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Syndrome indien, de Paris, de Stendhal... quand les voyageurs deviennent fous

Des Indiens se pressent dans une rue d'un marché de gros à New Delhi, en Inde, vendredi 11 juillet 2014. 
Des Indiens se pressent dans une rue d'un marché de gros à New Delhi, en Inde, vendredi 11 juillet 2014. 
© Saurabh Das/ AP

Fuite des hôtels, bouffées délirantes, hallucinations visuelles et auditives... Certains voyageurs développent des troubles psychiatriques au moment de leur séjour à l'étranger. La perte de repères sociaux et les attentes erronées sur l'environnement du voyage provoquent un syndrome, appelé "syndrome du voyageur". Mais de quoi s'agit-il ? Où en est la recherche sur ce syndrome ? 

Imaginez, vous décidez de partir faire un stage de yoga en Inde. Une fois arrivé sur place, vous commencez à délirer. Pourtant tout allait bien dans votre vie. Vous pensez tout d’un coup que vous êtes la réincarnation d’Hitler et que vous pouvez faire du mal à toute la planète. Du coup, il faut mettre fin à vos jours et vous mettez votre tête dans un seau. Cette expérience glaçante est celle décrite par une patiente du médecin Régis Airault du consulat de France à Bombay (Mumbaï) dans les années 1985-86.

Saine et sauve, cette patiente est l’un des nombreux témoignages troublants auxquels le praticien s’est retrouvé confronté dans son expérience de psychiatre en Inde.

Ces personnes jusque-là indemnes de tout trouble psychiatrique, et n’ayant consommé aucune drogue, éprouvent soudain un sentiment d’étrangeté et perdent contact avec la réalité.

Régis Airault, psychiatre et auteur du livre Fous de l'Inde

Fuites des hôtels, hallucinations visuelles, voix intérieures poussant les patients à se dépouiller de leurs vêtements… Au premier abord, tout s’apparente à des troubles traumatiques et psychotiques, comme en vivraient des soldats en terrain de conflit.

Mais là, "ces personnes jusque-là indemnes de tout trouble psychiatrique, et n’ayant consommé aucune drogue, éprouvent soudain un sentiment d’étrangeté et perdent contact avec la réalité", précise Régis Airault. Le médecin constate alors l’existence d’un véritable "syndrome indien" touchant les Occidentaux – pour la plupart des adolescents et des jeunes adultes – qui vont en Inde.

Un syndrome lié directement à l’expérience du voyage

En fait, le trouble psychologique observé n’est pas lié à un choc culturel. Il n’est pas lié à une pathologie précédent le voyage. Le voyage et le départ à l’étranger n’est pas une expérience traumatisante en soit, comme pourraient l’être la trajectoire d’un exilé ou d’un soldat.  

Ce que décrit Régis Airault ici spécifiquement, "ce sont des bouffées délirantes déclenchées par le voyage." D’où le terme de "voyage pathogène", employé par le médecin. On peut le définir comme une bouffée délirante aiguë déclenchée par le voyage.

Et le plus étonnant, c’est qu’en rentrant chez soi, ces bouffées délirantes disparaissent assez rapidement. "Lorsque l’on rapatrie les patients dans l’avion, ils sont encore en plein délire. Et lorsque l’on arrive, souvent leurs parents les attendent avec un cadeau et, d’un coup, ils se remettent à parler, à aller bien." Fasciné par le caractère étrange de ces histoires, Régis Airault en a fait son objet d’étude. Il en a même écrit un livre Fous de l’Inde, Délires d'occidentaux et sentiment océanique des Editions Payot .

Voir aussi : Les Français et l'Inde : le grand choc…

En Inde, certains voyageurs pensent qu’ils vont trouver la paix et la sérénité (…). Or, c’est complètement faux. Ils arrivent dans un contexte très violent où les rapports sociaux sont très durs. 

Olivier Bouchaud, chef de service de médecine du voyage de l’hôpital Avicenne à Bobigny

Ce syndrome a été observé dans d’autres pays. Chaque culture semble désigner à ses membres un lieu où il est plus facile de décompenser et de perdre pied avec la réalité qu’ailleurs.

Pour les Japonais, ce sera la France avec le Syndrome des Japonais à Paris et leur désemparement face à leur vision idéalisée de la ville. Le Syndrome de Jérusalem décrit lui les délires mystiques de voyageurs submergés par l'ambiance religieuse de la ville. À Florence, en Italie, l’exaltation procurée par la beauté des œuvres d’arts déclenche le Syndrome de Stendhal. Tous ont en commun la perte de repères entre la réalité attendue et la réalité effective de l’expérience vécue.

