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Santé et environnement : alerte sur les SDHI, ces pesticides qui étouffent les organismes vivants

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Le dernier livre-enquête de Fabrice Nicolino relance le débat sur la dangerosité des pesticides, et plus particulièrement les "SDHI". Des chercheurs et médecins alertent pourtant les autorités sur la potentielle dangerosité de ces produits phytosanitaires, sans effet. Explications. 

C'est peut-être à cause de son nom imprononçable, ou bien parce que son utilisation s'est faite sans grande publicité, mais la classe de pesticides "inhibiteurs de la succinate déshydrogénase" (SDHI) a su se faire très discrète depuis des décennies. D'ailleurs, aucune inquiétude particulière n'a été exprimée par les autorités sanitaires depuis la fin des années 60, alors que ces produits — utilisés le plus souvent comme fongicides —, sont répandus de façon massive par l'agro-industrie sur de nombreux végétaux. Le plus utilisé en France — et le plus présent dans les aliments — est le boscalide, autorisé dans l'Union européenne depuis 2008

Il nous paraît urgent d’attirer l’attention sur les risques potentiels pour la santé humaine et l’environnement de l’usage d’une classe de pesticides, les SDHI(…)Extrait de la tribune de chercheurs et médecins : "Une révolution urgente semble nécessaire dans l’usage des antifongiques"

Mais, en avril 2018, un collectif de chercheurs et de médecins publie dans Libération une tribune très alarmante, nommée "Une révolution urgente semble nécessaire dans l’usage des antifongiques". Alors, qu'en est-il exactement de ces produits chimiques phytosanitaires dont sont arrosés de nombreux végétaux et qui se retrouvent dans nos assiettes ? Quels risques comportent-ils pour l'environnement et la santé humaine ? 

Les SDHI : étouffer les champignons en bloquant une enzyme

Dans leur tribune d'avril 2018, les chercheurs et médecins prévenaient sans détours : "Il nous paraît urgent d’attirer l’attention sur les risques potentiels pour la santé humaine et l’environnement de l’usage d’une classe de pesticides, les SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase), désormais utilisés à grande échelle comme antifongiques en agriculture.". Le fonctionnement de ces pesticides consiste à "tuer par asphixie" des champignons et des moisissures  — pouvant se développer sur des plantes — en s'en prenant à leur enzyme SDH, la succinate déshydrogénase. Le problème soulevé par les chercheurs est donc le suivant : "Les SDHI visent à bloquer une étape clé de la respiration des champignons, celle assurée par la succinate déshydrogénase (SDH). Or, les cellules de tous les êtres vivants respirent. Tous. Depuis les micro-organismes, les champignons, les plantes, les animaux, jusqu’aux hommes. "

L'ANSES rassure, mais pas les chercheurs

En décembre 2018, l'ANSES rend un avis d'une centaine de  pages pour répondre aux inquiétudes émises dans la tribune des chercheurs et médecins, publiée 8 mois plus tôt. La conclusion de l'organisme de sécurité sanitaire se veut rassurante, puisqu'elle ne préconise pas de retirer les SDHI des traitements phytosanitaires : 


Au vu des conclusions du GECU, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail considère que les informations et hypothèses scientifiques apportées par les lanceurs de l'alerte n’apportent pas d’éléments en faveur de l’existence d’une alerte sanitaire qui conduirait au retrait des autorisations de mise sur le marché actuellement en vigueur conformément aux cadres réglementaires nationaux et européens.

Cette conclusion globalement positive sur les SDHI a fait bondir les chercheurs, qui ne comprennent pas comment l'ANSES peut y parvenir. En effet, le rapport de l'agence exprime de nombreuses incertitudes sur plusieurs sujets et surtout, la toxicité des SDHI sur l'être humain commence à être démontrée en laboratoire par des équipes de chercheurs. 

Pesticide, insecticide, fongicide : SDHI, des tueurs silencieux 

Les SDHI ne sont pas de simples fongicides, ce sont en réalité des tueurs silencieux de tout organisme vivant qui les croise directement, comme les vers de terre ou les abeilles. Il peuvent être d'ailleurs vendus comme insecticides. Pierre Rustin, directeur de recherches au CNRS (le premier chercheur à donner l'alerte en octobre 2017), soulignait d'ailleurs dans Libération, suite au rapport de l'ANSES qu'"ils bloquent très efficacement tant la SDH des nématodes (des vers parasites, NDLR) ou des vers de terre, que la SDH humaine".

Ces substances sont rapidement métabolisées et éliminées chez l’Homme (…)Extrait du point de l'ANSES du 25/07/2019

Le chercheur n'est pas du tout convaincu par le rapport de l'ANSES. Pour lui, l'alerte sanitaire est nécessaire, avec un retrait de ces pesticides, le temps d'effectuer des études poussées. Le mauvais fonctionnement de la SDH chez l'Homme peut en effet causer la mort ou la prolifération de cellules, avec à la clef "de graves encéphalopathies, ou au contraire une prolifération incontrôlée des cellules et se trouver à l’origine de cancers", comme la tribune de chercheurs et de médecins le stipulait. 

La dose fait-elle le poison ? 

