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Syrie : un nouveau terrain de la guerre froide

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Patrick Forestier, grand reporter Paris Match, invité de TV5Monde

Après une semaine de silence, la Russie commence à reconnaître du bout des lèvres la présence de mercenaires russes en Syrie. Officiellement interdits, ils représentent —via le "Groupe Wagner" qui les emploie pour la plupart — des pions de ce que l'on pourrait qualifier de nouvelle guerre froide entre Moscou et Washington : une guerre par procuration. 

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Certains l'appellent la doctrine Gerasimov. C'est en réalité un article de 2000 mots titré "La valeur de la science est dans la prospective", rédigé par le chef d'état-major de l'armée russe, Valery Gerasimov, qui pose les fondamentaux de la guerre du futur — la guerre "hybride" — et dévoile la pensée militaire russe. Ecrite en 2013, au début de la crise ukrainienne et peu de temps avant l'annexion de la Crimée, cette doctrine semble avoir migré sur des terrains plus reculés, plus éloignés de la sphère d'influence traditionnelle de la Russie : la Syrie.  Lisez plutôt ce qu'elle explique :

"Les règles de la guerre ont changé. Le rôle des moyens non-militaires pour atteindre les objectifs politiques et stratégiques a augmenté et, dans de nombreux cas, ils ont dépassé le pouvoir de la force des armes dans leur efficacité. Tout ceci est complété par des moyens militaires cachés. "
Général Valery Gerasimov - chef d'état-major de l'armée russe 

Dit autrement, cette nouvelle guerre prendrait désormais la forme d'une guerre souvent sans contact, de haute précision, et dans laquelle cyber-information, renseignement, pressions politiques et économiques et soft power jouent un rôle essentiel. 

Pendant ce temps, l'engagement militaire conventionnel, au sol, serait externalisé et confié à des entreprises... privées.

Si la pratique existe depuis de nombreuses années côté américain, et de façon assumée et critiquée par Moscou (cf. ci-dessous), via des sociétés militaires privées (SMP) et leurs "contractors"  (des mercenaires) déployés dans les zones de conflit, elle était jusqu'à présent interdite par la Russie. 

Le Ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov dénonce la présence américaine en Syrie dans une interview exclusive sur Euronews (16/02/2018) :

"Les Américains sont présents constamment depuis deux ou trois ans. Et notamment depuis que la coalition menée par Washington œuvre en Syrie. Pendant ce temps là, les forces spéciales américaines et d'autres unités sont sur le terrain syrien alors qu'ils n'ont reçu aucune invitation de Damas, ni aucun mandat du Conseil de sécurité des Nations unies", a reproché Sergueï Lavrov, au micro d'Euronews.

"Il est clair que la stratégie des Etats-Unis est probablement de s'installer définitivement en Syrie avec leurs forces armées comme ils veulent le faire en Irak et en Afghanistan, et cela malgré toutes leurs promesses. Dans leur volonté de s'installer de manière permanente en Syrie, ils sont en train d'isoler un morceau énorme du territoire syrien, en violation de la souveraineté de la République arabe syrienne. Ils sont en train de créer une sorte d'autorité quasi locale. Ils tentent de créer une unité autonome avec le soutien des Kurdes", a-t-il poursuivi.

Mais la médiatisation de la mort de mercenaires russes enrôlés par des milices pro-Assad (certaines sources évoquent 300 morts) et tués début février dans des frappes aériennes américaines dans la région riche en hydrocarbures de Deir Ezzor, jette la lumière sur cette nouvelle forme de guerre froide à l'oeuvre au Moyen-Orient. 

Car il s'agit du premier cas connu d'affrontement entre forces russes — certes paramilitaires — et militaires américains depuis la fin de la Guerre froide.

Wagner, une armée russe privée ? 

Derrière ces centaines de mercenaires russes, dont la Russie tait l'existence, existe une entreprise très active : le Groupe Wagner

Sans existence légale, puisque les sociétés militaires privées (SMP) sont officiellement interdites dans la Fédération, le Groupe Wagner s'est déjà fait connaître dans l'Est de l'Ukraine au début des années 2010 avant de faire parler de lui, désormais, en Syrie.

Cette présence syrienne remonterait à l'automne 2015, soit la période à laquelle la Russie a lancé sa campagne de frappes aériennes en soutien au régime de Bachar al-Assad, selon le journal en ligne Fontanka.ru, qui a consacré de longues enquêtes à cette organisation.

Le nombre d'hommes du Groupe Wagner présents en Syrie aurait varié selon les périodes, allant de 2.500 au plus fort des combats, notamment lors de la bataille pour la reprise de Palmyre à Daech en mars 2016, à un millier en moyenne avant que leur présence ne se réduise à l'été 2016, et que leur mission évolue vers de la "garde d'installations pétrolières", désormais.

Si l'on ne sait pas exactement le nombre des pertes humaines chez Wagner, une fourchette allant de 500 à 600 morts est avancée par Sky News en août 2016. Un nombre qui contraste fortement avec le bilan officiel de l'armée russe : 30 soldats tués sur la période. Le media britannique précise par ailleurs la rémunération de ces mercenaires jetés sur les fronts syriens : 3000 livres par mois. 

Wagner et renseignement russe côte à côte

Le site Fontanka rapporte que jusqu'à l'été 2016, le camp d'entraînement des Wagner était à Molkino en Russie, près de Krasnodar (sud), au même endroit que la base d'une brigade des forces spéciales du GRU, le renseignement militaire russe.

Dmitri Outkine, un ancien officier du GRU fondateur du groupe Wagner, était au Kremlin le 9 décembre 2016 pour une cérémonie en l'honneur des "héros" russes de la Syrie. Apparaissant à la télévision, il s'était fait photographier à côté de Vladimir Poutine.

Selon les médias russes, le groupe Wagner est financé par Evguéni Prigojine, un homme d'affaires de Saint-Pétersbourg, surnommé le "cuisinier" ou le "chef de Poutine". Prigojine a conclu de nombreux contrats avec l'armée russe et vient d'être inculpé avec 12 autres Russes, aux Etats-Unis pour ingérence dans la campagne présidentielle de 2016 qui a porté Donald Trump au pouvoir.
                  
Evguéni Prigojine a d'ailleurs fondé en 2016 une nouvelle société baptisée "Euro Polis", assure Fontanka. Sa mission : reprendre et contrôler les installations pétrolière syriennes pour le compte du gouvernement syrien.

Enfin, outre Wagner, Moscou a récemment envoyé un nombre estimé de 800 soldats tchétchènes et ingouches en Syrie, selon les chercheurs hongrois Krisztián Jójárt et András Rácz (auteurs de la thèse "Pensée militaire russe contemporaine sur les conflits du 21ème siècle : au-delà de la doctrine Gerasimov") ce qui suggère, que malgré la diminution de la présence militaire officielle, l'intervention de Moscou semble loin d'être terminée.

Cette nouvelle politique étrangère russe affirmée incite à penser que d'autres missions expéditionnaires sont à prévoir dans les zones présentant un intérêt significatif pour le Kremlin.

Une politique russe suivie de près par l'OTAN, qui doit sans doute veiller à ne pas se faire prendre de court, comme lors de l'annexion de la Crimée en 2014.  

A Washington, le ministre américain de la Défense Jim Mattis s'y est déjà attelé.

Il a prévenu qu'il voulait enquêter. 


>>Pour aller plus loin : lire la thèse (en anglais) de Stephen R. Covington, Conseiller international et stratégique auprès du commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR),  l'un des deux commandants stratégiques de l'OTAN.