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Renvoi de migrants vers le Rwanda : "Les pays occidentaux n’ont pas le monopole de la vertu morale"

La ministre britannique de l'Intérieur, Priti Patel, à gauche, serre la main du ministre rwandais des Affaires étrangères, Vincent Biruta, à droite, après avoir signé ce que les deux pays ont appelé un "partenariat pour le développement économique", à Kigali, au Rwanda, le jeudi 14 avril 2022.
La ministre britannique de l'Intérieur, Priti Patel, à gauche, serre la main du ministre rwandais des Affaires étrangères, Vincent Biruta, à droite, après avoir signé ce que les deux pays ont appelé un "partenariat pour le développement économique", à Kigali, au Rwanda, le jeudi 14 avril 2022.
© AP Photo/Muhizi Olivier

Les premières expulsions de migrants de Grande-Bretagne vers le Rwanda ont été retardées in extremis mardi 14 juin au soir. Mais le gouvernement britannique reste déterminé. Cette initiative rwando-britannique très controversée, est jugée « immorale » par l’Eglise anglicane. Très critiquée également par les Nations unies et de nombreuses ONG de défense des réfugiés et des droits de l’Homme, ce projet est destiné à dissuader les migrants de venir sur le sol britannique. Ancienne journaliste politique franco-rwandaise à Radio France Internationale et à France Culture, aujourd’hui consultante indépendante sur les questions de politique africaine, Madeleine Mukamabano répond à nos questions sur cette actualité très polémique.
 

TV5MONDE : Pour quelles raisons le Rwanda et la Grande-Bretagne ont-ils initié cette coopération autour des migrants demandeurs d’asile de toutes nationalités, et qui pourraient être envoyés au Rwanda lorsqu’ils sont déboutés, en échange de rémunération ?
 
Madeleine Mukamabano : Les pays européens essaient de se débarrasser de candidats à l’immigration, et je crois que tout le monde comprend ça. La coopération entre la Grande-Bretagne et le Rwanda ne date pas d’aujourd’hui, que ce soit en matière de justice, par exemple par rapport au génocide des Rwandais qui se sont réfugié en Grande-Bretagne ; la Grande-Bretagne est peut-être l’un des pays les moins accueillants, comparé à la France, à la Belgique ou alors aux pays africains, pour ce qui concerne les anciens responsables du génocide des Tutsis au Rwanda.

Il y a déjà ce point-là, les relations sont bonnes. Il y a aussi le contexte. Vous savez que le 20 juin prochain, le sommet du Commonwealth va se tenir à Kigali, au Rwanda. Ce sommet a toujours été accompagné par des accords de coopération bilatérale, dans différents domaines. Je sais que tout le monde a mis le focus sur l’aspect financier de cette initiative [En vertu de son accord avec Kigali, Londres financera dans un premier temps le dispositif à hauteur de 120 millions de livres (140 millions d’euros), NDLR ]. Je crois qu’il faut y voir d’abord un intérêt politique.

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Moi, quand ça s’est passé, la question que je me suis posée est la suivante : pourquoi tout le monde s’étonne ? Je me suis aussi demandé pourquoi ce ne sont pas des pays africains riches comme le Nigeria, l’Angola ou encore l’Afrique du Sud (et plus globalement, tous les pays pétroliers qui ont les moyens), qui se sont présentés ? Je crois qu’il faut revenir au politique, à la politique. Le président rwandais Paul Kagame, on peut lui reprocher tout ce que l’on veut, mais c’est un panafricaniste pragmatique. Ce n’est pas de la rhétorique, ce sont plutôt les actes.

Je crois que vous vous souvenez des immigrés qui étaient en Libye, certains étaient des anciens combattants, d’autres étaient vraiment des immigrés qui avaient traversé tout le Sahel pour arriver en Lybie, pour essayer de traverser la Méditerranée, et qui étaient vendus comme esclaves, enfermés dans des prisons… C’est le Rwanda qui les accueilli, sans contrepartie. Le président Kagame avait dit à ce moment-là : "est-ce que le destin de la jeunesse africaine c’est de mourir en méditerranée ? Est-ce que ce que nous offrons à notre jeunesse, c’est de les laisser mourir en Méditerranée ?" Et ce qu’il avait fait, c’est de dire : ils viennent au Rwanda, le pays est pauvre, mais le pays est accueillant. Ils sont en sécurité, ils s’organisent, ils font comme la jeunesse rwandaise, et s’ils veulent repartir, eh bien ils repartiront.

Certains sont restés, d’autres sont partis. Et ça, c’est une idée de l’Afrique que se fait le président Kagame. Il est convaincu que les pays africains, quels que soient leurs moyens, sont appelés à jouer un rôle sur la scène internationale comme n’importe quel pays. Je crois qu’à ses yeux, les pays du sud en général (tous les immigrés qui sont chassés de Grande-Bretagne ne sont pas des Africains !) même s’il ne l’a pas dit officiellement, tous les pays du sud, que ce soit les pays d’Amérique latine, ou les pays d’Asie, auraient dû être candidats à accueillir ces gens-là.
 
