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Sondages et réformes sociales : l'influence de l'opinion en question

Logo de l'institut de sondages par Internet Odoxa

Alors que le conflit sur la réforme de la SNCF prend de l'ampleur, des sondages d'opinion très favorables au gouvernement et contre la grève engagée par les cheminots viennent conforter Emmanuel Macron dans ses choix. Le dernier sondage Internet du très récent institut Odoxa pose question sur la qualité et l'indépendance de ces entreprises "faiseuses d'opinion"… tout comme des conflits d'intérêts qui pèsent sur leurs dirigeants.

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Un sondage d'opinion de ce jeudi 4 avril 2018 d'Odoxa —  commandé et publié par France Info et Le Figaro — indique la chose suivante : "Grève à la SNCF : 57% des Français estiment que le mouvement de grève reconductible n'est pas justifiée, selon un sondage" (article France Info). Cette "majorité de Français contre la grève des cheminots" est comme à l'accoutumée un échantillon représentatifs de 1000 et quelques personnes, non pas interrogées par téléphone, mais par Internet. Le président et fondateur d'Odoxa, Gaël Sliman, sondeur et éditorialiste analysait les résultats d'une précédente enquête sur le même sujet publiée le 1er mars de la manière suivante sur son son site : "Les Français sont unanimement favorables à la suppression du statut de cheminot : cette décision est très largement approuvée (72%) et fait consensus au niveau sociologique et même politique".  Puis, utilisant des lettres majuscules, il martelait : "Logiquement dès lors, près de 6 Français sur 10 (58% contre 42%) estiment INJUSTIFIEE la mobilisation envisagée par les syndicats pour s’opposer à la réforme de la SNCF".

Les répondants des sondages en ligne ne constituent habituellement pas un échantillon de la population générale, ils sont donc peu fiables.Extrait de l'étude de l'tude de l'Institut national de la recherche scientifique québécois : "Avantages et désavantages du sondage en ligne coimme méthode de collecte de données"

Ces "opinions des Français", tranchées par le président de l'institut de sondage Odoxa sur des sujets aussi sensibles et complexes qu'un mouvement social contre une réforme gouvernementale vaste et inédite, sont utilisés par de nombreux médias qui les commandent afin de traiter et analyser l'actualité politique. Le personnel politique de la majorité s'en sert, lorsqu'il est invité sur les chaînes pour démontrer que son action est soutenue par "la majorité". Si, bien entendu, le sondage est en sa faveur du côté de cette même opinion, ce qui est très souvent le cas. Le poids de ces sondages est donc très important dans la vie politique française. Mais qui fait quoi, avec quelle motivation, intérêts, quels biais, quelle qualité et d'où parlent les différents acteurs et commentateurs de ces sondages qui influencent la perception du plus grand nombre — qui font ou défont les réformes ?

Sondages par Internet : souvent biaisés ?

Odoxa a été créé en 2014 par deux anciens directeurs du département opinion de BVA : Gaël Sliman — président de l'entreprise — et Céline Bracq — directrice générale. Leur crédo est le sondage d'opinion sur Internet. Les deux dirigeants d'Odoxa ont été souvent mis en cause pour l'aspect biaisé des questions posées, ce qui est encore le cas pour la grève des cheminots. Au point que Libération effectue un "décodage" sur le sujet : la façon de poser une question n'est jamais anodine et peut plus ou moins fortement influencer le sondé.

Les résultats [des sondages par Internet] sont limités par le fait qu’ils ne s’adressent qu’aux individus connectés à l’Internet, et que les aînés, les personnes vivant en région éloignée, les minorités visibles et les personnes à faibles revenus sont souvent sous-représentésExtrait de l'étude de l'tude de l'Institut national de la recherche scientifique québécois : "Avantages et désavantages du sondage en ligne coimme méthode de collecte de données"

Demander si "la grève des cheminots pour défendre leurs acquis sociaux et empêcher une privatisation de la SNCF vous semble justifiée" n'est pas la même chose que demander "trouvez-vous justifié que les cheminots partent à retraite à 52 ou 57 ans, aient la garantie d'un emploi à vie et voyagent quasi-gratuitement sur le réseau SNCF…?". Le terme "de garantie d'emploi à vie" étant un peu étrange puisqu'il s'agit en fait du statut de fonctionnaire : cette garantie est consubstantielle à la fonction publique.

