Info

Rencontre entre 'MBS' et Erdogan : "Le prince saoudien est en position de force"

<p>Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a rencontré le président turc Recep Tayyip Erdogan ce mercredi 22 juin à Ankara.</p>

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a rencontré le président turc Recep Tayyip Erdogan ce mercredi 22 juin à Ankara.

© Burhan Ozbilici/ AP

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane s’est rendu ce mercredi 22 juin à Ankara pour sa première visite officielle dans le pays. Les deux dirigeants y placent des espoirs importants de réconciliation entre les autorités turques et saoudiennes. Peut-on parler de rapprochement entre deux puissances qui comptent au Moyen-Orient ? Réponses de Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble et spécialiste du Moyen-Orient. Entretien.

<strong>Jean Marcou, enseignant-chercheur à <em>Sciences Po Grenoble, </em>chercheur à l’<em>Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul</em> et spécialiste du Moyen-Orient.</strong><strong> </strong>
Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble, chercheur à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul et spécialiste du Moyen-Orient.

TV5MONDE : Selon le président Erdogan, cette visite vise à porter les relations entre les deux pays "à un niveau bien plus élevé". Quel est l’objectif de cette rencontre ?

Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble et chercheur à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul : Je dirais que l’objectif est plutôt de "restaurer" les relations turco-saoudiennes "à un niveau plus élevé", comme c’était le cas dans les années 2000. À l’époque, les relations étaient assez proches entre les deux États. Même au début du conflit syrien (depuis 2011), ils soutenaient tous les deux la résistance syrienne.

Les relations avec l’Arabie saoudite, au même titre qu’avec l’Égypte ou les Émirats, ont commencé à se dégrader en 2013 avec la chute de Mohamed Morsi, leader égyptien des Frères musulmans et soutien de la Turquie. Le conflit entre l’Arabie saoudite et le Qatar, grand allié de la Turquie, en 2017 et l'affaire Khashoggi en 2018 avaient fini d'empoisonner les relations entre Ankara et Riyad. 

Les origines des tensions entre Riyad et Ankara

Les tensions entre Riyad et Ankara remontent à 2013. Et ce depuis que  le président Erdogan avait affiché son soutien à Mohammed Morsi, président égyptien déchu des Frères musulmans. 

Quelques années après, en 2017, l'Arabie saoudite impose un blocus de trois ans au Qatar, grand allié de la Turquie. L'année suivante, l'affaire Khashoggi finit d'empoisonner les relations entre Ankara et Riyad. 

L'éditorialiste du Washington Post  avait été tué en octobre 2018 dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul. Il venait y chercher des documents nécessaires à son mariage avec sa fiancée turque. Le président Erdogan avait accusé les "plus hauts niveaux du gouvernement saoudien" d'avoir commandité l'assassinat du journaliste saoudien. Des écoutes turques dans le consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul avaient permis au gouvernement turc de conclure que le corps avait été démembré.

La Turquie, que ce soit sur ses positions en Syrie ou sur ses rapprochements avec l’Iran, s’est beaucoup isolée sur la scène internationale.
Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble.

TV5MONDE : La justice turque a décidé de clore le procès de l'assassinat de Jamal Khashoggi. Qu’est-ce qui motive le président turc à normaliser ses relations avec l’Arabie saoudite maintenant ?

La volonté d’Erdogan d’améliorer ses relations avec l'Arabie saoudite s’inscrit dans un processus plus large, à l’échelle du Moyen-Orient. Depuis le changement de l’administration américaine (arrivée au pouvoir du démocrate Joe Biden à la Maison blanche en janvier 2021), le président turc a repris contact avec l’Égypte, les Émirats arabes unis et aussi l’Arabie saoudite. Il a déjà rencontré Mohammed ben Salmane en avril dernier.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, à gauche, avait rendu visite au prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed bin Salman, en Arabie saoudite, le 29 avril 2022. 
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, à gauche, avait rendu visite au prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed bin Salman, en Arabie saoudite, le 29 avril 2022. 
© Présidence turque/ AP

Les raisons de ce rapprochement sont d’abord stratégiques. La Turquie, que ce soit sur ses positions en Syrie ou sur ses rapprochements avec l’Iran, s’est beaucoup isolée sur la scène internationale. Malgré un certain succès militaire et diplomatique en Libye, la Turquie s’est mise à dos les Émirats et l’Égypte pendant le conflit. 

Il y a aussi des raisons d’ordre économique. Le Qatar, son allié, l’a souvent aidée financièrement. Aussi, la Turquie est un gros consommateur d’énergie, elle tente de renouer avec les pays du Golfe, grands producteurs d'hydrocarbures. 
 

Les Saoudiens sont moins dans l’urgence que la Turquie qui souffre de son isolement et de sa situation économique.

Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble.

TV5MONDE : Quel est l’intérêt des Saoudiens à se rapprocher de la Turquie ?

Il semble évident que la Turquie est plus dans une situation de "demandeuse". Quand on regarde ce qu’il se passe avec l’Égypte, on observe des avancées. Mais on a la sensation que cela prend beaucoup de temps. Pour l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les Émirats, l’intérêt, c’est aussi de la sortir de ses alliances avec l’Iran. Ils veulent essayer de rassembler stratégiquement le pôle anti-iranien. 

L’intérêt est donc d’essayer au maximum de peser lourd contre l’Iran.
Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble.

Par exemple, la Turquie avait approuvé l’intervention de l’Arabie saoudite au Yémen. Recep Tayyip Erdogan avait soutenu l’intervention militaire de l’Arabie saoudite au Yémen en 2015 (contre les rebelles chiites houthis). Il avait eu des mots assez durs contre l’Iran et son implication dans le conflit. Mais par la suite, tout ça a volé en éclat. On voyait bien que la Turquie ne soutenait pas du tout l’intervention saoudienne au Yémen.

L’intérêt est donc d’essayer au maximum de peser lourd contre l’Iran. Ceci dit, les Saoudiens sont moins dans l’urgence que la Turquie. Elle souffre de son isolement et de sa situation économique.

TV5MONDE : Le conflit idéologique autour des Frères musulmans est toujours d’actualité. Comment imaginer les relations turco-saoudiennes à l’avenir dans ce contexte ?  

 Je ne suis pas sûr que leurs positions sur les Frères Musulmans soit leur principal obstacle. En Égypte, la Turquie avait justement diminué son soutien aux Frères musulmans. Des sites ont été fermés, des organisations sont maîtrisées par les forces turques. Un certain nombre d’efforts ont été fait.

Le problème est plutôt de convaincre l’Arabie saoudite de l’importance de la Turquie au Moyen Orient. MBS est plutôt en position de force aujourd’hui pour des raisons internationales et économiques.


Le rapprochement avec la Turquie est aussi une façon de se retrouver entre alliés critiques des États-Unis.
Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble.

TV5MONDE : Qu’est-ce qui pourrait entraîner les Saoudiens à se rapprocher de la Turquie ?

La Turquie dans la guerre en Ukraine est un nouvel élément qui pourrait motiver les Saoudiens. Recep Tayyip Erdogan a condamné l’intervention de la Russie en Ukraine mais n’a pas appliqué de sanctions pour autant. Plus récemment, elle s’est même posée en tant que médiatrice pour ouvrir des couloirs de passage de céréales en mer Noire

Finalement, la position ambigüe de la Turquie sur la crise ukrainienne n’est pas si éloignée de celle de l’Arabie saoudite. Joe Biden doit aussi bientôt aller en Arabie saoudite. Le rapprochement avec la Turquie est une façon de se retrouver entre alliés critiques des États-Unis.