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Sommet Erevan : pourquoi intégrer la Francophonie... quand on ne parle pas français ?

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Corée du sud, Mozambique, Ukraine ou Thaïlande... tous ces pays ont en commun d'être des membres observateurs de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Pourtant les locuteurs réellement francophones y sont peu nombreux.  L'Arabie saoudite a finalement retiré sa candidature. En revanche, l'Irlande, la Gambie, l'état américain de Louisiane et Malte ont été acceptés en tant qu'observateurs de l'OIF. Pourquoi avoir postulé ? Éléments de réponse.

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"Je dois améliorer mon français avant que l'Irlande ne rejoigne officiellement la Francophonie". Aveu du Premier ministre irlandais le 24 octobre 2017 à la suite de sa rencontre avec le Président français, Emmanuel Macron. Un an après, Leo Varadkar a-t-il fait des progrès linguistiques ? Pas sûr....

Au-delà de la petite histoire, le Sommet de Erevan des 11 et 12 octobre était l'occasion de savoir si l'Irlande avait un dossier de candidature assez solide pour intégrer l'Organisation  Internationale de la Francophonie (OIF) tant que pays observateur.
Il semble que oui puisque la République irlandaise tout comme la Gambie, Malte ou la Louisiane ont été accepté au sein de l'OIF.

Même si 60% des jeunes Irlandais choisissent le français comme première langue étrangère lors de leurs études dans le secondaire, le pays reste éloigné de la sphère francophone. Mais peu importe car comme le précisent les statuts et modalités d’adhésion à l'OIF : "Toute demande de participation en qualité d‘observateur doit se fonder sur une volonté de favoriser le développement de l‘usage du français, quel que soit son usage effectif au moment de la demande". 
 

Le Brexit comme détonateur


Après le référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne de juin 2016 et dans la perspective du Brexit annoncé pour l'an prochain, il y a urgence pour Dublin toujours trop dépendante de Londres. Au-delà de l'épineuse (et potentiellement explosive) question des frontières entre les deux parties de l'île, c'est l'accès au marché britannique qui pose problème. Et Leo Varadkar n'a eu de cesse de le rappeler lors de sa venue à l'Elysée et des récents sommets à Bruxelles. La Grande-Bretagne reste son principal partenaire commercial, dans les secteurs de l'agriculture et du tourisme notamment, et le troisième investisseur après les Etats-Unis et l'Allemagne. Si un Brexit dur est appliqué et que les contrôles aux frontières sont rétablis "l'Irlande deviendra une île dans une île", comme l'analyse fort justement le professeur Bruno Bernard, expert en francophonie économique.

Alors intégrer la sphère francophone serait une aubaine. En Europe déjà mais surtout en Afrique où les perspectives économiques et démographiques séduisent déjà d'autres puissances, la Chine en tête. La République d'Irlande a favorisé depuis des années une politique fiscale très attractive pour les grandes entreprises du secteur tertiaire et ces dernières - comme Amazon par exemple - "verraient d'un bon oeil une ouverture vers l'Afrique où le marché en ligne explose," explique Bruno Bernard.

Mais il suffit de regarder l'état de la représentation diplomatique irlandaise sur le continent pour se rendre compte que le pari est loin d'être gagné en Afrique francophone.

L'Irlande ne possède pas d'ambassades ou de consultats en Côte d'Ivoire, au Sénégal ou au Cameroun. Pour ces pays, prière de s'adresser à la représentation diplomatique à.... Abuja, au Nigeria, pays anglophone. Même chose pour la République Démocratique du Congo, il faut aller en Tanzanie voisine. Pire, pour le Maroc ou le Mali, veuillez vous adresser aux représentations au Portugal et à Dublin...

Quid de l'Arabie saoudite ?


La monarchie du Golfe n'est pas connue pour son respect des droits humains. Par ailleurs, elle mène une guerre meurtrière au Yémen et finance en Afrique des écoles coraniques qui diffusent l'islam wahhabite nourrissant des groupes radicaux.
Comment peut-elle prétendre au statut de candidat observateur de l'OIF ?