Cette perte de statut revenant à dire que les nouveaux cheminots seront à terme sous contrat privé,  le sondage ne demande pourtant pas aux internautes s'ils sont "pour la privatisation de la SNCF" ou encore s'ils sont d'accord avec le fait que "des conducteurs de train sans statut spécifique et protections ni compensations particulière conduisent des trains à grande vitesse dans des conditions de sécurité moins importantes". Ce biais là aurait pu être choisi. Il ne l'a pas été.

Le choix des questions, leur formulation, leur orientation, la mise en avant de certains éléments sont donc très importants, et les biais se situent souvent à ces niveaux là. Le terme "offrir des avantages" n'est pas neutre, par exemple, alors que "donner des compensations" aurait pu être choisi à la place : 

Sondages Internet : peu fiables ?

Du côté de la représentativité des échantillons, de la qualité des sondages par Internet, de nombreux problèmes se posent. L'Institut national de la recherche scientifique québécois a produit une étude sur le sujet en 2011 et relève un premier problème : "(…) les sondages en ligne sont généralement non probabilistes, c’est-à-dire que leur échantillon n’est pas contrôlé : on ne sait pas qui y répond ou qui peut y répondre. Un échantillon probabiliste est constitué d’individus choisis et ciblés de manière à représenter proportionnellement la population générale et les minorités et « chaque individu doit avoir exactement la même chance que les autres de participer à l’enquête ». Les répondants des sondages en ligne ne constituent habituellement pas un échantillon de la population générale, ils sont donc peu fiables."

Les sondages jouent un rôle politique : loin de cerner « l’opinion » des individus, ils contribuent à l’orienter.Patrick Champagne, sociologue et auteur de "Faire l'opinion: Le nouveau jeu politique"

Un autre problème important touche la représentativité des sondages en ligne et la limite des résultats causée par la facilité ou la difficulté de l'accès à la technologie et la facilité d'usage : "(…)les résultats sont limités par le fait qu’ils ne s’adressent qu’aux individus connectés à l’Internet, et que les aînés, les personnes vivant en région éloignée, les minorités visibles et les personnes à faibles revenus sont souvent sous-représentés(…)".

Difficile, donc, de déclarer le dernier sondage Odoxa comme "l'opinion des Français" ainsi que le fait Gaël Sliman : il serait plus honnête de parler "des Français connectés, pas trops âgés et à revenus corrects et auto-déclarés".

La revue de chercheurs en sciences sociales, Cairn.info souligne de son côté que les sondages jouent un rôle politique très important, comme ce fut le cas en matière de réforme des retraites à la fin des années 90 :

"(…)Après la remise du rapport Charpin au Premier ministre Lionel Jospin, les médias traitent beaucoup du problème des retraites, commandant et commentant des sondages qui sont autant d’indicateurs des problématiques politiques dominantes : les questions posées n’attribuent pas la baisse du montant des futures retraites aux mesures prises par Édouard Balladur pour le régime général. Elles l’imputent aux évolutions démographiques, qui devraient faire baisser le ratio actifs/inactifs dans les années à venir, et, accessoirement, au chômage(…)"

Comme dans le cas de la réforme de la SNCF, c'est un rapport commandé par le premier ministre qui a déclenché la réforme, et comme dans le cas de Lionel Jospin en 1999, les sondages viennent conforter la nécesite de réformer grâce aux questions posées par des indicateurs qui ne prennent pas en compte toutes les raisons objectives du "problème". Selon le chercheur Patrick Champagne, la multiplication des sondages — orientés sur les mêmes causes — amènent  les sondés à aller dans le sens des réformes :

"Il n’est pas étonnant dans ces conditions que les sondages confortent la conclusion qu’une nouvelle réforme paraît « nécessaire aux Français ». 

