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Royaume-Uni - France : la diversité postcoloniale à l'épreuve des discriminations raciales

Existe-t-il un racisme institutionnel au Royaume-Uni : la polémique enfle après la publication d'un rapport d'une Commission britannique sur les disparités raciales et ethniques. Comment la question des discriminations raciales est traitée au Royaume-Uni en comparaison avec la France ? Entretien avec Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et chercheur associé au CRHIM à Lausanne.

Selon un rapport de la Commission sur les disparités raciales et ethniques (le rapport Sewell) commandé par le gouvernement britannique dans la foulée des manifestations Black Lives Matter et rendu public mercredi 31 mars, le racisme persiste au Royaume-Uni mais il n'y a pas de racisme institutionnel. Ces conclusions ont provoqué un tollé et 429 universitaires se sont réunis pour signer une lettre ouverte le condamnant. Au-delà de la polémique, cela fait écho en France et ailleurs, au débat sur le racisme en lien avec le fait colonial.

TV5MONDE : Comment interpréter cette polémique autour de ce rapport de la Commission sur les disparités raciales et ethniques​ sur les discriminations raciales au Royaume-Uni ? 

Pascal Blanchard, historien et chercheur associé au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation à l'université de Lausanne (CRHIM) : La polémique a commencé bien avant la remise du rapport étant donné qu'on connaissait les points de vue de Tony Sewell (président de cette commission). Il avait un point de vue sur la question. Il y avait un angle d’attaque qui correspondait à la demande de Boris Johnson, qui avait lui-même demandé que la manière d’appréhender le racisme ne soit ni une réécriture du passé, ni sur les politiques précédentes en Angleterre, et ni sur l’histoire même de l’Angleterre et de sa relation avec l’arrivée des Afro-caribéens ou le colonialisme.

De fait, avant même la remise des conclusions de cette commission, il y avait déjà une forme de biais qui était dénoncé par certains. On n’est donc pas très surpris de l’effet levier et de la polémique qui suit puisqu’en fin de compte les acteurs habituels contre ou pour cette commission et cette conclusion étaient déjà annoncés en amont. Il n’y a pas une énorme surprise sur le fond, mais en tout cas cela fait débat et le débat est assez intéressant en Angleterre dans la manière d’appréhender la question des inégalités raciales et de leurs origines.

[Concernant le débat sur les discriminations  raciales] la Grande Bretagne est à mi-chemin entre la France et les États-Unis.

Pascal Blanchard, historien et chercheur associé au CRHIM à Lausanne

Au Royaume-Uni comme aux Etats-Unis, on parle de « race » pour parler de la diversité des origines. En France, le terme de race a longtemps été proscrit. Selon vous, est-ce que les débats sur le racisme et la diversité au Royaume-Uni et en France sont comparables ?

Pascal Blanchard : Ils sont comparables sur certains points : d’abord il s'agit de deux ex-puissances coloniales européennes, Cela induit donc déjà un rapport particulier à l’histoire. Deuxièmement, les deux ont connu des processus migratoires assez semblables notamment avec l’arrivée, pour la France, des Afro-Antillais et des Réunionnais dans le cadre du Bumidom (NDLR: Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer) et au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale pour les Afro-caribéens en Angleterre, ce qui induit des stratifications assez semblables.

Même si l’histoire coloniale et l’histoire impériale sont différentes dans les deux pays, il y a des points de ressemblance. Il est évident que l’histoire institutionnelle des deux pays n’est pas la même, la manière d’appréhender ces questions n’est pas la même : par exemple en France, il y a eu le débat sur l’assimilation qui a été un des vecteurs du discours colonial, ce qui n’a jamais été le cas en Angleterre ou la séparation des populations a toujours été quelque chose d’extrêmement prononcé dans le discours impérial britannique. Ce qui fait que le terme même de race faisait partie d’une manière beaucoup plus usuelle du vocabulaire anglosaxon à la différence du vocabulaire francophone. Ces différences là se retrouvent aujourd’hui dans la manière d’appréhender les questions sur la discrimination raciale.

Je récuse ce terme de racisé car je trouve que c’est une manière trop caricaturale de penser que toute personne non blanche fait partie du même univers.

Pascal Blanchard, historien et chercheur associé au CRHIM à Lausanne

Donc le Royaume-Uni est plus proche des États-Unis sur ce point ?

Pascal Blanchard : Il y a souvent un tropisme de France, une déformation un peu classique, à considérer que la situation américaine est la même qu’en Angleterre. Ce n’est pas aussi simple que ça. On peut dire que la Grande Bretagne est à mi-chemin entre la manière d’appréhender ces questions en France et la manière de les appréhender aux États-Unis.