TV5MONDE : Est-ce qu’on peut dire, selon vous, qu’en plus de la nature panafricaniste de cette politique du président Kagame, il y a chez lui la volonté de montrer que les chefs d’Etats africains peuvent regarder les vieilles nations occidentales dans les yeux, sans faire de complexe ?

Madeleine Mukamabano : Absolument ! C’est presqu’une façon de dire : vous les pays occidentaux, vous n’avez pas le monopole de la vertu morale, vous n’avez pas le monopole de la générosité. Le problème qui se pose, c’est que, les sociétés civiles occidentales et même certaines institutions telles que les syndicats et la presse, sont convaincues que c’est l’Occident qui doit accueillir toute la misère du monde, parce qu’elle a la supériorité morale. Or ça n’existe plus.

Il y a cinq ou six ans, j’ai assisté à ce qu’on appelle le tribunal international des peuples. C’est une organisation non-étatique, reconnue par les nations unies, où sont soulevées des questions d’intérêt général qui relèvent notamment des droits de l’Homme. Et à ce moment-là, ce tribunal, alors composé de journalistes, de députés, des ONG de défense des droits humains… s’était penché sur l’attitude de l’Europe vis-à-vis des immigrés. Il y a alors eu une condamnation de l’Europe. Il y avait des témoins des immigrés. Il y avait notamment de nombreux immigrés africains qui avaient traversé la Méditerranée et qui racontaient leur calvaire.

Chaque pays est obligé de pourvoir aux besoins élémentaires de sa population, surtout de sa jeunesse

Madeleine Mukamabano, ancienne journaliste politique franco-rwandaise à RFI et France Culture

Et au moment des conclusions, toutes les condamnations étaient dirigées contre l’Europe. J’ai alors demandé la parole, car je faisais partie du jury, et j’ai demandé que l’on examine la responsabilité des pays africains. Car, en dehors des réfugiés qui fuyaient les zones de guerres, ce que tout le monde comprend très bien, la majorité de ceux qui s’exprimaient étaient des immigrés économiques. Les gens qui fuyaient la misère, le chômage… J’estimais qu’il était de la responsabilité des pays africains d’essayer de faire en sorte que leurs jeunesses ne soient pas condamnées à traverser la Méditerranée, ou à rejoindre les réseaux nigerian de proxénétisme…

Il y a eu une sorte de tollé général. Les gens ne voulaient pas de cette autocritique. Et moi je disais que l’Europe n’est pas obligée d’accueillir toute cette misère. Elle l’est peut-être moralement, mais il n’y a rien qui l’y oblige. En revanche, chaque pays est obligé de pourvoir aux besoins élémentaires de sa population, surtout de sa jeunesse. A mes yeux, c’était une sorte de condescendance que nous Africains avions fini par intégrer, de croire que notre salut doit venir d’ailleurs. Après ça, comment regarder les Occidentaux les yeux dans les yeux, quand on attend que ce soient eux qui règlent les problèmes des Africains. Ce n’est pas possible.

Et je crois que c’est ça que Kagame rejette. Son geste découle de cette idée, qu’il a martelé depuis le début, et qu’il a essayé de mettre en pratique (ce n’est pas que des mots), que les Africains doivent essayer de subvenir à leurs besoins. Ce qui n’empêche pas la coopération avec les autres pays bien sûr. Mais ce sont eux les premiers, qui doivent trouver des solutions.

TV5MONDE : Comment expliquez-vous le tollé suscité par cette initiative, notamment en Grande-Bretagne ?
 
Madeleine Mukamabano : C’est tout à fait normal. Ça rejoint ce que je viens de dire. La Grande-Bretagne a la supériorité morale. C’est un grand pays, historiquement. Elle est l'héritière de l’empire britannique qui a dominé le monde. Comment la Grande-Bretagne peut-elle avoir besoin d’un minuscule pays comme le Rwanda ? Comment le Rwanda, petit pays qui n’a aucune ressource, peut-il faire ce geste humanitaire que la Grande-Bretagne ne fait pas ?

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C’est comme si les Occidentaux étaient les propriétaires exclusifs de la supériorité morale. C’est donc normal que cette initiative suscite un tollé. Ça se serait passé en France, ç’aurait été la même chose. D’ailleurs, à mon avis, en France, beaucoup pensent que les pays riches sont seuls garants de cette supériorité morale. Mais l’attitude du Rwanda c’est plutôt d'insister sur le fait qu'il faut arrêter de dire que ce sont eux, les riches, qui doivent faire ça, car entre temps nous on ne fait rien, et ce n’est pas acceptable.
 
