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A quoi sert le CFCM ?

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Interview du président du CFCM, le Franco-Turc Ahmet Ogras
©TV5MONDE

Le Conseil français du culte musulman (CFCM) existe depuis quinze ans en France. Pourtant le fonctionnement et les missions de cette structure restent floues pour la majorité. Quant à son utilité, elle pose question. Retour sur cette entité dirigée depuis juillet 2017 par le Franco-Turc Ahmet Ogras. 

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Chaque atrocité, chaque attentat sur le sol français charrient-ils systématiquement leurs lots de créations d'institutions musulmanes ?

L'édification de la Fondation de l’Islam de France (FIF) en 2016, dans le sillage des attentats de janvier et novembre  2015 à Paris, et de celui du 14 juillet 2016 à Nice, ainsi que celle, avant elle, du Conseil Français du Culte Musulman le 13 avril 2003, construit après le 11 septembre 2001, ont de quoi le laisser penser.

Naissance douloureuse 

Même la "mère" fondatrice de toutes ces instances, la Grande Mosquée de Paris, créée en 1923, a participé de ce principe puisqu’elle est née au sortir de la Première Guerre mondiale. Même si l’esprit en était différent, car il s’agissait à l’époque de rendre hommage aux soldats musulmans morts pour la France.  

Au "mal" du terrorisme et de la guerre, l’Etat français — depuis sa séparation de l’Eglise en 1905 — semble vouloir opposer les "Lumières" et le "Bien".

CFCM, le mal loti 

Or voici donc le CFCM. Le Conseil Français du Culte Musulman n’est pas la plus ancienne de ces structures. Ni sans doute la mieux dotée, à voir l’adresse choisie pour son emplacement : un immeuble modeste situé au fin fond du 15ème arrondissement de Paris, au 270 rue Lecourbe (à quelques pas du Centre Culturel Algérien de Paris). 

Beaucoup plus prestigieuse est l’adresse de la fraîchement "refondée" Fondation de l’Islam de France, établie, elle, au 7, rue Saint-Dominique, dans le très chic et cher 7ème arrondissement de la capitale française, non loin de la plupart des ministères et de l'Assemblée nationale.

Deux poids, deux mesures ? Cette différence "immobilière" se manifeste aussi sur la Toile. Mal loti, le CFCM l’est également sur internet. Et pour s’en rendre compte, il suffit de cliquer. 

Autant le site de la Fondation de l’Islam de France aux pages claires, aérées et cerclées d’or et de blanc et beaucoup de références, est facile à trouver via le moteur de recherche, autant on a du mal à trouver celui du CFCM. Et pour cause ! Il est en travaux depuis un an. Quant à la page Facebook qu'on nous conseille de consulter en appelant le siège rue Lecourbe, eh bien elle semble tout juste née.

Google -lui- renvoie l'internaute à un autre site : celui du cfcm.tv  pour "Communauté francophone de confession musulmane" Kesako ? Le site, qui ne propose en fait aucune vidéo, est le fruit du travail d'un ancien membre du CFCM radié.  

Le CFCM dans cette expression serait-il le parent pauvre des institutions représentant l’Islam de France ? 

Bonne conscience politique  

Issue d’une longue réflexion datant de l’arrivée des premières vagues d’immigration en France dans les années 1950 et 1960, ayant murie dans les années 1990 (avec notamment la création du Conseil de réflexion sur l’Islam de France lancé par Pierre Joxe), la création du CFCM est déclenchée par le choc des attentats djihadistes aux Etats-Unis en 2001. 

L’institution naît le 13 avril 2003, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur du président Jacques Chirac. Objectif initial non dissimulé : contrôler l’Islam. L’idée principale était de créer un organe officiel qui prendrait en charge toutes les questions liées à la gestion du culte musulman en France (formation des imams, construction des mosquées, gestion du halal…) et serait un "formidable lieu de débats" (place de la femme, voile…), selon les propos de Nicolas Sarkozy, interviewé le 21 février 2003 par Libération.

Aujourd’hui, quinze ans après sa création, plusieurs de ces projets n’ont pas abouti. 

Le débat, censé être riche et fructueux, s’est fait en dehors de l’instance -et essentiellement dans les associations régionales-, tout comme la formation et la nomination des Imams, dont le choix revient souvent aux maires qui dans un savant tour de passe-passe administratif disposent de facto du contrôle de salles polyvalentes municipales transformées en salles de prière.

Quant à la gestion des mosquées, elle échappe aussi au CFCM, alors que le dossier représente des montants considérables : le financement des mosquées serait estimé à plus de 60 millions d'euros, dont 80% provenant des dons de la communauté musulmane elle-même, le reste venant d’Arabie Saoudite (un peu moins de 4 millions), d'Algérie (2 millions) et du Maroc, le plus gros "contributeur" avec 6 millions d'euros estimés en 2016). 

