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Révolte, rébellion, révolution... les mots de la contestation

Manifestation d'étudiants à Beyrouth, au Liban, le 6 novembre 2019. Manifestation, protestation, insurrection, ou révolution ? Comment définir ces mouvements contestataires ? 
Manifestation d'étudiants à Beyrouth, au Liban, le 6 novembre 2019. Manifestation, protestation, insurrection, ou révolution ? Comment définir ces mouvements contestataires ? 
​©AP Photo/Hussein Malla

Algérie, Liban, Hong Kong, Chili... Les manifestations se multiplient dans le monde ces derniers mois. Avant de parler de "printemps des peuples" posons-nous cette question : comment passe-t-on d'une simple manifestation à une véritable révolution ? Éclairage de Sophie Wahnich, historienne, spécialiste de la Révolution française.

En ce 14 juillet 1789, lorsque Louis XVI demande au Duc de La Rochefoucauld-Liancourt s'il s'agit là d'une "révolte", ce dernier lui répond "Non Sire, c'est une révolution !" Car ce qui aurait pu être l'affaire de quelques individus est incontestablement devenu le destin de toute une nation.

L'Histoire se répétant inlassablement, les manifestations actuelles au Liban, en Algérie, au Chili à Hong Kong ou ailleurs doivent-elles pour autant être cataloguées dans la catégorie "révolution" ? Comment prendre la mesure de la contestation ?
Eléments de réponse avec Sophie Wahnich, historienne, chercheuse et spécialiste de la Révolution française.

TV5MONDE : A quel moment parle-t-on d'une révolution ?
Sophie Wahnich : Concernant la Révolution française, en premier lieu, le discours philosophique change : Dieu n'est plus le seul gage de vérité. La voix de Dieu n'est plus celle du roi mais celle du peuple, "vox populi, vox dei". Il y a d'abord ce changement de discours et d'imaginaire social : les Lumières. Ensuite des acteurs, des institutions, des spectacles diffusent l'ensemble de ces idées à la société. S'élabore ainsi une "formation sociale", soit un nombre de personnes dans la société qui est d'accord avec cet imaginaire nouveau, une autre conception des rapports sociaux. Une formation sociale ce n'est pas juste un groupe social. En l'occurence il y a des journalistes, des avocats, des bourgeois mais aussi des gens du petit peuple et des nobles libéraux dans cette formation sociale. C'est transversal. Enfin, dernière étape, il faut des vecteurs politiques qui soient capable de porter les aspirations de cette formation sociale, qui s'organisent et qui préparent la bataille politique.

Comment naissent les révolutions ?
S.W. :
 Dans l'exemple actuel du Chili, ce n'est pas certain que cela puisse devenir une révolution :  il y a une alliance entre les lycéens, les étudiants et la petite bourgeoisie qui n'en peut plus de payer des prêts exhorbitants pour éduquer ses enfants. Cela dure depuis au moins 2012. Mais cette formation sociale n'est pas suffisamment transversale pour renverser les puissants liés aux structures néolibérales du capitalisme chilien et les nostalgiques de la dictature. Les vecteurs politiques, s'ils existent, semblent fragiles.
En Tunisie, le mot "révolution" est plus pertinent. La révolution de Jasmin a permis de transformer un régime dictatorial en un régime parlementaire. Il y avait une vraie formation sociale persuadée que tout se jouait au parlement. L'ensemble de la population surveillait ce que faisaient les députés. Une haute instance veillait à ce que les objectifs de la révolution ne soient pas abandonnés en cours de route. Et il y avait des débats intenses dans la société tunisienne. Là il y a un aboutissement tout à fait tangible, donc on peut parler d'une révolution.
 
L'Abécédaire de la contestation

Insurrection : action de s'insurger, soulèvement qui vise à renverser le pouvoir établi.

Manifestation : réunion, marche publique organisées pour manifester une opinion ou une volonté.

Protestation : action de s'élever contre ce qu'on déclare injuste voire illégitime.

Rébellion : insubordination, réagir en protestant.

Révolte : action violente par laquelle un groupe tente de détruire l'autorité politique, la règle sociale.