TV5MONDE : Il y a tout de même quelques arguments objectifs avancés par les organisations de défense des droits humains et des associations d’aide aux réfugiés : ces ONG disent que ces migrants demandent l’asile en Grande-Bretagne et il n’est donc pas concevable de les envoyer ailleurs. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
 
Madeleine Mukamabano : Je les comprends. Le rêve de l’immigré, qu’il soit syrien, irakien ou sénégalais, ce n’est pas d’aller dans un pays africain, et un pays pauvre par-dessus le marché. Ils rêvent d’aller en Europe. Et là, c’est comme un rêve brisé pour eux. Mais quand même, peut-être qu’en étant au Rwanda, ils font le choix entre vivre sous des ponts en Europe, comme ce que nous voyons ici à Paris, ou dans des zones de transit, où ils sont enfermés derrière des grillages, et être dans un pays où ils sont totalement libres, où ils sont hébergés, et d’où ils peuvent sortir comme ils veulent pour aller tenter leur chance ailleurs.
 
TV5MONDE : On sait qu’il y a une contrepartie financière que recevra le Rwanda de la part de la Grande-Bretagne. Qu’est-ce que le Rwanda a prévu pour ces réfugiés qui arrivent, avec pour certains des rêves brisés plein la tête comme vous dites ?
 
Madeleine Mukamabano : Ce n’est pas une première pour le Rwanda. Les réfugiés qui sont venus de Lybie, notamment des Afghans, dont on ne parle jamais, mais qui sont arrivés au Rwanda, ont tout de suite intégré des écoles, pour certains d'entre eux. Le Rwanda c’est un pays qui accueille des réfugiés. Il y a eu par exemple les Burundais. D’ailleurs, une femme réfugiée burundaise me disait en 2019 : à ce rythme-là on se demande si on va retourner au Burundi, parce qu’ici, nous avons les mêmes conditions de vie que les Rwandais.

Il est vrai que les réfugiés qui arrivent sur le sol rwandais ont droit à la sécurité sociale, comme tous les Rwandais, ils ont droit à l’enseignement gratuit, à des bourses d’Etat lorsqu’ils passent leurs examens avec brio, comme tous les Rwandais… Et cette Burundaise me disait : si je rentre dans mon pays je perdrai tous ces avantages qui n’existent pas là-bas. Mais tous ces réfugiés ont la possibilité de dire je pars du Rwanda, et je vais tenter ma chance par exemple dans les pays du Golfe. Ou même essayer de tenter de rejoindre l’Europe. Personne ne les en empêchera, ce ne sont pas des prisonniers.
 
TV5MONDE : Paul Kagame est souvent critiqué pour sa gouvernance, jugée autoritaire. Est-ce que cette initiative autour des réfugiés avec la Grande-Bretagne a également une dimension marketing destinée à redorer le blason du Rwanda ?
 
Madeleine Mukamabano : Je ne peux pas répondre à la place du président rwandais ou du gouvernement rwandais. Mais quand j’observe ce qui se passe là-bas, je crois que franchement, ce n’est pas le genre de pays qui agit en fonction de ce que les opinions internationales, notamment occidentales, vont dire. C’est un pays qui est parti de zéro. Parce qu’il ne faut jamais oublier que le génocide des Tutsis n’était pas une parenthèse. C’était la destruction d’un peuple, d’un pays.

Quand je vais dans mon village, au Rwanda, la personne qui m’accueille, qui est aussi la plus ancienne du village, c’est le monsieur qui a tué toute ma famille, depuis 1960.

Madeleine Mukamabano, ancienne journaliste politique franco-rwandaise à RFI et France Culture

Moi-même qui suis originaire du Rwanda, quand j’y suis arrivée deux semaines après l’arrêt du génocide, je croyais que ce pays ne se relèverait pas. Il s’est relevé tout seul, que ce soit du point de vue de la sécurité, ou encore de la cohabitation entre les Hutus qui avaient tué, et les Tutsis survivants du génocide ou anciens réfugiés dont les parents avaient subi les pogroms entre 1960 et 1973. Personne ne pouvait imaginer que ce pays pouvait tenir. Aujourd’hui, je crois que c’est le pays le plus stable d’Afrique.

Quand je vais dans mon village, au Rwanda, la personne qui m’accueille, qui est aussi la plus ancienne du village, c’est le monsieur qui a tué toute ma famille, depuis 1960. Mais ils disent : on a payé notre dette à la société parce qu’après 1994, on a fait de la prison. Et les gens travaillent, et ils collaborent. Il y a même une jeune génération qui n’arrive plus à distinguer qui est Hutu, qui est Tutsi. Et comme l’accent a été mis sur le développement, essayer de fournir aux populations le minimum vital (eau, électricité, santé, éducation, routes…), on a créé les conditions pour que les gens travaillent, malgré la pauvreté du pays, malgré l’absence de ressources naturelles. Donc ce qui peut se dire à l’extérieur, ils s’en fichent complètement.