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Sur les chemins de l'exil, 90% des femmes sont victimes de violences sexuelles

90% des violences subies au cours d'un parcours de migration sont le fait de passeurs. 
90% des violences subies au cours d'un parcours de migration sont le fait de passeurs. 
Jerome Delay / AP

Les femmes constituent 51% des flux migratoires dans le monde - et leur condition de femme les expose à des violences systémiques et répétitives, du départ à l’arrivée dans le pays d’accueil. 

Les femmes migrantes se lancent de plus en plus seules « sur les chemins, brutaux, de l'exil », et subissent un « continuum de violences », dans leur pays d'origine, sur le parcours de l'exil puis à leur arrivée en France. C’est le constat sombre dressé par le Centre Primo Lévy dans un rapport publié à l'occasion de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes, célébrée le 25 novembre. 

« Le passage par la Libye, le Maroc ou la Grèce sont des lieux où s'exerce systématiquement la violence sexuelle, dont les passeurs et les membres de forces de sécurité sont les principaux responsables », déplore encore le Centre, qui propose à Paris une prise en charge médicale et psychologique aux victimes de tortures et de violences politiques exilées en France. 

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Entamer un parcours de migration c’est se jeter tête la première dans l’inconnu et le danger, quel que soit son genre. Mais pour les femmes et les personnes LGBTQI+, le périple migratoire est une longue route marquée par les nombreuses violences qu’elles subissent. Avec les difficultés économiques, les violences sont parmi les principales raisons de la décision de l’exil : les zones marquées par des conflits sont souvent le théâtre de violences sexuelles. En Afrique notamment, les femmes fuient les mutilations génitales, les mariages forcés ou encore la violence de leur partenaire intime. D’après un rapport de l’ONU Femmes, l’Afrique est la région avec la plus forte prévalence de féminicides par partenaire intime ou membre de la famille, avec 17 200 victimes recensées en 2021.

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Réfugiées, demandeuses d’asile, personnes déplacées par les conflits… Le monde compte « 44 millions de femmes qui ont été contraintes de fuir leur foyer », rappelle Céline Mas, présidente d’ONU Femmes France. Beaucoup de femmes fuient aussi pour protéger leurs enfants : « Elles ont supporté les violences vis-à-vis d’elle, mais quand elles voient que ces violences se répètent dans la génération de leurs enfants, il y a une rupture», explique le Dr Armando Cote, psychologue clinicien pour le Centre Primo Lévy. « La raison du départ est donc aussi de protéger l’autre, et pas tellement se protéger elles. » Mais si « les femmes partent notamment pour des raisons de violences sexistes et sexuelles », une fois en situation de migration, « elles sont toujours exposées à ces risques » regrette Céline Mas.

Un exil qui vire au cauchemar

Le départ, qui est censé constituer une chance pour elles, se transforme bien trop souvent en piège : « Elles se retrouvent parfois dans des situations pires que celles qu’elles fuient », regrette Céline Mas. Selon une enquête de la Commission des Femmes réfugiées menée auprès de migrants ayant emprunté la route méditerranéenne entre l’Afrique du Nord et l’Italie en 2019, 90% des femmes et des filles ont été victimes de viols à un moment donné de leur voyage. 

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C’est autour du recours aux passeurs que se noue la violence sexuelle et que le risque de trafic est au plus haut : les passeurs sont responsables de 90% des violences sexuelles commises sur des parcours de migrations, notamment en pratiquant le stratagème du « partez maintenant, payez plus tard ». Ils enferment ainsi les femmes dans la dette, et les contraignent à l’esclavage sexuel ou à la prostitution pour rembourser leur droit de passage. Pour Céline Mas, c’est un sujet crucial, qui nécessite une véritable coordination pour  travailler au démantèlement de ces réseaux et poursuivre et punir ces individus.

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Le fait que les violences surviennent au cours d’une migration est un facteur aggravant : les victimes n’ont souvent pas accès aux soins de santé nécessaires pendant des mois, ce qui entraîne une dégradation dramatique de leur santé physique comme mentale : « Le viol crée des dissociations, des phénomène de traumatisme qui sont très fort et peuvent avoir des conséquences à très long terme », rappelle Céline Mas. « En cas de stress post-traumatique, ces conséquences peuvent apparaître des années après et se manifester par un isolement, des addictions, des burn out… » 

Une prise en charge complexe 

Des phénomènes traumatiques aggravés par une situation de déracinement et qui peuvent avoir un impact sur l’insertion des victimes une fois arrivées dans le pays d’accueil. D’où l’importance d’un accompagnement pluridisciplinaire, (psychologique, médical, social et juridique) et sur le long terme. « Sur la question des violences sexuelles, beaucoup de femmes ne parlent pas. Le grand public peut ne pas comprendre pourquoi elles ne portent pas plainte, mais être violée en période de conflit, ou quand on est en situation de migration est d’une barbarie atroce », insiste Céline Mas. « Il faut beaucoup de temps, de soins, de bonnes expériences pour que les choses se remettent en place ». 

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Or, quand elles arrivent dans le pays d’accueil, ces femmes sont souvent confrontées à de nouveaux traumatismes : « Il faut se poser la question de la précarité », explique le Dr Cote. Migrer c’est abandonner son statut social et professionnel, sa famille… « On n’oublie pas ce moment de l’exil, de la traversée, de dormir dans la rue, de l’insécurité », détaille le médecin. 

Laisser à la parole le temps de se libérer 

Armando Cote insiste lui aussi sur l’importance d’une prise en charge au long cours : « Souvent la demande commence par le médical, les réfugié.es parlent plutôt des symptômes “à côté” : maux de tête, maux de ventre, cauchemars… le moment de la violence sexuelle direct, lui, met énormement de temps pour être évoqué ». 

Pudeur culturelle, sentiment de honte, amnésies traumatiques… la libération de la parole est un challenge et un enjeu crucial pour les migrantes. Lorsque ces femmes se présentent devant l'administration et la justice françaises pour demander l'asile, le traumatisme subi, allié à cette « situation paradoxale » de devoir « parler de ce qu'elles tentent d'oublier », vont « handicaper leur capacité à donner un récit clair et convaincant, attendu notamment de la part de militantes politiques », observe Maxime Guimberteau, responsable de la communication et du plaidoyer de l'association Primo Lévy. 

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"On claque la porte à ces gens!", nous confie la photographe Marie Dorigny, auteure de l'exposition "Displaced-femmes en exil" lors du festival international Visa pour l'image, août 2016 à Perpignan (France).
©TV5monde, reportage P. Achard, C.Alliot, S.André

Et la situation des femmes migrantes semble s’aggraver depuis quelques années. Entre la pandémie de Covid, qui a amené de nombreuses restrictions de circulation, et la multiplication des conflits, « les migrant.es se décrivent maintenant comme des survivantes et ça c’est nouveau. Avant il y avait des routes, des chemins sûrs … Aujourd’hui il n’y a que des barrières et des inconnues… » déplore le Dr. Cote.