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Reportage — Irlande : quelles frontières après le brexit ?

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Cela fait deux ans que les Britanniques ont voté en faveur du brexit, mais la question de la frontière entre les deux  Irlandes n'est toujours pas réglée. Reportage en Irlande du Nord.

 

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L'Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni : après le retrait britannique de l'Union européenne il y a une sorte de frontière "floue" ou "soft", sans véritable frontière physique qui pourrait  se créer. Mais rien n'est encore décidé.  

L'année dernière Garrett Carr a parcouru 500 kilomètres au fil des rivières et des chemins, une frontière invisivible qui sépare le nord irlandais du sud. Une ballade  en quête de rencontres et d'histoires. Né avant la paix, cet écrivain gardait en lui des souvenirs de ces lieux parfois violents.


J'ai grandi assez proche de la frontière. Quand j'étais jeune, c'était une frontière « dure » avec une occupation militaire importante et des postes douaniers. Traverser la frontière étant enfant a été un processus parfois stressant.

​Garrett Carr

Il y a 20 ans la frontière passait entre les champs, les fermes, au milieu de ce lac. Aujourd'hui des centaines de ponts de routes relient les deux rives et récréent une communuaté. Garrett Carr explique : "Je cherchais deux pays mais ce qui est drôle c'est qu'à la moitié de mon parcours, je me suis rendu compte que la frontière était un pays à elle toute seule ! Je n'ai pas trouvé deux mais trois pays ! La frontière divise l'Irlande entre le Nord et le Sud ainsi que cette troisième « chose », cette troisième identité transfrontalière."
 
Declan Fearon, lui, vit dans cet entre-deux. Entrepreneur, il s'est mué en militant anti brexit, il craint que la sortie de l'Europe ne menace le processus de paix. Il tient à nous emmener sur la tombe de ses parents, symbole à ses yeux de l'aberration de la frontière. Declan Fearon : "Cette église se trouve au Nord et notre cimetière, au Sud. La population a vraiment très peur qu'une frontière arrive de nouveau, des postes douaniers. Fermer ces routes serait retourner à la période sombre du conflit. Est-ce que cela mènerait à de la violence, au retour des « troubles » ? J'en suis persuadé. Ce ne sera qu'une question de temps."

Sur la colline, qui domine, les soldats britanniques sont restés juqu'en 2003. Dans ce cimetière la tombe d'un combattant de l'IRA. Le passé est très présent. Et pour Declan, le républicain catholique, Londres et ses politiques prennent des risques.



Nous ne voulons pas laisser cet héritage à nos petits-enfants avec tout le travail qui a été fait au sein des deux communautés depuis les accords de paix. On perdrait les progrès accomplis. Des personnes comme le ministre Boris Johnson méprisent ce que ressentent les gens qui vivent ici. 

Declan Fearon

Fin de journée à Belfast. Le gardien des clefs ferme les lourdes portes de fer entre quartier catholiques et protestants. Une habitude rassurante mais qui en dit long.
Ici  des dizaines de murs de la paix séparent encore les communautés. A Shankill zone protestante, l'association pour qui travaille Dean Mc Cullough essaye bien de les repeindre avec des slogans moins identitaires, moins paramilitaires, mais dans les esprits les clivages restent vivaces. "Les deux communautés vivent séparées l'une de l'autre. Les jeunes vont dans des écoles différentes mais il y a beaucoup de travail en cours afin de créer une compréhension mutuelle et éliminer ces barrières.

Mais bien que travailleur social Dean McCullough reste fidèle à sa communauté protestante, aux loyalistes. Et comme Londres, il voit dans le brexit une aubaine et dans une frontière ouverte, un danger. Celui d'éloigner les nord irlandais des autres britanniques. Il s'en explique : "Que l'Irlande du Nord soit traitée différemment du reste du Royaume-Uni serait inacceptable. Nous ne pouvons pas être dans une situation où la frontière se trouve dans la mer d'Irlande. La nation entière, donc l'Irlande du Nord, a voté pour sortir de l'Union européenne donc je pense que les politiciens à Bruxelles et en République d'Irlande doivent respecter ce choix".

Un choix cornélien. Alors certains artistes optent pour l'humour. Quand Theresa May parle d'une frontière soft (douce,ndlr), un programme télé répond en mettant en scène des douaniers "softs" à la recherche de clandestins "soft". Marie McDonald résume cet aspect des choses ainsi : "Quand il s'agit du Brexit et de la frontière, tout est si incertain actuellement que la meilleure chose qu'on fait ici est de rire de nous-mêmes. Historiquement, nous avons toujours été capables de rire, même quand rien n'allait."

Il y aurait donc un humour nord-irlandais, et il n'est pas certain que Theresa May y soit sensible : "Si la vache fait "moo", elle vient de République d'Irlande... Mais si elle fait "mouuuuuuuu mouuuuuuu", alors elle est nord-irlandaise."