière que ces personnes méritent", confesse-t-elle. 

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Intersection de l'identité sexuelle et de la race


Elle décide de ne pas renouveler son contrat avec cette association et commence alors à penser ce qui deviendra plus tard la série de portraits “Queer Nass”. “Queer” pour parler des personnes dont l’orientation ou l’identité sexuelle ne correspond pas aux modèles dominants, et “nass” qui signifie “les gens” en arabe, clin d’oeil à ses origines marocaines. La pandémie de Covid freine son projet qu’elle peut enfin réaliser en 2021 et exposer en 2022. En mêlant le prisme racial à celui de l’identité sexuelle, Nora Noor voulait pallier la vision souvent “misérabiliste” qu’ont certains photographes dans leurs projets sur les minorités, mais aussi montrer que ces personnes racisées existent dans la communauté LGBTQIA+ et faire entendre leurs réalités, sans intermédiaires ou représentants.

<p>Linda Trime est photographe et a posé pour la série de portraits "Queer Nass" de Nora Noor. <em>« Vous comptez. Vous êtes magnifiques. On vous dira tant de fois le contraire dans votre vie, mais vous et moi on connait la vérité. Alors ne cessez jamais de briller, jamais »</em>. </p>

Linda Trime est photographe et a posé pour la série de portraits "Queer Nass" de Nora Noor. « Vous comptez. Vous êtes magnifiques. On vous dira tant de fois le contraire dans votre vie, mais vous et moi on connait la vérité. Alors ne cessez jamais de briller, jamais »

© Nora Noor
 La phase de réflexion et de conceptualisation lui prend du temps, car la photographe est méticuleuse. “Je voulais faire une belle série. J’ai réfléchi longtemps sur la manière de montrer ces personnes”, explique-t-elle. Elle contacte la Maison-Arc-en-Ciel (MAC) de Namur en Belgique, qui avait déjà exposé une de ses séries précédentes, “Masculinités”.


La structure est emballée par sa nouvelle idée et l’accompagne dans la réalisation, avec les autres Maisons-Arc-en-Ciel de Wallonie (Mons, Brabant Wallon). "Je ne voulais pas faire des portraits juste pour faire du portrait”, détaille Nora Noor. Elle explique son idée : “Je voulais faire des portraits monochromes, en recréant le drapeau LGBTQIA+et en y incluant des couleurs inclusives, c'est à dire le drapeau transgenre (blanc, bleu, rose), ainsi que les couleurs noir et marron, pour symboliser les personnes racisées”.

Il faut comprendre que derrière ces couleurs, ces sigles, il y a des gens avant tout.
Nora Noor, photographe

Inclure tout ce prisme était primordial pour la photographe: “Pendant longtemps, ces personnes ont été soit fétichisées, soit exclues des luttes des communautés LGBT”, précise-t-elle. Mais l’humain reste le facteur important pour l’artiste. “Je voulais recréer le drapeau sur le mur, mais qu’on voit avant tout les personnes, habillées de la même couleur que le fond. Il faut comprendre que derrière ces couleurs, ces sigles, il y a des gens avant tout”, insiste-t-elle. Au-delà du symbole, l’artiste cherche à toucher l’humain dans ce projet comme dans ceux qu’elle a déjà menés, que ce soit des portraits de femmes issues du monde arabe, ou des ateliers autour du concept de Drag Kings.

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Bien que ne faisant pas partie de la population LGBTQIA+, Nora Noor, en tant que femme non-blanche a su trouver des points de convergence avec ses modèles. “Nous nous sommes retrouvé.e.s sur certains points, en effet. Le fait d'avoir déjà peur pour sa propre sécurité physique, dans l’espace public, c’est indéniable”, explique la photographe. Mais elle s’est également reconnue dans une forme d'exclusion sociale et de précarité financière : “On ne te donne pas d’opportunités de travail à cause de ce que tu es, parce que tu ne représentes pas la norme”, clame-t-elle. 

Les personnes racisées et notamment queer racisées ont terriblement besoin de représentations realistes et non pas de clichés fantasmés.
Linda Trime, photographe et modèle

Linda Trime est également photographe et a accepté de poser pour Nora Noor. Iel a tout de suite été séduit.e par le projet de Nora. “Les personnes racisées et notamment queer racisées ont terriblement besoin de représentations realistes et non pas de clichés fantasmés. Ce n’est pas du communautarisme, ni du séparatisme, bien au contraire. C’est aussi important de se soutenir entre nous, car les institutions ne nous donnent jamais la place que l’on mérite, en tout cas pas sans contrepartie concernant la liberté de ton”, déplore Lina Trime, rejoignant Nora Noor. Iel n’a pas du tout été réticent.e à passer devant l’objectif, l’ayant déjà fait dans le passé.

