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Réouverture des lieux culturels en France : "Faire revenir les gens va être un vrai défi"

Loges du Théâtre Pixel. Depuis le 30 octobre dernier, elles restent vides, le théâtre ayant fermé en raison des restrictions sanitaires. 
Loges du Théâtre Pixel. Depuis le 30 octobre dernier, elles restent vides, le théâtre ayant fermé en raison des restrictions sanitaires. 
©Théâtre Pixel.

"Retrouver cette culture qui nous a tant manqué". Ce sont les mots prononcés par Emmanuel Macron, lors de son allocution aux français le 31 mars dernier. Annonçant alors une accélération de la stratégie vaccinale,  le président s’avance alors sur une réouverture progressive "dès la mi-mai (…) des lieux de culture". A l'approche de cette date tant attendue, ceux qui font vivre ces lieux justement, oscillent entre espoirs et craintes. Rencontre avec Sylvain Mély, le directeur d’un petit théâtre du XVIIIème arrondissement de Paris. 
 

Ils font vivre la culture française au quotidien, travaillent dans des cinémas, des théâtres ou encore des musées. Depuis le 30 octobre dernier pourtant, leurs établissements sont fermés en raison des restrictions sanitaires. Une lueur d’espoir s’était dessinée à la mi-décembre, rapidement avortée par la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Elle annonçait alors une situation "trop instable pour évoquer une date de réouverture"

Alors, le 31 mars dernier, à l'annonce d’Emmanuel Macron d'une réouverture des lieux culturels "dès la mi-mai", les optimistes se préparent avec entrain. Certains, plus lucides, préfèrent attendre une date sûre pour éviter la désillusion. D’autres encore, appréhendent cette réouverture qui s’annonce déjà difficile et ce, malgré les aides promises par le gouvernement. 

Sylvain Mély est le directeur du théâtre parisien, le Théâtre Pixel. Comme partout en France, son établissement est fermé. Seules quelques répétitions animent encore les planches de son théâtre d'une quarantaine de places. Nous l’avons rencontré. 

Devanture du Théâtre Pixel, situé dans le XVIIIème arrondissement à Paris. 
Devanture du Théâtre Pixel, situé dans le XVIIIème arrondissement à Paris. 
©Théâtre Pixel.


TV5MONDE : Emmanuel Macron a annoncé une réouverture des lieux culturels "dès la mi-mai". Après plusieurs désillusions, croyez-vous en cette reprise ? 

Sylvain Mély : Un théâtre ça ne démarre pas comme une voiture. Il ne suffit pas de donner un coup de clé pour que ça reparte. C'est un espoir évidement de savoir qu’il peut y avoir une date sûre. Enfin nous pourrions nous remettre en ordre de marche et tout remettre en route. Mais c’est aussi une crainte parce que nous avons été assez échaudés suite aux annonces du gouvernement qui nous disait "ça va repartir, c’est reparti, vous allez bientôt pouvoir rouvrir". A chaque fois ce sont des promesses qui n’ont pas été tenues. 
 

Un théâtre ça ne démarre pas comme une voiture. Il ne suffit pas de donner un coup de clé pour que ça reparte

Sylvain Mély, directeur du Théâtre Pixel à Paris


De toute façon, le mal est déjà fait. On a stigmatisé les salles de spectacle, on a été pris pour les boucs émissaires.  Pourtant, dans une salle de spectacle on est tous assis dans le même sens, on a tous un masque, sauf les comédiens. A priori ce n’est pas le cas dans un TGV ou dans les transports en commun où on est beaucoup plus entassés. Mais là, il n’y a pas de jauge réduite. Et ça n’a pourtant jamais posé de problème.


TV5MONDE : Le Sénat a proposé ce mardi 12 avril "douze propositions pour la réouverture des lieux culturels".  Il préconise justement qu'ils ne soient pas "ouverts en jauge complète". Ces propositions sont-elles durables économiquement ? 

S.M :
Travailler en jauge réduite nous pénalise. Cela veut dire moins d’entrées et donc moins d’argent. Travailler en jauge réduite c’est un cadeau empoisonné parce que nous ne toucherons plus les aides de l’Etat et nous travaillerons à minima. Nous allons survivre encore pendant quelques mois mais après ? 

C’est aussi pénalisant pour les compagnies, parce qu’elles aussi gagnent moins d’argent. Nous avons pour cela créé des "contrats Covid". En temps normal nous demandons ce que l’on appelle (sur Paris) un minimum garanti pour jouer chez nous. Dès que les compagnies dépassent cette somme, le reste leur revient. Avec les "contrats Covid", nous avons dû diminuer nos prétentions de manière à ce que les compagnies puissent jouer et surtout qu’elles puissent s’en sortir. 

