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Technologie : pourquoi Huawei est une épine dans le pied des nations développées ?

Le géant chinois de la téléphonie Huawei est devenu une entreprise non-grata en Amérique du Nord, en Australie et peut-être bientôt dans certains pays d'Europe. Accusé d'espionnage pour le compte de son gouvernement, le leader de la technologie 5G dément, mais le passé de l'entreprise est loin de plaider en sa faveur, tout comme la politique de la Chine en la matière. Explications.  

A l'occasion de la visite européenne du président chinois dans le cadre des "Nouvelles routes de la soie", ce dernier s'est rendu samedi 23 mars 2019 dans la principauté  de Monaco,  la veille de sa visite en France, ce dimance 24 mars 2019. C'est l'entreprise chinoise Huawei qui a signé un accord pour le déploiement du nouveau réseau très haut débit 5G avec la principauté.

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Huawei est devenu en quelques années un mastodonte planétaire de la téléphonie et des fournitures de réseaux de télécommunication et d'informatique, au point d'être aujourd'hui le leader de la technologie 5G. 
 

Les enjeux de la technologie 5G

La 5G vise des secteurs très variés
, qui n’auraient pas nécessairement d’autre élément commun que cette technologie, mais qui sont des piliers importants d’une société : l’énergie, la santé, les médias, l’industrie ou le transport. L’objectif de la 5G serait donc de permettre une meilleure gestion de tous ces réseaux (smart grids, smart agriculture, industrie du futur) et de leurs interconnexions en vue d’une distribution plus efficace et plus réactive. La santé, les transports et les médias sont des secteurs très « proches » du quotidien de nos concitoyens : les améliorations dans ces secteurs ont donc un impact directement visible sur notre vie quotidienne. L’introduction, dans le domaine médical, de robots pour l’exécution d’opérations chirurgicales spécialisées, la vidéo à la demande ou encore l’arrivée de nouvelles fonctionnalités connectées dans la voiture ont déjà amélioré notre vie de tous les jours. La 5G promet d’aller au-delà dans ces domaines : elle pourrait permettre des diagnostics et des opérations à distance en temps réel, démocratiserait le streaming de vidéo 3D à 360 degrés, donnerait accès aux utilisateurs à une énorme quantité de contenus vidéo avec une qualité qui ira au-delà de la très haute définition (4K, 8K…). Le monde de l’automobile pourrait utiliser ces nouveaux réseaux pour permettre aux véhicules non seulement de prendre des décisions sans intervention humaine, mais aussi de communiquer entre eux (cette réalité est déjà possible, par exemple, avec la première flotte expérimentale de taxi 100% autonome mise en service à Singapour par les sociétés nuTonomy et Grab2 ), avec des temps de réaction compatibles avec les exigences d’un déplacement à haute vitesse. (Extrait du rapport de l'ARCEP (Autorité de régulation des télécoms et de la poste), de mars 2017 : "Les enjeux de la 5G".

Mais depuis quelques mois un mouvement de défiance parti d'Australie, suivie par les Etats-Unis s'est déclaré à l'encontre de l'équipementier chinois, menant à des interdictions gouvernementales pour le déploiement des futurs résaux 5G que l'entreprise devait effectuer, aidée d'une autre multinatinale chinoise : ZTE.

La nature de cette défiance se joue à plusieurs niveaux mais commence à poser un problème mondial très embarrassant : sans Huawei, la 5G arrivera bien plus tard que l'année 2020 dans les pays écartant la firme chinoise . Il faut dire que l'entreprise s'est faite prendre la main dans le "sac numérique de l'espionnage industriel" à plusieurs reprises. Et que son gouvernement peut aussi la contraindre, au besoin, de le faire…

