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La France rejette la demande d'extradition d'un ex-opposant à Pinochet

© TV5MONDE

La Cour d’appel de Paris a rejeté ce mercredi 23 janvier la demande d'extradition de Ricardo Palma Salamanca, un Chilien condamné à la prison à vie en 1994 dans son pays, pour l’assassinat du bras droit de Pinochet, Jaime Guzmán. Après une cavale de plus de vingt ans, Ricardo Palma a obtenu l’asile politique en France en 2018, ce qui avait provoqué l’ire des autorités chiliennes.

Qui est Ricardo Palma Salamanca ?

11 septembre 1973
Coup d’État d’Augusto Pinochet
Ricardo Palma Salamanca a 4 ans. Le président socialiste Salvador Allende meurt dans le bombardement du palais présidentiel. C’est le début de 17 années d’une dictature qui fera 3200 morts ou disparus, et 38 000 personnes torturées.

1er avril 1991
Assassinat de Jaime Guzmán, bras droit de Pinochet

Moins d’un an après le retour formel de la démocratie au Chili, Jaime Guzmán retourne enseigner le droit dans les amphithéâtres. Il est abattu à bout portant dans la rue, dans la capitale chilienne Santiago. Ricardo Palma, militant de gauche radicale, a 22 ans. Il milite au Front Patriotique Manuel Rodriguez (FPMR), une organisation d'inspiration marxiste-léniniste qui revendiquera plus tard cet assassinat.

1994
Le procès

Ricardo Palma est condamné à la prison à vie pour "homicide volontaire" et "kidnapping aggravé" du fils du propriétaire du journal El Mercurio, Cristián Edwards del Río.

30 décembre 1996
L’évasion

Ricardo Palma et d’autres guérilleros s’enfuient en hélicoptère de la prison de haute sécurité de Santiago.

1996 – 2017
La clandestinité

Pendant vingt-et-un ans, Ricardo Palma et sa compagne Silvia Brzovic, elle aussi membre de la guérilla du FPMR, vivent avec leurs deux enfants, sous de faux noms, au Mexique.

Juin 2017
L’arrivée en France

Le fugitif décide de se rendre en France avec sa famille, après l’arrestation au Mexique de l’ancien guerillero Raúl Escobar Poblete, dont le Chili avait demandé l’extradition.  

16 février 2018
L’arrestation

Ricardo Palma Salamanca est arrêté par la police antiterroriste française à Paris. Le Chili demande l’extradition de son ressortissant, âgé de 49 ans aujourd’hui.

29 octobre 2018
Réfugié politique

L'OFPRA accorde l'asile politique à Ricardo Palma.

23 janvier 2019
L'extradition refusée

La Cour d'appel de Paris rejette la demande d'extradition du Chili. Le contrôle judiciare de Ricardo Palma est levé.
 

Un refus de l’extradition

La Cour d’appel de Paris a rejeté ce mercredi 23 janvier la demande d'extradition du Chili. Le 12 décembre 2018, le parquet général s’était déjà opposé à l’extradition de Ricardo Palma. "La France ne peut pas extrader une personne qui a le statut de réfugié politique", avance Jean-Pierre Mignard, l’avocat de Ricardo Palma, joint par téléphone.
 

La France ne peut pas extrader une personne qui a le statut de réfugié politique.

Jean-Pierre Mignard, avocat de Ricardo Palma

Pour l’avocat de Ricardo Palma, la ligne de défense est claire. Son client est innocent, ses aveux "extorqués sous la torture avant qu’il ne se rétracte devant le juge d’instruction".

Le 29 octobre 2018, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) accorde le statut de réfugié politique à Ricardo Palma, ce qui provoque l’ire des autorités du pays andin. Le ministre de l’Intérieur chilien, Andrés Chadwick, convoque d’ailleurs l’ambassadeur de France au Chili Roland Dubertrand.

Il n’empêche. Le président chilien, de droite, Sebastián Piñera, demande à Emmanuel Macron d’"intervenir" pour annuler cette décision.
Et la porte-parole du gouvernement chilien, Cecilia Perez d’ajouter que d’après la Convention de Genève, "l’asile politique ne peut être accordé qu’aux personnes venant de pays qui ne peuvent garantir un procès équitable", contestant ainsi l’idée que le Chili rejoint le clan des pays à la justice inique.
Un argument que "récuse complètement" Jean-Pierre Mignard. Du côté des autorités françaises, l’ambassade de France au Chili rétorque dans un communiqué laconique le 3 novembre 2018 que l’OFPRA est un "organisme public qui statue en toute indépendance, dans le cadre de la loi française".

Communiqué de l'ambassade de France au Chili, 3 novembre 2018
Communiqué de l'ambassade de France au Chili, 3 novembre 2018

Et s’il est vrai que L’OFPRA est "placé sous la tutelle du ministère de l’intérieur", comme indiqué sur son site Internet, cela "n’affecte en rien l’indépendance fonctionnelle" de l’établissement.

Le statut de réfugié politique a été octroyé par une institution indépendante et autonome du gouvernement français.

Mario Carroza, le juge chilien en charge de la demande d'extradition

Un procès politique ?

Au-delà de l’indépendance de l’OFPRA, le juge chilien en charge de la demande d'extradition et l’avocat de Ricardo Palma s’accordent sur un point : le caractère "politique" de cette affaire. Mario Carroza, le juge chilien en charge du dossier que nous avons contacté, concède que le statut de réfugié politique a été "octroyé par une institution indépendante et autonome du gouvernement français", mais dénonce une décision "politique" davantage que "judiciaire", dans la mesure où elle "diffère de la procédure judiciaire en cours au Chili".
Jean-Pierre Mignard, lui, n’hésite pas à parler d’un procès "absolument politique".

La France est une société démocratique, pas comme le Chili de 1994 avec Pinochet comme chef d’État-Major des armées.

Jean-Pierre Mignard, l’avocat de Ricardo Palma

Un débat polarisé

La droite chilienne n’a cessé de réclamer justice pour l’assassinat de son maître à penser. L’Union Démocrate Indépendante (UDI) fondée en 1988 par des partisans de Pinochet est partie civile dans la plainte pour homicide de Jaime Guzmán, l’une des plumes de la Constitution chilienne. Une statue en la mémoire de Jaime Guzman est érigée dans le quartier d’affaires de Santiago, acquis à la droite chilienne.
 

Une autre demande d’extradition du Chili

Dans la même affaire, le Chili avait demandé l’extradition d’une Française, Marie-Emmanuelle Verhoeven, dans l’enquête sur l’assassinat du sénateur Jaime Guzmán. Une extradition là aussi refusée par la France. Après le refus de l’Allemagne et de l’Inde de l’extrader, Interpol a annulé sa "notice rouge" (son mandat d’arrêt international) à l’encontre de la Française en décembre 2018. Avant cela, Marie-Emmanuelle Verhoeven, avait passé plusieurs mois dans les geôles indiennes.

Le Chili a désormais les yeux rivés sur la Cour d’appel de Paris. Les proches de Ricardo Palma, optimistes, ont déjà tout préparé pour célébrer le refus de la France d’extrader Ricardo Palma lors d’une soirée en son honneur, à Santiago ce samedi 26 janvier.