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Réchauffement climatique : Total savait

Siège de la societé Total dans le quartier de La Défense à Paris. <br />
AP Photo/Michel Euler
Siège de la societé Total dans le quartier de La Défense à Paris. 
AP Photo/Michel Euler

Tribune.  Il y a une semaine, trois scientifiques ont publié un article qui montre que Total n'ignorait pas les conséquences de ses activités sur le climat.
Ce travail scientifique a été commenté sur notre site web par un article titré "Changement climatique : pourquoi l'étude contre Total est contestable". La direction de l'Information de TV5MONDE choisissait le lundi 25 octobre de dépublier cet article constatant que son analyse était sujette à critiques en raison de simplifications dans l'interprétation de certaines données et déclarations scientifiques notamment. Depuis, Jean Jouzel, climatologue et glaciologue, ancien vice-président du groupe scientifique du GIEC, nous a adressé cette tribune que nous publions. 

L'article intitulé "Changement climatique : pourquoi l'étude contre Total est en partie contestable" s'appuie sur une interview récente dans laquelle je rappelle la prudence du GIEC par rapport à la question de la responsabilité de l’homme : « il nous a fallu 30 ans pour passer de cette question de la responsabilité humaine ; dans le premier rapport du GIEC nous ne savions pas si elle était vraiment là… »

Deux questions se posent par rapport à l’évolution de notre climat en réponse à nos activités, plus spécifiquement aux émissions des gaz à effet de serre dont environ 70% sont dues à l’utilisation des combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) qui contribuent à plus de 80% des émissions de dioxyde de carbone, CO2, connu sous le nom de gaz carbonique. La première concerne le passé récent, dans la seconde nous nous tournons vers le futur :

  1.  Sommes-nous en mesure de faire la part dans l’évolution récente de notre climat entre ce qui est dû à la variabilité naturelle du climat (variabilité solaire, volcanisme…) et ce qui peut être attribué à nos activités ?
  2. Comment notre climat va-t-il évoluer, au cours des prochaines décennies et au-delà, en réponse à l’augmentation de l’effet de serre qui résultera de ces activités ?

La première question s’intéresse au passé récent. C’est une question de signal sur bruit : à partir de quel moment est-il possible de dire que le réchauffement observé sort de la variabilité naturelle du climat ? A cette question que se posent, de façon récurrente, les scientifiques du GIEC (« sommes-nous en mesure de dire si le réchauffement observé depuis le milieu du 20e siècle est lié à nos activités ? »), la réponse a évolué depuis le premier rapport du GIEC. C’est effectivement « on ne sait pas » en 1990, peut-être (plus d’une chance sur deux) en 1995, probablement (plus de 2 chances sur 3) en 2001, très probablement (plus de 9 chances sur 10) en 2007, extrêmement probable (plus de 95 chances sur 100) en 2014. Ceci pour aboutir sur une certitude en 2021 : « Le réchauffement de l’atmosphère, de l’océan et des continents est, sans équivoque, lié à nos activités ». Cette progression s’est, tout au long des 30 dernières années, construite sur une accumulation de nouvelles données et leur comparaison à des modèles climatiques de plus en plus élaborés.

La seconde question s’intéresse au futur. Comment va se modifier notre climat en fonction de l’évolution de l’effet de serre (elle-même fonction de nos émissions de gaz à effet de serre, CO2, méthane, protoxyde d’azote et autres) ? Le lien entre effet de serre et climat est évoqué dès la seconde partie du XIXème siècle et commence à être modélisé dans les années 1960 (le pionnier de cette modélisation Suki Manabe est un des co-lauréats du Prix Nobel de physique 2021 décerné début octobre, il y a quelques semaines). En 1979, le rapport Charney fait une première synthèse des travaux de modélisation alors disponibles et conclut qu’en cas de doublement des concentrations de CO2 dans l’atmosphère, le réchauffement climatique serait, une fois l’équilibre atteint, compris entre 1,5 et 4,5°C. Même si son ampleur n’est pas connue de façon précise, c’est dès 1979 une certitude qu’une telle augmentation de l’effet de serre, alors envisageable dans la seconde moitié du XXIème siècle, se traduirait par un réchauffement qui pourrait être très important.

Comme une large partie de notre communauté scientifique, j’en suis alors convaincu et je m’en fais l’écho comme en témoigne une interview que j’ai donnée en 1989,  avant que ne soit publié le premier rapport du GIEC. Dans cet entretien, repris en partie dans le documentaire de Brigitte Chevet « Jean Jouzel dans la bataille du siècle » qui sera diffusé sur France 3 Bretagne, le 8 novembre prochain et sur Ushuaia TV un mois plus tard, je dis ma certitude que nous allons vers un réchauffement climatique lié à nos émissions de gaz à effet de serre. Je m’appuie en cela sur le rapport Charney (en citant la fourchette basse de ce rapport ; cette prudence peut d’ailleurs m’être reprochée), mon jugement étant renforcé par la découverte d’un lien entre climat et gaz carbonique dans le passé. Celui-ci a été mis en évidence en 1987 à partir de l’analyse des carottes de glace du forage soviétique Vostok à laquelle j’ai été associé aux côtés de collègues de Grenoble (équipe de Claude Lorius), de Saclay, de Leningrad et de Moscou. Les personnes suivant les aspects « climat » chez Total ne pouvaient pas ignorer ces travaux.

Je reste en phase avec ces deux interviews dans lesquelles j’aborde ces deux questions, le passé récent (Mathieu Vidard) et le futur (Annette Pavy). La réponse à la seconde ne dépend pas de celle apportée à la première. Nous avions la certitude que le réchauffement climatique deviendrait réalité au cours du XXIème siècle bien avant que celui-ci ne s’exprime de façon évidente dans notre vie de tous les jours ou presque (vagues de chaleur, pluies torrentielles, sécheresses, méga feux ont presque été notre quotidien l’été dernier).

Dénier la capacité d’anticipation de notre communauté scientifique en terme d’évolution de notre climat est un peu comme dire aujourd’hui « attendons la seconde partie de ce siècle pour être sûr que les catastrophes annoncées dans le cas d’un réchauffement non maîtrisé se concrétisent, d’ici là continuons à émettre des gaz à effet de serre ». Je sais que ce n’est pas ce que dit Total aujourd’hui mais cette défense « ridicule » par rapport à l’article de Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta, pourrait le laisser penser.