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Taïwan : la désescalade entre Chine et États-Unis est possible, encore faut-il la trouver nécessaire

Des troupes aéronavales de la marine dirigées par les navires amiraux USS Ronald Reagan (CVN 76) et USS Carl Vinson (CVN 70) naviguent pour mener plusieurs opérations dans la mer des Philippines, le 3 octobre 2021. Une série de récents vols militaires chinois au large de Taïwan et les manœuvres navales des États-Unis et de leurs alliés pour renforcer les routes maritimes contestées par la Chine, alimentent des tensions croissantes dans une région déjà à fleur de peau.<br />
Gray Gibson/U.S. Navy
Des troupes aéronavales de la marine dirigées par les navires amiraux USS Ronald Reagan (CVN 76) et USS Carl Vinson (CVN 70) naviguent pour mener plusieurs opérations dans la mer des Philippines, le 3 octobre 2021. Une série de récents vols militaires chinois au large de Taïwan et les manœuvres navales des États-Unis et de leurs alliés pour renforcer les routes maritimes contestées par la Chine, alimentent des tensions croissantes dans une région déjà à fleur de peau.
Gray Gibson/U.S. Navy

Entretien. La région indo-pacifique est la zone la plus militarisée au monde. Avec la crise de Taïwan, l'escalade des tensions ne fait qu'augmenter entre la Chine et les États-Unis. Une guerre imminente est-elle plausible ? Quelles solutions pour l'éviter ? Analyse avec Jean-Philippe Béja, politologue, spécialiste de la Chine. 

Tv5Monde : La région indo-pacifique est la zone la plus militarisée au monde. Depuis quand, et pourquoi ?
 

Jean-Philippe Béja : C’est la route par laquelle passe le pétrole pour aller du Moyen-Orient vers l’Extrême Orient. C’est une route stratégique très importante, puisque l’on passe par l’Océan Indien et l’Océan Pacifique pour y arriver. Il y a aussi des grandes puissances qui sont présentes. Les États-Unis, la Chine, l’Inde. Bien évidemment, quand vous avez ce genre d’ingrédients, chacun cherche à défendre ses intérêts, à l’aide de forces militaires. 

Jean-Philippe Béja est sinologue, politologue, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI/Sciences Po).
Jean-Philippe Béja est sinologue, politologue, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI/Sciences Po).

Au début du XXIe siècle, la présence américaine dans la zone était écrasante. Ses forces navales étaient extrêmement importantes. Il y a toujours eu des tensions dans la région de Taïwan, mais dans l’ensemble, cette flotte était hégémonique. 

Depuis le début du XXIe siècle, est apparu un très fort développement de la marine chinoise. L’armée populaire de libération a mis le paquet sur la marine pour se projeter à l’extérieur et la Chine a défendu de manière plus agressive sa ligne des neufs points : si vous regardez une carte, vous voyez que les eaux territoriales chinoises vont pratiquement jusque l’Indonésie et la Malaisie, en englobant Taïwan. 

Depuis une dizaine d’années, il y a une très forte militarisation dans cette zone. Il y a cinq ans, les Chinois ont construit des îles artificielles, qui sont en fait des bases militaires pour contrôler la région. Ils ont maintenant deux portes-avions alors qu’avant ils n’en avaient pas. Les États-Unis s’inquiètent, bien évidemment, de cette montée en puissance. 


La Chine ne le fait pas pour contrer les Américains. La Chine le fait pour être une grande puissance et elle trouve sur son chemin les États-Unis. 
Jean-Philippe Béja, politologue, spécialiste de la Chine

Tv5Monde : À quoi est due cette montée en puissance de la Chine ? 

Jean-Philippe Béja : La Chine, notamment depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, a l’intention de récupérer sa position sur la scène internationale. Si d’un côté vous avez une puissance qui monte, et de l’autre une puissance installée, vous avez des chances qu’il y ait des contradictions entre ces deux puissances. La Chine ne le fait pas pour contrer les Américains. La Chine le fait pour être une grande puissance et elle trouve sur son chemin les États-Unis. 

Tv5Monde : Que gagnerait la Chine à se réunifier avec Taïwan, cette relativement petite île de 23 millions d’habitants ? 