De plus, j’ai dû investir à hauteur de 400 euros dans des systèmes de désinfection par ultraviolets. C’est un investissement qui peut paraître ridicule, mais pour notre théâtre c’est assez lourd de mettre un telle somme pour une histoire de Covid. ​

©Facebook, Théâtre Pixel.

Finalement, le seul intérêt de travailler en jauge réduite c’est que les théâtres vont rouvrir, les spectateurs revenir, en espérant que ce soit un cercle vertueux. 

TV5MONDE : Comment organisez-vous la réouverture de votre théâtre. De nombreux spectacles n’ont pas pu être joués. Certains annulés, d'autres reportés ...
                                    

S.M : L’agenda c’est un énorme problème. Certains spectacles datent effectivement du mois d’octobre et n’ont toujours pas été joués. L’agenda est totalement bloqué à l’heure actuel. Le jour où on nous annoncera la possible reprise des représentations, il va falloir recontacter toutes les compagnies et remettre en état tout notre agenda. Nous savons déjà que certaines compagnies devront jouer l’année prochaine. 

Faire revenir les gens dans un endroit fermé, clos, sombre pendant une heure, ça va vraiment être un challenge

Sylvain Mély, directeur du Théâtre Pixel à Paris

TV5MONDE : La Ministre de la Culture Roselyne Bachelot a promis "une aide exceptionnelle" pour les acteurs de la culture.  Pour un théâtre comme le vôtre, c'est une promesse attendue ? 

Salle de spectacle du Théâtre Pixel. 
Salle de spectacle du Théâtre Pixel. 
©Théâtre Pixel.



S.M : Il ne faut pas se faire d’illusion, les grosses structures tireront toujours leur épingle du jeu. D’une part il y a les subventionnés qui sont tranquilles, les salles privées comme la nôtre - les aides de l’Etat nous permettent de tenir - mais personnellement je n’ai aucune espérance concernant ce que dit Roselyne Bachelot. Ce sera toujours les grosses structures qui s’en sortiront. Les petits couleront et ça ne fera pas de bruit. On verra cela dans quelques années, je pense que la première année va être plutôt faste mais pour tous les théâtres locataires ou les propriétaires de petites salles, la deuxième année va être extrêmement difficile. J’ai bien peur qu’il n’y ait de la casse, et beaucoup en l’occurrence. 
 
TV5MONDE : la réouverture des lieux culturels est très attendue, par les professionnels mais aussi par le public. Une telle  effervescence doit être encourageante ?

S.M : Faire revenir les gens dans un endroit fermé, clos, sombre pendant une heure, ça va vraiment être un challenge. Pour les amoureux du théâtre, il n’y aura pas de problème mais pour les spectateurs et spectatrices occasionnels, il sera plus compliqué de les faire revenir. D’autant plus que les discours sont alarmistes. 
 
Surtout, on ne connait pas les conditions de cette réouverture. Va-t-il falloir contrôler les gens pour savoir s’ils sont vaccinés ? Pour moi, c’est hors de question ! Je ne suis pas là pour contrôler, le spectacle est ouvert à tout le monde.
 

Quelles aides pour les acteurs de la culture ? 

Comme le rappelle son ministère dédié, la culture "figure parmi les secteurs les plus touchés par la pandémie de Covid-19". Dans un communiqué publié le 19 mars dernier, le gouvernement s’est donc engagé à accompagner ceux "qui subissent la fermeture des lieux culturels" avec "une enveloppe supplémentaire de 52 millions d’euros". Elle sera ainsi distribuée : 
 

  • 22 millions d’euros pour les artistes-auteurs. "10 M€ pour le secteur de la musique, 5 M€ pour celui du théâtre, 5 M€ pour les arts visuels, 1 M€ pour le livre et 1 M€ pour le cinéma".
  • 20 millions pour les équipes artistiques en région
  • 10 millions pour les intermittents "qui ne peuvent bénéficier du dispositif de l’année blanche" 
Le ministère de la Culture précise que ces annonces s’ajoutent à celles faites par sa ministre, Roselyne Bachelot, le 18 février à savoir : 
 
  • La création d’un fonds d’accompagnement de 30 M€
  • 15 M€ afin de soutenir les captations de spectacles " toutes disciplines confondues"

 "Au total, ce sont 97 M€ supplémentaires qui sont ainsi mobilisés par le Gouvernement en faveur de la création au plus près des territoires et de l’emploi artistique et culturel", conclut le ministère de Roselyne Bachelot.