Révolution : renversement d'un régime accompagné de grands changements sociaux.
En Algérie, les manifestants ont appelé le 1er novembre à une "nouvelle révolution". Sont-ils sur la bonne voie ?
S.W. : 
Le courant de pensée et la formation sociale sont bien présents mais il manque encore la stratégie politique. C'est le cas aussi des Gilets jaunes qui pensaient qu'il suffisait de manifester et de tenir les ronds-points. Les Algériens sont un peu dans la même situation : il n'y a pas encore une pensée de la politique comme rapport de force stratégique à l'oeuvre. Le moment crucial c'est celui où l'on construit cette stratégie pour aboutir à un véritable renversement politique. En Algérie, l'idéologie est là. Les gens veulent autre chose depuis longtemps. C'est lisible et audible dans la musique populaire qui est pleine du désir d'une autre société. Mais face à un pouvoir répressif bien réel, il a fallu qu'une formation sociale prenne conscience d'elle-même. Il s'agit aussi de sortir d'un sentiment confus de honte pour les Algériens qui n'avaient pas réussi à être en phase avec les printemps arabes. C'est ce qui explique que depuis le 22 février cela soit aussi massif. Les esprits étaient prêts.
  Et de quoi s'agit-il lorsqu'on parle de "révolte" ?
S.W. : 
C'est un soubresaut, une soupape sur du temps court ou ritualisé. La révolte c'est ce qui est organisé en France par les syndicats depuis des années par exemple : une journée d'action et on rentre chez soi. Ça ne va pas plus loin. Durant tout le XVIIIe siècle en France il y a eu des révoltes sans que cela n'écorne vraiment le pouvoir monarchique.
 
L'histoire longue culturelle d'un pays produit les formes d'action des différents peuples. 
Quand assiste-t-on à une insurrection ?
S.W. : C'est lorsque tous les moyens non violents ont été expérimentés, que le mouvement a été réprimé et qu'il prend conscience qu'il ne pourra pas gagner la partie sans en passer par une rupture violente. Lorsqu'on n'a pas obtenu les choses par des moyens pacifiques, on passe à l'étape violente. Il n'y a pas d'insurrection immédiate. Tout a déjà été tenté. Concernant la Révolution française, l'insurrection correspond au moment où les révolutionnaires préviennent qu'ils vont prendre le pouvoir. Nous sommes le 10 août 1792, il y a déjà trois années d'expérience révolutionnaire. Ils sont prêts. Ils ont les hommes et les armes. Ils prennent les Tuileries en sachant qu'il y a aura des morts mais ils savent qu'ils sont plus nombreux et qu'ils vont gagner. C'est une insurrection.

Comment qualifierez-vous ce qu'il se passe à Hong Kong ?
S.W. : Ici la configuration est différente car les protestataires sont dans la question de la perte et donc ils sont rebelles. Il s'agit d'une rébellion libérale contre l'imposition du pouvoir communiste. Les manifestants veulent retourner au système précédent. 
 
Boycott ou quand l'Histoire enrichit notre vocabulaire...

Pauvre capitaine Boycott ! C'est bien malgré lui que son patronyme est aujourd'hui passé dans notre langage courant. 
Caricature de Charles Cunningham Boycott en 1881. ©Wikipedia
Caricature de Charles Cunningham Boycott en 1881. ©Wikipedia

Nous sommes en 1880, dans le Comté de Mayo, à l'ouest de Irlande, alors sous domination britannique. Retraité de l’armée anglaise, Charles Cunnigham Boycott est intendant pour le compte d’un riche propriétaire terrien britannique, Lord Erne.

Depuis des années, les récoltes sont mauvaises et les paysans qui travaillent sur les terres de Lord Erne demandent une baisse de loyer. Alors lorsque le capitaine Boycott est chargé d'expulser les mauvais payeurs une nouvelle forme de protestation est inventée : plus aucun ouvrier ne veut travailler pour lui et les marchands refusent de lui vendre la moindre provision. Charles Cunnigham Boycott est en quelque sorte mis en quarantaine.

Quant à son patronyme, il deviendra très rapidement un nom commun synonyme de "blocus" qui apparaît pour la première fois dans Le Figaro du 17 novembre 1880.