Une perte de repères sociaux et une idée fausse de l’environnement

En Inde, certains voyageurs pensent qu’ils vont trouver la paix et la sérénité (…). Or, c’est complètement faux. Ils arrivent dans un contexte très violent où les rapports sociaux sont très durs”. Selon le médecin Olivier Bouchaud, chef de service de médecine du voyage et spécialiste des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Avicenne à Bobigny, l’absence de repères sociaux explique ce déséquilibre.

Les patients tombent de haut, ce qui fait décompenser gravement des maladies psychologiques, psychiques et ça se finit parfois très mal. 

Olivier Bouchaud, chef de service de médecine du voyage de l’hôpital Avicenne à Bobigny

Les patients avaient tous également une idée fausse de l’environnement dans lequel ils allaient évoluer. “Quand on découvre que ça ne correspond pas du tout à ce qu’on s’était imaginé, c’est une chute brutale”, assure Olivier Bouchaud.

Pour les Japonais, le côté mythique de la ville de Paris est en jeu. “Il y a cette idée qu’on vit à Paris comme dans les années folles en 1930, avec des femmes très bien habillées, avec l’ombrelle”, détaille Régis Airault. Serveurs pressés, visages fermés, impolitesses… Les touristes étrangers sont confrontés à une expérience souvent bien éloignée de cet imaginaire.

Vue extérieure du célèbre cabaret Moulin Rouge à Paris, le 4 octobre 1989. 
Vue extérieure du célèbre cabaret Moulin Rouge à Paris, le 4 octobre 1989. 
© Michel Lipchitz/ AP

"Sentiment océanique" et déclenchement des délires psychotiques

Perdus dans l’immensité, “les voyageurs sont littéralement absorbés par une autre réalité où tout paraît possible, où tous les fantasmes semblent pouvoir se réaliser" détaille le psychiatre. Le concept est repris du "sentiment océanique" dont Sigmund Freud parle au début de son livre Malaise dans la civilisation : un "sentiment d’union indissoluble avec le grand tout et d’appartenance à l’universel." Et les délires psychotiques apparaissent. 

"Les patients tombent de haut, ce qui fait décompenser gravement des maladies psychologiques, psychiques et ça se finit parfois très mal", détaille Olivier Bouchaud. "Il y a plusieurs stades. Cela peut aller de la simple déception jusqu’à des bouffées délirantes." Certains voyageurs ont des voix intérieures qui leur disent de faire telle ou telle chose, par exemple d’abandonner des vêtements. De faire certains rituels très mal perçus par la population locale. "Cela exagère un peu l’agressivité de l'environnement."

Le syndrome n'existe pas dans la nomenclature OMS des maladies. C'est la manifestation de désordre qui sera classée, si c’est sous forme de dépression aiguë, de maladie suicide.

Olivier Bouchaud, chef de service de médecine du voyage de l’hôpital Avicenne à Bobigny

Il est ensuite difficile ensuite de les ramener à la raison. "Les traitements ne sont pas magiques en cinq minutes. Vous devez discuter avec des gens qui courent, vous fuient", raconte Régis Airault. D’autant que le syndrome a mis du temps à être théorisé et donc à  être pris en charge.

Un syndrome peu documenté

Aujourd’hui, le syndrome est reconnu par la profession. "Mais il n’a pas de reconnaissance dans la nomenclature OMS [NDLR, Organisation mondiale de la Santé] des maladies, nuance Olivier Bouchaud. C’est la manifestation de désordre qui sera classée. Si c’est sous forme de dépression aiguë, de maladie suicide."

En fait, il est très difficile de classer le syndrome dans un cadre bien précis. Ses manifestations sont très variables. Peu de données existent sur la question. Mais Régis Airault a récolté plusieurs centaines de témoignages de patients ayant vécu des traumatismes similaires. Olivier Bouchaud parle lui "de situations rares" d'après sa propre expérience. "Ça a peut-être dû m’arriver une dizaine de fois dans ma carrière." Pour y répondre, selon ce médecin, il faudrait sonder les compagnies d’assurances pour évaluer l’ampleur du phénomène.

En attendant, la seule solution reste d’anticiper au mieux toute crise avant le départ. "Parfois on repère ces fragilités si une personne veut aller dans ces pays à risque comme l’Inde ou Israël. On leur explique que voyager n’est pas un moyen de régler un problème psychique."

Voir aussi : ​Syndrome de la Havane, le mal mystérieux d'anciens diplomates canadiens