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Mais c’est surtout la personnalité de Nora Noor qui a été décisive. Iel raconte : "Nora a cette énergie, cette force, cette bienveillance qui se dégage d’elle. Elle met à l’aise instantanément, c’est la magie de Nora!”. Pour Linda, échapper à un certain regard misérabiliste est une évidence, mais iel dénonce aussi ce qu'iel appelle le "tokénisme" (pratique consistant à faire des efforts symboliques d'inclusion vis-à-vis de groupes minoritaires, ndlr). "Après la grosse vague de Black Lives Matter, les photographes, les médias se sont servis de nous comme d'une caution pour avoir un contenu plus inclusif, anti-raciste, sans jamais parler des gens et de leurs combats", déplore Linda Trime.

Des photographies "iconiques"


Avec son travail, Nora Noor sait pertinemment que le regard homophobe et raciste ne disparaitra pas du jour au lendemain. Ce qu’elle recherche avant tout, c’est de rendre hommage à la beauté de ces modèles. "Comme toute personne oppressée que je photographie, j’ai cherché à les photographier de manière iconique pour montrer à quel point on passe à côté de leur beauté et de leur lumière. Je voulais en faire de véritables oeuvres d'art”, confie-t-elle. “J’avais face à moi des gens heureux d’être eux-mêmes et qui ne s’en excusent pas. C’est cette célébration que je voulais montrer”, continue Nora Noor.

Voir des gens comme nous sur les réseaux à la télé, cela permet de sortir d’une certaine solitude, et donne de l’espoir.
Pierre et la Rose, chanteur et modèle

Pierre et la Rose est un artiste chanteur de 27 ans, qui a accepté tout de suite de participer au projet de Nora Noor. “Elle nous a mis tout de suite en confiance, avec toute sa bienveillance. Donc même, si elle n’est pas queer, j’ai tout de suite senti qu’elle voulait nous donner de la visibilité ;  le plus sincèrement du monde”, explique-t-il. “Les artistes racisés ont une vision qui m’interpelle”, poursuit-il. Être vu avant tout, tel qu’il est, est vital pour ce jeune chanteur. “Voir des gens comme nous sur les réseaux à la télé, cela permet de sortir d’une certaine solitude, et donne de l’espoir”, confie-t-il.

Poser devant l’objectif de Nora Noor lui permettait alors de montrer à des personnes queer plus jeunes qu’elles ne sont plus seules. Il avoue ne pas avoir forcément pensé à l’impact envers les autres personnes. “Que des personnes non queer soient de plus en plus exposées à des visages queer heureux, cela va les impacter et normaliser la chose, mais ma mission n’est pas de convaincre les personnes homophobes que je suis normal. C’est une charge trop lourde que je ne veux pas porter”, admet Pierre et la Rose. 

Pierre et la Rose est un chanteur qui a posé pour la série "Queer Nass" de Nora Noor. « En sortant de l’adolescence, j’ai compris que pour me retrouver, il fallait d’abord que je trouve le courage de me réinventer selon mes propres règles. C’est pour cette raison que j’ai créé Pierre et la Rose, une version de moi-même qui existe et qui s’aime sans conditions et sans se soucier des injonctions ».<br />
 
Pierre et la Rose est un chanteur qui a posé pour la série "Queer Nass" de Nora Noor. « En sortant de l’adolescence, j’ai compris que pour me retrouver, il fallait d’abord que je trouve le courage de me réinventer selon mes propres règles. C’est pour cette raison que j’ai créé Pierre et la Rose, une version de moi-même qui existe et qui s’aime sans conditions et sans se soucier des injonctions ».
 
© Nora Noor

Nora Noor s’estime privilégiée d’avoir pu recueillir les témoignages de ses modèles, et recommande d’ailleurs à chacun et chacune d’en faire autant : “Quand une personne qui vit des oppressions te raconte son histoire, prends-le comme un privilège. On ne peut pas être vulnérable avec n'importe qui, et quand on l’est, il faut qu’en face, il y ait l’humilité nécessaire pour écouter l’histoire et mettre ses privilèges aux services des autres”, rappelle la photographe.

Un mantra que les Maisons-Arc-en-Ciel de Wallonie ont, semble-t-il, assimilé, puisque dans la continuation de l’exposition des travaux de Nora Noor, des espaces de paroles, de soutien, et d’organisation pour les communautés LGBT et racisées seront ouverts dans leurs lieux. (Dans le cadre du mois des fiertés, l'exposition est prolongée tout le mois de mai au théâtre Le manège, à Mons, en Belgique.)