Ces questions d’"intendance" ont été largement reprises dans le cahier des charges de la nouvelle et pourtant laïque Fondation de l’Islam de France. 

Sensibilités diverses

Car la principale pierre d’achoppement du CFCM est en fait ce qui pourrait faire sa richesse : la diversité… des sensibilités en son sein. Des sensibilités concurrentes qui coexistent au CFCM provenant de fédérations différentes ayant un lien privilégié avec leurs pays d’origine. 

Le choix de 2012 d’opter pour une gouvernance tournante entre représentants de chaque fédération avait pour objectif d’atténuer ces disparités, mais il n’en est rien. Car le choix du CFCM de constituer des bureaux exécutifs avant la tenue des élections, par souci de transparence, a été très mal reçu dans la communauté musulmane habituée à des pratiques électorales modernes. D’autant que l’instance est totalement dominée par trois fédérations (Algérie, Maroc, Turquie), ce qui en interroge la représentativité… Un sujet qui a préoccupé le président français Emmanuel Macron et qui explique l’organisation à venir d’élections, en 2019.

Résultat : "les musulmans de France éprouvent un intérêt très limité pour les élections des membres du CFCM", comme l’écrit Ali Mostfa, maître de conférence à l’Université Catholique de Lyon, dans sa thèse "L’islam de France. Enjeux sociaux et évolutions culturelles"

Le chercheur est par ailleurs très critique sur l’ensemble de l’institution : "d’une manière générale, être musulman dans l’espace européen ne va pas de soi, car il faut se renouveler pour s’adapter aux changements dans l’environnement social. Concernant par exemple ce défi, le CFCM n’apporte pas de réponse."

L’arrivée en 2017 d’un nouveau directeur à la tête de l’institution, Ahmet Ogras, un proche du président turc Recep Erdogan, fait également grincer des dents. Notamment du côté de la Grande Mosquée de Paris et de son recteur, l’inamovible Dalil Boubakeur, lui-même ancien président du CMCF jusqu’en 2015. Lequel goûte peu de n’avoir pas été invité aux vœux aux autorités religieuses du président Macron en début d’année. Il l’a d’ailleurs bruyamment fait savoir dans la presse. Et a annoncé dans la foulée le retrait de la GMP du Conseil français du culte musulman.

L'Islam en France en chiffres

  • 2500 lieux de culte musulman en France 
  • 700 imams rémunérés, dont 300 le sont par les Etats d’origine de l’immigration
  • 5,7 millions de musulmans de France en 2016 (8,8 % de la population) - source : Pew Research Center
  • 4,1 millions de croyants entre vingt et soixante ans  - source : Institut national d’études démographiques (INED)

La FIF comme nouvel horizon 

La nouvelle Fondation de l’Islam de France (FIF), dont Jean-Pierre Chevènement est le président, suscite a contrario beaucoup d’espoirs. Malgré des débuts chahutés et pas forcément placés sous la meilleure étoile. 

Après l’attentat de Nice le 14 juillet 2017, Manuel Valls alors Premier Ministre, lance cette résurrection. Car la FIF n’est en fait qu’une refonte de la "Fondation des oeuvres de l'islam de France",  créée le 31 mai 2005 sous l'impulsion de Dominique de Villepin, alors ministre de l'Intérieur, et dotée (au départ) de 2 millions d’euros donnés par le magnat de l’armement Serge Dassault. Celle-ci n'a cependant jamais fonctionné, notamment en raison de dissensions internes et de… l'existence, en parallèle, du Conseil français du culte musulman.  

Si ses contours restent encore imprécis, cette structure apparaît comme le nouveau vaisseau amiral de la politique française en direction de l’Islam. Outre le fait de soutenir des projets culturels et cultuels, l’institution abrite aussi une association qui a pour but d’encadrer les circuits financiers entre les mosquées de France et leurs pays d’origine (Maroc, Algérie, Turquie).   
 
Enfin, dernier projet de ce nouvel acteur : la recherche. 

La recherche comme planche de salut ?

Le 1er février 2018, le CNRS et la Fondation de l’Islam de France ont signé un partenariat pour renforcer la recherche en islamologie. Objectifs : fédérer et accompagner la constitution d'un réseau de formateurs et de chercheurs français, combler la pénurie de manuels universitaires et d'ouvrages de référence en islamologie en langue française en proposant notamment un programme de traduction d'ouvrages de synthèse, et contribuer au développement des ressources numériques sur la connaissance du fait religieux musulman.

En somme, rapprocher cette discipline des standards internationaux de la science. Et la sortir de l’ornière en France. De façon apaisée. L’islamologie devenant science, et "l’islam, une religion française" comme l’analyse l’essayiste normalien Hakim El Karoui dans son livre paru en janvier 2018. Et proche du président Macron.