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Réouverture des frontières en Algérie : "Je refuse de participer à cette arnaque officielle !"

Des avions Air Algérie sur le tarmac de l'aéroport Houari Boumediene, à Alger, pendant la pandémie, en décembre 2020.
Des avions Air Algérie sur le tarmac de l'aéroport Houari Boumediene, à Alger, pendant la pandémie, en décembre 2020.
(AP Photo/Fateh Guidoum)

TEMOIGNAGES - Ce 1er juin 2021, les frontières de l’Algérie ont rouvert partiellement et les vols en provenance de Paris, jusque là quasiment suspendus depuis 15 mois, peuvent reprendre. L’annonce avait enchanté la diaspora algérienne en France mais les détails des conditions d’entrée dans le pays en ont refroidi plus d’un...

“Pourquoi j’irai à l’hôtel, alors que j’ai ma maison ? Je te jure qu’ils ne me verront pas !” s’est exclamé Ben Abdallah, 79 ans à sa fille Karima qui témoigne pour eux. “Ils attendaient de pouvoir partir quand les autorités ont annoncé une ouverture partielle des frontières. Quand ils ont vu les conditions, ils ont changé d’avis”, explique-t-elle.
Test PCR de moins de 36h et cinq jours d’isolement dans un hôtel à l’arrivée, même si le test est négatif, le tout au frais du voyageur. Voici donc les conditions d’entrée sur le territoire algérien. Une aberration pour la plupart des franco-algériens ou des ressortissants algériens en France. 

Même réaction chez Liza, étudiante de 23 ans. “J’étais assez pressée que les frontières rouvrent. Avant le confinement cela faisait déjà plus d’un an que je n’avais pas pu y aller, tout comme mes parents d’ailleurs”, détaille-t-elle. “C’est assez choquant pour tout le monde. Il y a déjà peu de vols. Ces conditions d’entrée ont refroidi tout le monde”, déclare-t-elle amèrement. 

“C’est un renoncement total”. Naïma, 49 ans, est remontée en évoquant le sujet. Depuis le décès de son mari en 2018, elle avait pris l’habitude de partir les deux mois entier en été, ainsi qu'à d’autres moments dans l’année, pour qu’elle et son fils puissent se recueillir sur sa tombe. “C’est un véritable crève-cœur. Je me dis que, peut-être, si les choses changent d’ici octobre, je partirai. Mais pour le moment j’y renonce”, explique-t-elle.

Un budget impossible à assumer

Deux aspects fâchent quand on échange sur le sujet du retour en Algérie avec des ressortissants. En premier lieu, le prix du billet. Air Algérie ayant le quasi monopole des vols, le prix est assez élevé, tout au long de l'année. À l’annonce de la réouverture, les prix affichés par la compagnie algérienne semblent avoir flambé : plus de 500€, l’aller retour Paris-Alger. S’ajoute à cela, et c’est le deuxième point qui met en colère les Algériens en France, un séjour de cinq nuits par personne, dans un hôtel choisi par les autorités. Un budget impossible à assumer pour la plupart des personnes interrogées. 

“Pour ceux qui partent à plusieurs, en famille, qui se serrent la ceinture pendant un an ou deux avant de passer quelques semaines en Algérie l’été, c’est impossible”, explique Karima. “On annonce des tarifs de près de 1000 euros par personne. Avec mon mari et mes deux enfants, nous ne pouvons pas nous le permettre”, déplore-t-elle. 

Dimanche 30 mai, le Conseil des ministres algérien s’est réuni pour aborder ce point. Selon un communiqué officiel, le président Abdelmadjid Tebboune a ordonné de “dispenser les étudiants et les personnes âgées à faible revenu parmi les Algériens de retour au pays de payer les frais d’hébergement relatifs à l’isolement”. Il a également été décidé de “baisser les frais d’hébergement de 20 % pour les Algériens de retour au pays”. Ces frais avaient été fixés à 41 000 dinars (250 euros).