Et le chercheur de conclure sur la vague de sondages de 2003 toujours pour une réforme des retraites — cette fois-ci par Jean-Pierre Raffarin — par cette analyse :

"Les sondages jouent un rôle politique : loin de cerner « l’opinion » des individus, ils contribuent à l’orienter. La publication des résultats de ces sondages dans la presse, qui les a commandés, a donné lieu à des interprétations partiales, reprises telles quelles dans le champ politique (…) De même, aucun sondage ne fit référence au contexte économique de l’époque : la crise boursière de 2000 était pourtant loin d’être sans conséquence sur les régimes de retraite par capitalisation. Au total, les sondages et leurs commanditaires, sous une neutralité apparente, ont en réalité été partisans (…)"

Intérêts croisés, influence et opinion manipulée ?

L'indépendance des instituts de sondage est sujette à caution. Gaël Sliman, avant de créer Odoxa a travaillé longuement pour BVA dont les actionnaires ont été le groupe Bolloré, propriétaire de nombreux médias et de l'institut de sondage CSA : les intérêts des capitaines d'industries pour la presse sont connues, tout comme leur proximité avec le pouvoir politique. Les soutiens d'Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle ont été importants de la part de ces grands patrons qui possèdent pour bon nombre des entreprises de médias : Patrick Drahi, dirigeant de SFR (Libération, Le Parisien et L’Express), Bernard Arnault, Président de LVMH (Journal Les Echos) Xavier Niel et Matthieu Pigasse (co-actionnaires du journal Le Monde) sont quelques exemples d'une très longue liste des décideurs ayant appelés à voter Emanuel Macron.

Lorsque le sondage de Gaël Sliman est commandé par France Info, c'est le même Gaël Sliman, en tant qu'éditorialiste de la chaîne qui vient démontrer le bien fondé de la réforme par l'adhésion de l'opinion via le sondage… qu'il a lui même effectué. Les éditorialistes expriment leur propre opinion et tendance, ceux plus à gauche auront tendance à défendre les services publics et le "mieux disant social", ceux plus à droite, des réformes libérales, le moins d'Etat et les privatisations. Il est clairement établi que les éditorialistes-sondeurs sont enclins à défendre les réformes libérales et ne s'en cachent pas. Mais est-il possible d'être à tous les étages de l'information, jusqu'à son décryptage, avec des sondages par Internet que l'on sait biaisés, peu fiables, pas assez représentatifs, et que l'on crée soi-même ? Gaël Sliman est-il crédible avec sa double casquette de fabriquant de sondages Internet qu'il éditorialise ensuite via son employeur et client France Info ?

Le concours Esomar  a été gagné par BVA en 2015 avec un article intitulé "Nudge me tender" (Esomar est une association mondiale des professionnels des études — European Society for Opinion and Marketing Research) Le concept du "nudge" est de « Mettre les individus dans un contexte de choix qui les incite à adopter un comportement spécifique recherché. C’est un coup de pouce pour modifier les comportements en utilisant les leviers de la norme sociale ». Le gouvernement français se vantait de faire une campagne de "nudge" à l'époque de ce prix décerné à BVA. Lorsque l'on sait que le "nudge" est avant tout fait pour influencer les choix des personnes, et que l'un des plus gros instituts de sondage en est le spécialiste, la question de l'influence, de l'orientation et de la véracité des opinions issues des sondages se pose… cruellement.

Vidéo de deux internautes sur les instituts de sondage, les liens avec le monde politique, économique, médiatique et les conflits d'intérêts qui pèsent sur eux :

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