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Russie : que sait-on de la fortune présumée de Vladimir Poutine ?

Le président russe Vladimir Poutine, le 17 décembre 2020 à Moscou. Le président fait l'objet de spéculations sur sa fortune et un système de corruption généralisé depuis la sortie d'une enquête de l'opposant Alexeï Navalny portant sur un extravagant palais de 17 000 m2.<br />
AP Photo/Alexander Zemlianichenko
Le président russe Vladimir Poutine, le 17 décembre 2020 à Moscou. Le président fait l'objet de spéculations sur sa fortune et un système de corruption généralisé depuis la sortie d'une enquête de l'opposant Alexeï Navalny portant sur un extravagant palais de 17 000 m2.
AP Photo/Alexander Zemlianichenko

La vidéo cumule en quelques jours à peine plus de 80 millions de vues. L'enquête de l'opposant Alexeï Navalny sur Vladimir Poutine et sur ce qui serait son extravagant palais d'une valeur d'un milliard de dollars, intrigue. La fortune présumée du président russe alimente les spéculations depuis des années. Entretien avec l'historienne spécialiste de la Russie, Galia Ackerman. 
 

TV5MONDE : de quand datent les soupçons sur la fortune présumée cachée de Vladimir Poutine ? 

Galia Ackerman : Vladimir Poutine a commencé à amasser sa fortune lorsqu’il 

Galia Ackerman est docteure en histoire et chercheuse associée à l'Université de Caen, spécialiste de l’Ukraine et de l'idéologie de la Russie post-soviétique.<br />
Crédit photo : Claire Moliterni
Galia Ackerman est docteure en histoire et chercheuse associée à l'Université de Caen, spécialiste de l’Ukraine et de l'idéologie de la Russie post-soviétique.
Crédit photo : Claire Moliterni

travaillait à la mairie de Saint Pétersbourg. L’Union Soviétique venait tout juste de s’effondrer (ndlr: le 25 décembre 1991). Il y avait des pénuries de produits alimentaires terribles. Le gouvernement a permis des opérations exceptionnelles, c’est-à-dire, l’échange de matières premières, comme le pétrole qui pouvait avoir un intérêt pour l’Occident, contre l’achat de denrées alimentaires. Ce serait à ce moment là que Vladimir Poutine, qui s’occupait de toutes ces transactions, a commencé à amasser sa fortune. À l’époque, il y a eu des protestations, des tentatives de révélations. Mais il a apparemment réussi, grâce à ses contacts toujours actifs au sein du KGB (ndlr : FSB actuel), à faire taire ceux qui avaient parlé. 


Il y a déjà eu par le passé des tentatives de révélations, des fuites. Aujourd’hui, il y a cette enquête vidéo de l’opposant Alexeï Navalny sur ce palais de 17 000 m2 qui appartiendrait à Poutine. La fortune de Poutine est-elle de notoriété publique ?

Rien n’est vraiment de notoriété publique concernant la fortune de Poutine. La vidéo de Navalny explique très bien le mécanisme d’occultation de cette fortune. Ce que Poutine a fait, c’est propulser des amis de jeunesse à lui et des gens de sa famille pour qu’ils puissent s’emparer de pans entiers de l’économie nationale. Ce sont maintenant des gens extrêmement fortunés, qui servent de « porte monnaie » à Poutine, comme le dit Navalny. Apparemment, ils gèrent, sous forme de fondations, de fonds privés, de compagnies offshore, de sociétés écran, la fortune personnelle de Vladimir Poutine. Comme pour ce palais qui n’appartient pas sur le papier au président russe. D’ailleurs, on ne sait pas vraiment à qui il appartient, il a été acheté, racheté, vendu, revendu, pour des sommes totalement ridicules. Il est géré, et c’est avéré, par une petite nébuleuse de sociétés et par une personne qui centralise tout, le cousin de Vladimir Poutine. 

Le Palais de 17 000 m2 situé au bord de la mer Noire est dénoncé comme propriété de Vladimir Poutine dans une enquête publiée par l'opposant russe Alexeï Navalny. <br />
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Crédit : palace.navalny.com
Le Palais de 17 000 m2 situé au bord de la mer Noire est dénoncé comme propriété de Vladimir Poutine dans une enquête publiée par l'opposant russe Alexeï Navalny. 

Crédit : palace.navalny.com

Le secrétaire de presse de Poutine, Dmitri Sergueïevitch Peskov, s’est exprimé sur le sujet en niant les résultats de l'enquête... 

Quand le secrétaire de presse de Poutine, Dmitri Sergueïevitch Peskov, dit que ce sont des racontars, que le palais n’appartient pas à Poutine, cela est vrai ! Mais il est bien l’unique bénéficiaire de ce palais. Et ce n’est pas comme Emmanuel Macron qui bénéfice de la résidence présidentielle du Fort de Brégançon, pendant la durée de son mandat. Ce n’est pas une résidence officielle. 