Une bonne chose selon Tariq, 26 ans et manager dans une enseigne de fast food, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer, avec une pointe de sarcasme : “Mais quel étudiant ou retraité à faible revenu peut se payer un billet d’avion à plus de 500 euros ?” Pour le jeune homme, ces conditions d’entrée sur le territoire algérien ne sont ni plus ni moins “qu'une arnaque”. “C’est un état géré par des petits escrocs !” lance-t-il. Il y voit même le signe d’une corruption de l’appareil étatique : “Pourquoi aller payer l’hôtel à des amis du gouvernement alors que j’ai mon appartement à Alger ? J’aime ce pays mais il y a des limites. Je refuse de participer à cette arnaque officielle”

Autour de lui, personne ne semble décidé à casser sa tirelire pour revoir l’Algérie. “Mes amis me disent ‘les seules personnes à vouloir y aller sont les abrutis’”, s’amuse-t-il.

La santé mentale des aînés en jeu

Mais pour certaines personnes, il en va de la santé mentale, notamment les plus âgées. Retourner en Algérie après une année de confinement et d’isolement en France est un besoin vital. C’est le cas de la mère de Mezhoura, bientôt 82 ans. “C’est la première fois qu’elle vit une période aussi longue sans retourner en Algérie”, explique la mère de famille quadragénaire. Avec ses frères et soeurs, elle fait son possible pour la faire partir, accompagnée, mais avec Air France. “Il est indispensable que ma mère puisse y aller. C’est sa santé mentale qui est en jeu”, déclare-t-elle. 
Ce choix confirme sa perte de confiance dans la compagnie algérienne. “On boycotte à 2000% Air Algérie. On se doutait qu’après le déconfinement, ils se lâcheraient sur les prix des billets”, déplore-t-elle. 

Mezhoura avoue avoir vu passer sur les réseaux sociaux des documents de la compagnie annonçant des “packs voyages”, comprenant le vol, les test PCR et antigénique, le séjour à l’hôtel et la navette de l'aéroport. La presse algérienne a depuis annoncé que ces documents étaient des faux, mais la compagnie algérienne n’a pas communiqué sur le sujet.
“Nous n’avons eu aucun démenti de la part d’Air Algérie”, regrette Mezhoura. “On n’a pas d’autre choix que de croire que ces tarifs étaient vrais. Pour moi, ils veulent renflouer les caisses sur le désarroi du peuple algérien en France”, poursuit-elle. 
 

Même son de cloche du côté de Liza, pour qui cette situation ressemble plus à un effet d’annonce sans vraie volonté derrière : “À mon avis, ils ont juste voulu communiquer sur la réouverture des frontières, tout en rendant l'accès quasi impossible”. À cause de ses mauvaises expériences avec la compagnie aérienne algérienne, elle aussi pense que les communiqués sur les pack voyages sont plausibles : “Je ne suis même pas allée vérifier la véracité des faits. Je suis tellement habituée aux tarifs complètement lunaires des billets. J’ai déjà vu des prix allant jusqu’à 1900 euros, pour un aller-retour en plein mois d'août”, détaille-t-elle. 

Du côté d’Air Algérie en France, impossible de les contacter. Lundi 30 et mardi 31 mai, au matin, quelques personnes sont venues manifester leur mécontentement devant certaines agences, notamment à Paris, dans le quartier de l’Opéra. Dans la journée de mardi 31 mai, la compagnie annonçait la fermeture de cette agence ainsi que celle de Marseille “pour des raisons sanitaires et sécuritaires”.

Le numéro de l'agence de Paris ne répondait effectivement plus, dans la journée du 31 mai. 
La plupart des personnes interrogées ont donc renoncé à leur souhait de retourner voir leurs proches en Algérie cette année, malgré leur peine. Certaines, comme Naïma espère que ses amies restées là-bas viendront à leur tour leur rendre visite cet été à Paris. "On fait le choix de ne pas partir cette année. On espère partir l'an prochain. C'est difficile pour mon fils de se dire qu'il ne pourra pas se recueillir sur la tombe de son père cette année, mais il comprend la situation. On espère des retrouvailles avec nos proches, mais ici. Car c'est frustrant des deux côtés, cette situation", conclut-elle.