Les valeurs de la Francophonie

Selon les statuts et modalités d’adhésion à la Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage toute demande d'adhésion doit "traduire un intérêt réel pour les valeurs défendues par la Francophonie".

La Charte de la Francophonie, adoptée en novembre 2005 à Antananarivo, précise :
"la Francophonie (...) a pour objectifs d’aider : à l’instauration et au développement de la démocratie, à la prévention, à la gestion et au règlement des conflits, et au soutien à l’État de droit et aux droits de l’Homme ; à l’intensification du dialogue des cultures et des civilisations ; au rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle ; au renforcement de leur solidarité par des actions de coopération multilatérale en vue de favoriser l’essor de leurs économies ; à la promotion de l’éducation et de la formation."


En 2016 déjà, Riyad a frappé à la porte de l'OIF mais son dossier avait été rejeté car jugé "incomplet" par les États membres. Ils s'étaient alors rangés derrière l'avis du Conseil Ministériel de la Francophonie (CMF), l'une des trois instances de l'OIF qui assure la continuité politique du Sommet de la Francophonie.

L'ouverture à l'OIF c'est une spéculation à long terme.Pr Bruno Bernard, expert en francophonie économique 


Cette année encore cette candidature renouvelée embarrasse.
Pour autant, peut-on dire que la monarchie pétrolière est candidate pour gagner en respectabilité ? Ce n'est pas ce que pense le professeur Bruno Bernard : "L'Arabie saoudite n'a pas de problèmes économiques aujourd'hui, certes, mais demain ? Son économie est entièrement basée sur le pétrole, miser sur une ouverture à la francophonie et notamment à l'Afrique est une bonne stratégie. L'ouverture à l'OIF c'est une spéculation à long terme. En Afrique de nombreux pays francophones sont de confession musulmane. Il y a déjà une approche possible par la langue arabe et la religion. Ajouter une approche par la langue française permettra de péréniser des investissements et des marchés futurs." 

Le cas du Qatar

En 2012, Doha a directement intégré l'OIF en tant que membre associé. Un degré supérieur à celui de simple observateur et qui est plus restrictif en matière de critères demandés pour accéder à ce grade. Des critères définis par les statuts et modalités d'adhésion et qui vont de la scolarisation en français à la captation de radios et télévisions francophones en passant par le respect de la démocratie et des droits humains.

Pourquoi le Qatar n'est-il pas passé par la "case" pays observateur avant celle de membre associé ? Le pays était alors "dans une dynamique de communication internationale où tout était possible" rappelle le Pr Bernard. L'Émirat avait fait des investissements colossaux en France et il obtenait la Coupe du monde de football 2022. "Le Qatar était dans un moment de grâce absolu qu'il a utilisé pour passer tous les obstacles", selon lui.

Mais à la veille de l'ouverture du Sommet de Erevan, Riyad a finalement retiré sa candidature à l'OIF. Nos confrères de Jeune Afrique ont obtenu  une copie de la lettre remise mercredi soir à la Secrétaire Générale de l'OIF, Michaëlle Jean, et au Président arménien, Armen Sarkissian. Dans cette missive de dernière minute, l'ambassadeur saoudien à Paris demande de "différer l’examen de sa demande d’adhésion à une date ultérieure". Une candidature qu'Ottawa voyait d'un très mauvais oeil, le Canada étant en conflit diplomatique avec le Royaume saoudien suite à l'expulsion de son ambassadeur de Riyad, au mois d'août dernier.

Un état de grâce ?

Dans beaucoup de pays comme la Corée du sud ou le Mexique, "la Francophonie est revenue en grâce. Et le Président Trump nous a bien aidé dans ce sens. Car ceux qui détestent l'Amérique veulent se raccrocher aux valeurs véhiculées par la Francophonie. Elle a repris du grade ces dernières années, elle a gagné en fraîcheur, ce qui renforce sa capacité d'attraction, notamment auprès de la jeunesse internationale", conclut le Pr Bernard.