Un politologue très connu, fondamentalement pro-Poutine, Sergueï Markov, connu pour être très bavard, s’est exprimé sur le sujet dans un entretien. Dedans, il avouait littéralement que des gens fortunés en Russie avaient cotisés pour construire le palais, dans le but de l’offrir au président pour sa retraite. Selon lui, Poutine n’aurait pas accepté, étant modeste et n’en ayant pas besoin… Ce que montre Navalny, et il s’agit en fait du mécanisme de tout le pouvoir, c’est que nous sommes face à un système purement féodal. Le roi peut distribuer des domaines à ses suzerains, mais ensuite ces suzerains remplissent la trésorerie du roi. Quand il faut aider le roi, on l’aide. C’est comme cela que cette pyramide fonctionne. 
 

L’enquête de Navalny sur ce palais et sur le système Poutine vous semble-t-elle fiable ? 

Son travail est bien étayé. Il y a une multitude de documents, de schémas… Ils ont fait un travail extrêmement consciencieux. Autant que l’on puisse étayer quelque chose qui de par sa nature, n’est pas transparent. Ce que Navalny établit, c’est qui a donné l’argent pour construire ce palais et quel est le rapport de ces gens à Poutine. Il a rétablit tout le schéma de construction de  propriétés, de donations, de sociétés écrans autour de ce palais. Désormais, le schéma est complet.

Quelles que soient les révélations, Poutine semble intouchable. L’est-il vraiment ? 


Poutine peut rester au pouvoir jusqu'en 2036, selon la Constitution. Par ailleurs, en 2020, ont été adoptés de nouveaux et de nombreux amendements constitutionnels, qui changent radicalement le texte, à tel point que l’on peut presque parler d’une nouvelle constitution. On peut désormais faire redémarrer à partir de zéro le nombre de mandats présidentiels, y compris pour le président en place. C’est assez génial. 

Regarder : En Russie, Vladimir Poutine président jusqu'en 2036 ?

Ce qui est nouveau, c’est qu’il y a un certain nombre de jeunes qui participent aux manifestations en faveur d’une libération de Navalny et contre Poutine. Et les jeunes par nature n’ont pas peur. Par ailleurs, Navalny est érigé en une sorte de héros national. Je pense que si le pouvoir s’enfonce dans la répression et le marasme, cela pourrait engendrer un mouvement révolutionnaire. Samedi dernier, 2500 personnes ont été arrêtées en marge des manifestations dans le pays. C'est énorme. Je ne sais pas si Poutine pourra rester encore 15 ans au pouvoir dans ces conditions. Il commence à prendre le même chemin qui est emprunté par Alexandre Loukachenko en Biélorussie. C’est-à-dire, face à une contestation populaire et à une perte de confiance, il choisit la pure répression au lieu d’un dialogue ou de partir. 

Mais Poutine peut encore sortir une carte de sa manche. À savoir, il peut commencer une autre guerre. Il y a des petits signes avant coureur qu’une autre guerre en Ukraine est concevable au printemps.

Des manifestants lors du samedi de mobilisation pour demander la libération de l'opposant russe Alexeï Navalny. 2500 manifestants ont été arrêtés dans tout le pays suite à la journée de mobilisation. Les jeunes se sont particulièrement mobilisés. Saint Pétersbourg, Russie, le 23 janvier 2021.  <br />
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AP Photo/Dmitri Lovetsky
Des manifestants lors du samedi de mobilisation pour demander la libération de l'opposant russe Alexeï Navalny. 2500 manifestants ont été arrêtés dans tout le pays suite à la journée de mobilisation. Les jeunes se sont particulièrement mobilisés. Saint Pétersbourg, Russie, le 23 janvier 2021.  

AP Photo/Dmitri Lovetsky


Regarder : en Russie, des vagues d'arrestations lors des manifestations anti-Poutine
 

Pourquoi déclencher une nouvelle guerre avec l’Ukraine ? 

Parce qu’il a besoin de redorer son image au sein de son pays, en tant que "défenseur du peuple russe" contre les "nazis ukrainiens". C’est le même discours qu’en 2014, il n’a pas changé. Actuellement, il y a une accalmie. Les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Lougansk ne mènent plus de combats, il y a de temps en temps des échanges de tirs, de temps en temps un soldat qui tombe sous une balle, mais il n’y a pas de vrais combats, pas encore. Poutine peut réanimer cela ou créer une histoire de provocation. Cela s’est souvent fait dans les dernières guerres. Il aura ensuite un prétexte pour investir les régions de Donetsk et de Lougansk, voir aller encore plus loin.
 

On estime sa fortune à 200 milliards de dollars d'après le financier Bill Browder, ancien PDG de la société de gestion d’actifs Hermitage Capital Management, ce qui ferait de lui l'homme le plus riche du monde… De telles sommes vous semblent-elles concevables ? 

Le grand portail à l’entrée du palais qu’on lui attribue est orné de l’aigle bicéphale, symbole de l’empire russe. C’est aussi le même qui orne aujourd’hui le portail du Kremlin, que Poutine passe à chaque fois qu’il est réélu. Je pense que Vladimir Poutine se considère réellement comme un tsar. Je crois aussi que sentir cette opulence autour de lui est très important, car elle est le symbole de sa puissance, dont il jouit.

Cela étant dit, connaissez-vous la différence entre Bernard Arnaud, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et Vladimir Poutine ? Les premiers possèdent réellement leurs milliards, physiquement, à leur nom. La fortune de Poutine est disséminée à travers le monde et à travers des gens de confiance. S’il perdait le pouvoir, ce n’est pas sur qu’il récupérait sa fortune… D’où l’interêt d’y rester.