Aux États-Unis, le terme de race est revendiqué même par les populations quand elles doivent se qualifier ou simplement s’identifier à travers des grilles puisqu’on demande aux gens de se positionner en termes d’identité raciale dans la pratique administrative américaine. Ce qui en France serait totalement inconcevable. C’est rentré dans les us et coutumes de l’administration et c’est lié au système de la ségrégation américaine, au système de la séparation des populations dans la pensée politique et maintenant dans l’administration américaines. Il y a quand même des différences et des nuances à appréhender.

Cependant, les questionnements aujourd’hui sur les origines du racisme, notamment lié à l’immigration, sont assez proches en Angleterre et en France. Et les débats sont assez semblables d’ailleurs.

Le terme de « personne racisée » pour désigner une personne d’origine ethnique non blanche est-il controversé ?

Pascal Blanchard : En Angleterre, toutes les personnes non blanches ont un qualificatif : BAME (ndlr : noirs, asiatiques et autres minorités ethniques). C’est un terme qui est entré dans le vocabulaire courant des journalistes ou même du grand public par exemple. En France, il n’y a pas un qualificatif de ce terme-là. Il n’y a jamais eu de tel qualificatif donc les militants ont repris le terme de race pour qualifier de « racisé » toute personne non blanche. C’est un terme récusé par beaucoup car il réintroduit la notion de race dans le rapport social et le rapport sociétal. Il est donc refusé par certains, mais quelque part identifié par d’autres comme un terme opérant.

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Quel est votre avis sur l'utilisation de ce terme de racisé ?

Pascal Blanchard : Personnellement, je ne le considère pas comme opérant. Parce qu’il signifierait que toute personne non blanche se retrouve dans la société française comme identique, dans une posture semblable. Je pense que c’est beaucoup plus complexe que ça. Est-ce qu’un individu parce qu’il est non blanc a exactement le même statut que son voisin. Cette création de « binomie » induit qu'il y aurait des ensembles cohérents dans nos sociétés respectives.Dans le rapport en Angleterre, ils considèrent qu’il faut faire disparaître ce qualificatif de BAME qui aujourd’hui ne correspond pas à une réalité dans la lutte contre les discriminations ou dans les pratiques discriminatoires puisque, par exemple, les asiatiques notamment, ne sont pas assujettis aux mêmes discriminations que les populations africaines ou les populations afro-caribéennes.

Je récuse ce terme de racisé car je trouve que c’est une manière trop caricaturale de penser que toute personne non blanche fait partie du même univers. Et je ne pense pas non plus que les discriminations sont les mêmes en fonction des populations. Il y a des typologies, des spécificités, des rapports à l’histoire, des rapports au présent qui font qu’une population x ou y ne subissent pas du tout les mêmes types de discrimination. C’est mon avis de chercheur. Je n’emploie pas ce qualificatif de racisé.

En Angleterre, toutes les personnes non blanches ont un qualificatif : BAME [ndlr: noirs, asiatiques et autres minorités ethniques]. C’est un terme qui est entré dans le vocabulaire courant des journalistes ou même du grand public par exemple.

Pascal Blanchard, historien et chercheur associé au CRHIM à Lausanne

Quelles places ont les études coloniales ou post-coloniales dans le débat sur les discriminations raciales en France et au Royaume Uni ?

Pascal Blanchard : C’est le jour et la nuit. En Angleterre, les questions coloniales et postcoloniales, coloniales sont beaucoup mieux intégrées dans le monde de la recherche. Il y a des chercheurs postcoloniaux qui travaillent sur cette question des discriminations raciales, cela fait des années qu’il y a des gens qui sont recrutés dans les facultés anglo-saxonnes sur ces enjeux. Les Britanniques ne perçoivent pas forcément le postcolonial comme les Français, il y a d’ailleurs de fortes nuances sur la question, mais aujourd’hui, vous avez des spécialistes reconnus dans toutes les grandes facultés.

À la grande différence de la France, on a l’impression que c’est un monstre avec un couteau entre les dents qui arriverait dans le monde universitaire. D’ailleurs, le meilleur exemple, c’est que comme aucun enseignant n’est recruté sur la question du post-colonial, la plupart des chercheurs français qui travaillaient sur ces questions sont partis en Angleterre, en Allemagne, au Canada ou aux États-Unis. Il n’y a de recrutement en France. Ce débat existe depuis une vingtaine d’années dans le monde anglo-saxon britannique.

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