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Quelle est la stratégie de l'État islamique derrière l'annonce de la mort de son chef ?

(Photo d'archive, 30 mars 2014) Des militants du groupe État islamique (EI) brandissent leur drapeau dans un véhicule militaire irakien réquisitionné à Fallujah, à l'ouest de Bagdad, en Irak. 
(Photo d'archive, 30 mars 2014) Des militants du groupe État islamique (EI) brandissent leur drapeau dans un véhicule militaire irakien réquisitionné à Fallujah, à l'ouest de Bagdad, en Irak. 
© AP Photo

La mort du chef du groupe État islamique (EI) a été annoncée mercredi 30 novembre par la formation djihadiste, mais remonte en réalité à la mi-octobre. Le journaliste à France 24 et et spécialiste des mouvements djihadistes, Wassim Nasr, revient sur la stratégie de l'EI depuis la fin de son fief au Levant en 2019. Décryptage. 

Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur "État islamique, le fait accompli" (éditions Plon).
Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur "État islamique, le fait accompli" (éditions Plon).

TV5MONDE : quel est l'intérêt pour l’État islamique d’annoncer la mort de leur chef ?

Wassim Nasr (journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur "État islamique, le fait accompli") : Ce n’est pas la première fois qu’ils le font, avant tout le monde. Sans que la partie adverse ne le sache. Ils ont reconnu dernièrement la mort d’un de leur porte-parole, ils ont reconnu la mort d’un de leur commandant à Alep, à l’époque, face aux rebelles syriens. Ce n’est pas inédit même si, cette fois-ci, c’est un peu une surprise étant donné qu’il s’agit du chef du groupe.

Quoi qu’il en soit, cette stratégie leur permet de dire qu’”ils ne cachent pas leurs morts”. Ils reconnaissent la mort de leur chef sans que personne ne le dise, ni les Américains, ni personne d’autre. C’est fait à dessein. Le chef de l’État islamique (EI) est mort depuis mi-octobre. Ils ont commencé à récolter les allégeances pour le nouveau chef rapidement. En 15 jours, ils ont eu le temps de préparer la séquence qui va suivre. Les photos, les images, les vidéos, c'est une prouesse organisationnelle. Ils n’ont pas tardé, d’ailleurs, puisque l’annonce du nouveau chef est tombée dans le même audio qui a annoncé la mort de l’ancien.

Le sujet intéressant pour eux, c'est de dire : “Nous, on ne cache pas nos morts”, comme l’ont fait les talibans avec le Mollah Omar ou Al-Qaïda. 
Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur État islamique, le fait accompli (éditions Plon).

Mais surtout, par cette action, ils mettent en défaut ceux qui font le choix de ne pas annoncer leurs morts, leurs rivaux directs. Le sujet intéressant pour eux, c'est de dire : “Nous, on ne cache pas nos morts”, comme l’ont fait les talibans avec le Mollah Omar ou Al-Qaïda. Pour Al-Qaïda, le nouveau califat, c’est l’émirat taliban et le chef des talibans est le commandant des croyants. Ayman al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda, a été tué par les Américains en août dernier, mais, pour le moment, ils n’ont pas confirmé, ni annoncé un successeur.

Les circonstances de l'annonce de la mort du chef de l'État islamique 

“Il a péri en combattant les ennemis de Dieu”. À travers un message audio, le porte-parole du groupe État islamique annonce la mort d’Abou Hassan al-Hachimi al-Qourachi mercredi 30 novembre. Aucun détail sur le lieu, la date, ni sur les circonstances de sa mort, n'est communiqué. 

Abou Hassan al-Hachimi al-Qourachi est en fait déjà mort à la mi-octobre dans la province de Daraa, dans le sud de la Syrie, tué par un ensemble de groupe de rebelles qualifiés par Washington et dirigés par l'Armée syrienne libre, selon le commandement militaire américain au Moyen-Orient. "Nous saluons l'annonce selon laquelle un autre chef de l'EI ne foule plus le sol de la Terre", déclare le porte-parole du Conseil de sécurité nationale américain, John Kirby.

Dans la foulée, le porte-parole de l'EI annonce, lui, un nouveau "calife des musulmans". Abou Al-Hussein al-Husseini al-Qourachi est nommé. Il est le quatrième chef de l'organisation djihadiste, les trois précédents ayant été tués.

TV5MONDE : depuis la fin du califat, comment l'État islamique occupe-t-il le territoire ?

Au Levant, il n’y a plus le califat territorial qu’on a connu, certes. Mais, pour eux, la séquence califale territoriale, c’est une petite parenthèse de gouvernance. Une petite parenthèse dans leur longue histoire depuis 2006 et sachant que, pendant et après la défaite territoriale au Levant entre 2014 et 2019, ils n’ont cessé de s’étendre dans le monde. Ils sont maintenant au Nigeria, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin, en RDC, au Mozambique, en Somalie, au Yémen, au Sinaï en Egypte, Afghanistan, Pakistan, en Iran.

Ils sont dans le mode guérilla dans lequel ils excellent depuis des années. Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur État islamique, le fait accompli (éditions Plon).

Ils sont dans le mode guérilla dans lequel ils excellent depuis des années, exception faite des parenthèses califales ou territoriales. D’ailleurs, en Syrie, ils restent actifs dans le nord-est, dans le désert syrien qui s’étend jusqu’au sud de la Syrie et Deraa où leur chef a été tué.

À (re)voir : Syrie : le groupe État islamique est toujours présent

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Et aujourd’hui, la branche la plus "territorialisée", elle n’est pas du tout au Levant. Elle est au Nigeria, où ils ont vraiment une assise, une police, une justice, une gouvernance, avec toutes les limites qui s’imposent dans l’interprétation de cette forme de gouvernance. Mais il y a une territorialisation et une administration d’un territoire, qui tend vers ce qu’ on a pu voir au Levant.

TV5MONDE : avec cette expansion à l’international, la fin du califat au Levant les a-t-elle vraiment affaiblis ?

Bien sûr, l’expansion à l’international a commencé pendant le califat, pas après. Le califat leur offrait une grande attractivité, mais aussi une assise territoriale importante qui mettait des ressources à disposition, un sanctuaire djihadiste aux portes de l’Europe. Évidemment, ils ont perdu beaucoup en termes de revenus, en termes d’aura et d’attractivité.

Et puis, si on revient à la guerre idéologique ou dogmatique avec Al-Qaïda, Al-Qaïda dit : “Vous êtes sur le mauvais chemin. La preuve, vous avez perdu votre califat et vos chefs ont été tués. Nous, on est sur le bon chemin, les talibans ont gagné.”

Entre Al-Qaïda et l'État islamique, le conflit est avant tout dogmatique, idéologique.
Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur de État islamique, le fait accompli (éditions Plon)

Alors, l’État islamique, eux, répondent : “Non, vous, al-Qaïda, vous avez une allégeance aux talibans. Vous êtes en train de renier vos principes, au sujet notamment de votre relation avec l’ONU, avec votre tolérance vis-à-vis des chiites ou encore de votre relation avec la Chine, et nous, on est sur une expansion mondiale qui a surpassé la vôtre. Nous sommes sur le droit chemin.” 

À (re)voir : Terrorisme : quelles différences entre Al-Qaïda et Daech ?

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Pour des esprits cartésiens, ce sont peut-être des détails, mais c’est très important pour eux. On pense toujours au côté matériel des choses. Mais entre eux, le conflit est avant tout dogmatique, idéologique. Cela guide leur action. Le fait d’annoncer leurs morts, et de s’en féliciter, fait partie de ce processus.