Les pommiers, le blé, les asperges, les fraisiers, les laitues, le seigle, le tournesol, les cerisiers, les tomates, les semences de pommes de terre, la vigne, sont traités avec des SDHI. Et cette liste est incomplète. Les SDHI se retrouvent donc dans l’alimentation humaine, mais à très faible dose, dans seulement une partie des aliments traités et de plus selon un point de l'ANSES publié cet été, ces substances sont "rapidement métabolisées et éliminées chez l’Homme".

Les géants de l’agrochimie font la loi. L’Anses, comme le ministère de l’Agriculture, appartient au lobby des pesticides.Fabrice Nicolino, interrogé le 11/09/2019 par le magazine Usbek & Rika

Ces indications rassurantes de l'Agence de sécurité alimentaire devraient clore le débat sur les effets toxiques des SDHI chez l'être humain, et pourtant, les travaux des équipes de Pierre Rustin ne vont pas dans ce sens : leurs analyses en laboratoire démontreraient que les cellules humaines ne sont pas insensibles aux SDHI. L'Agence de sécurité alimentaire est tout de même restée prudente puisqu'elle appelait dans son rapport "à la vigilance au niveau européen et international", tout en soulignant "la nécessité de renforcer la recherche sur les potentiels effets toxicologiques chez l’Homme".  

C'est cette dernière demande qui agace Pierre Rustin, puisqu'une première recherche sur les effets toxicologiques avait déjà été effectuée par son équipe avant le rapport mais… ignorée par l'ANSES.  De plus, il n’existe pas de données épidémiologiques qui pourraient démontrer un grave problème sanitaire causé par ces pesticides : le chercheur estime qu'il faut peut-être vingt ans pour qu’ils aient un effet sur la santé humaine.

La science et le principe de précaution en péril ?

Les risques sanitaires portés par les SDHI sont revenus cette semaine au premier plan après la publication du dernier livre-enquête de Fabrice Nicolino : "Le Crime est presque parfait". Dans cet ouvrage, le journaliste met en cause cette classe de pesticides dans la destruction de la biodiversité en cours, particulièrement dans l'effondrement des insectes volants, ainsi que sur les risques possiblement "effroyables" qu'ils font peser sur la santé humaine. Interrogé par le magazine Usbek & Rika, Fabrice Nicolino met aussi en cause l'ANSES : "Apprenons des catastrophes passées, on ne va pas passer notre temps à compter les morts ! Nous avons assez de preuves pour suspendre les SDHI et se livrer une expertise indépendante, qui n’a jamais eu lieu à ce jour (…) Les géants de l’agrochimie font la loi. L’Anses, comme le ministère de l’Agriculture, appartient au lobby des pesticides.".

Face à ces accusations, le Professeur Gérard Lasfargues, directeur général délégué du pôle sciences pour l'expertise de l'Anses, a défendu l'institution, tout en rejetant les accusations de Fabrice Nicolino. Pour le responsable de l'agence de sécurité alimentaire, rien n'indique une toxicité des SDHI pour l'être humain : "Actuellement, nous finançons plusieurs études et d'importants travaux de recherche de ces équipes et d'autres pour obtenir des réponses. Les travaux financés sont non seulement des travaux expérimentaux, mais aussi des études épidémiologiques pour vérifier si l'exposition à des fongicides SDHI serait associée à un excès de tumeurs. Les grandes études épidémiologiques de cohorte comme l'étude Agrican, conduite en France sur 180 000 agriculteurs, n'ont pas montré cela à ce jour."

Les données fournies par Pierre Rustin et par le collectif de scientifiques concernaient les maladies génétiques et le mécanisme de blocage de la SDH. Nous n'avons pas reçu de données sur la toxicité de SDHI en particulier sur des effets cancérogènes.Gérard Lasfargues, Directeur général délégué "Pôle Sciences pour l'expertise" à l'ANSES

Science contre science, expertise contre expertise, le débat sur les pesticides SDHI ne semble pas près de se clore. Gérard Lasfargues admet avoir reçu des données scientifiques de Pierre Rustin prouvant l'influence des SDHI sur certaines maladies, mais refuse d'accepter que ces pesticides puissent être à ce jour mis en cause dans l'apparition de cancers : "Les données fournies par Pierre Rustin et par le collectif de scientifiques concernaient les maladies génétiques et le mécanisme de blocage de la SDH. Nous n'avons pas reçu de données sur la toxicité de SDHI en particulier sur des effets cancérogènes". C'est pourtant à partir des constats de possibles maladies génétiques que les chercheurs et médecins demandent l'arrêt de l'utilisation de ces fongicides par l'État français, qui utiliserait alors le principe de précaution inscrit dans la Constitution. Le but de ce principe étant de vérifier, dans le doute, si une substance peut être mauvaise ou non pour les êtres humains — sans attendre qu'elle fasse la preuve de sa nocivité en les rendant malades…

Pour l'heure, face aux polémiques sur la dangerosité des produits phytosanitaires, le gouvernement français compte imposer une distance de 5 à 10 mètres entre les champs où sont répandus les pesticides et les habitations. Une mesure que les scientifiques estiment dérisoire et hypocrite, et qui, selon eux, ne changera rien au problème.