Jean-Philippe Béja : C’est une raison historique. La Chine revendique la propriété de Taïwan, elle affirme qu’elle fait partie de son territoire. Il s’agit donc pour Pékin de finir la réunification de la Chine. Ils ont récupéré Hong-Kong, ils ont récupéré Macao. Taïwan a été cédé au Japon en 1895. Depuis, l’idée est de récupérer Taïwan. Depuis 1949 et l’exil du gouvernement de la République de Chine, emmené par le leader Tchang Kaï-chek, à Taïwan, l’île est de facto un gouvernement indépendant. Elle est démocratique et n’a aucune intention de rentrer dans le giron de la Chine. 

Tv5Monde : Que pense l’opinion publique chinoise de la réunification de Taïwan, après la crise de Hong-Kong ? 

Jean-Philippe Béja​ : Comme vous le savez, il n’y a pas de liberté de la presse. L’opinion publique n’est pas véritablement autonome donc nous n’en avons pas la moindre idée. Dans l’ensemble, ce que l’on entend, c’est que Taïwan fait partie de la Chine. Quand Xi Jinping promet qu’il va réunifier la Chine dans un avenir relativement proche, il flatte un nationalisme très répandu aujourd’hui. Même si beaucoup de libéraux, de démocrates, d’opposants au parti communiste chinois ou en tout cas à Xi Jinping, estiment qu’il est très bien qu’il y ait une expérience démocratique avec une population chinoise.

► Regarder : En Chine, Xi Jinping promet la réunification pacifique de Taïwan

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Tv5Monde : Les États-Unis vendent des armes à Taïwan et vont jusqu’à former ses forces. Que représente le gouvernement démocratique pour les Américains ?
 

Jean-Philippe Béja : On vient de voir ce qu’il s’est passé avec l’Afghanistan. Abandonner ses alliés fait très mauvaise impression. Normalement, les Américains doivent prendre la défense de Taïwan. C’est ce que stipule le Taïwan Relation Act de 1979. L’accord a été signé et accepté par les Chinois à l’époque. En ce sens, ce sont eux qui changent le statu quo.
 

Tv5Monde : Hier, un sous-marin américain a été violemment percuté en mer de Chine du Sud. Sait-on à quoi cela est dû et pourrait-on imaginer à l’avenir des débordements de la sorte, au vue de la tension déjà existante ?

Jean-Philippe Béja : Quand vous avez une zone très militarisée et qu’on se balade dans un détroit qui fait 150 kilomètres, on risque d’avoir ce genre d’incidents. Ils peuvent d’ailleurs dégénérer. Cela a déjà créé des guerres mondiales. Je ne suis pas en train de dire que ça va être le cas, mais disons que cette montée de tension est un peu inquiétante.

► Regarder : La Chine s'introduit dans l'espace aérien taïwanais

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Tv5Monde : Que peuvent concrètement faire Joe Biden et Xi Jinping pour éviter une confrontation entre leurs deux pays ?

Jean-Philippe Béja : Ils ont toutes les cartes en main. Ils peuvent décider de limiter la confrontation, sans aucun problème. Comment ? Simplement en se mettant d’accord. Il suffit d’une négociation. 

Tv5Monde : Les deux puissances ont donc juste besoin d’avoir envie que la montée des tensions cesse pour que ce soit le cas ? 

Jean-Philippe Béja : Oui. Ou plutôt estimer qu’elle est nécessaire. En parallèle, la Chine comme les États-Unis n’hésiteront pas à entrer dans la confrontation si elle est nécessaire, elle aussi. 


La Chine et les États-Unis peuvent décider de limiter la confrontation, sans aucun problème, simplement en se mettant d’accord.
Jean-Philippe Béja, politologue, spécialiste de la Chine

Tv5Monde : Une menace de guerre imminente est-elle plausible ? 

Jean-Philippe Béja : Un incident est toujours possible. Quand on a de très fortes tensions, ce risque est accru. Mais théoriquement, il n’y a pas de guerre lorsque nous nous trouvons face à des gens responsables. Je me pose de plus en plus de question sur Xi Jinping, qui s’est lancé dans une course en avant. Mais si les canaux de communication sont suffisants, nous n’aboutirons pas à une guerre.

Regarder : La Chine de Xi Jinping se comporte-t-elle comme un grand prédateur ?

Tv5Monde : Les alliances de puissances créées par les États-Unis, avec l’AUKUS ou encore le QUAD, sont-elles autant de potentiels remparts à une guerre ? 
 

Jean-Philippe Béja : C’est la tactique de la dissuasion. Elle se fait beaucoup dans le cadre nucléaire. Si vous montrez que vous êtres très très fort, personne n’osera vous attaquer.