Loi chinoise de coopération et précédents d'espionnage

La raison invoquée en août 2018 par le gouvernement australien pour exclure Huawei des marchés concernant le déploiement de la 5G, est très simple : la loi chinoise de 2017 de coopération avec les services de renseignement. Celle-ci impose à tout citoyen ou entreprise chinoise de coopérer et garder secrète cette coopération sur simple demande du gouvernement. L'espionnage pouvant être imposé par la Chine à ses entreprises implantées à l'étranger n'est donc pas de nature à rassurer les 170 nations… clientes de Huawei. Surtout quand l'on sait que la multinationale a déjà à son actif quelques précédents dans l'espionnage informatique, dont celui avéré du siège de l'Union africaine, en Ethiopie à Addis-Abeba . La "fuite de données spectaculaire" vers la Chine, qui s'est étalée de janvier 2012 à janvier 2017 a été dévoilée par le quotidien Le Monde un an après les faits. Le bâtiment flambant neuf de l'UA et tous ses équipements informatiques avaient été financés et installés par la Chine avec des entreprises chinoises…

Plus récemment, le 16 janvier 2019, le département de justice américain a publié un acte d'accusation pour "conspiration à des fins de vols de secrets commerciaux" à l'encontre de Huawei basé sur des échanges de mails d'employés de l'entreprise. Ces derniers planifiaient le vol d'un robot de la firme T-Mobile en 2012…
 
D'autres affaires de vols de données impliquant des matériels informatiques ont émaillé l'actualité des technologies depuis plusieurs années, dont celle concernant la micro-puce chinoise d'espionnage cachée dans des matériels américains. Si le nom de Huawei n'est pas sorti lors de cette révélation, des agents de services de renseignement australiens et américains affirment, eux , depuis plusieurs années, que les matériels de réseaux sans fil de la firme technologique sont modifiés pour permettre l'espionnage à distance par le gouvernement chinois. Les équipements 5G sont donc directement concernés…

Huawei : une réputation d'aspirateur de données

Le fondateur et PDG de Huawei, Ren Zhengfei, est un ancien officier de l'armée et membre du Parti communiste chinois depuis près de 40 ans, ce qui pose question lorsqu'il affirme dans les médias que "son entreprise n'a rien à voir avec le gouvernement [chinois] et n'espionne personne". Facebook a admis avoir partagé les données de ses utilisateurs avec Huawei, et de nombreux accords de la firme chinoise pour aspirer les données des utilisateurs de ses smartphones ont été dénoncés par les directeurs de la NSA, de la CIA et du FBI au Sénat. Le Pentagone a par ailleurs interdit l'utilisation des matériels de Huawei et ZTE dans ses bases à l'international. Selon le directeur du FBI, l'arrivée de produits Huawei sur le territoire américain pourrait permettre à la Chine "d'influencer, voire de contrôler nos infrastructures de télécommunications", craignant notamment des "vols d'informations confidentielles" et "des activités d'espionnage indétectables". L'accusation a le mérite d'être claire. L'entreprise a répondu dans un communiqué qu'elle était "au courant de toute une série d'activités du gouvernement américain visant à empêcher Huawei de pénétrer le marché américain". 

En France, la situation est embarrassante à plusieurs titres puisque le constructeur automobile PSA travaille déjà avec Huawei pour ses véhicules connectés. Bouygues utilise majoritairement des équipements Huawei tant pour la 4G que pour l'accès à Internet de ses clients avec des "box" estampillées… Huawei. La firme est présente sur le territoire depuis 16 ans et est "premier employeur chinois" en France. Les réseaux français sont donc largement équipés en matériels Huawei, sachant que les tests pour la 5G en France ont été faits avec… Huawei.

Une réunion a donc eu lieu le 16 janvier 2019 entre les opérateurs mobiles et Internet, la FTT (Fédération française des télécoms), l’Arcep (Autorité de régulation des télécoms et de la poste), l’ANSSI (Agence nationale de sécurité des systèmes d'information) et la DGE (Direction générale des entreprises) pour mettre en place une stratégie face aux soupçons qui pèsent sur le géant chinois. L'interdiction ne serait pas la piste retenue mais plutôt un contrôle par l'ANSSI sur les déploiements d'opérateurs. En plus de la "règle confidentielle" du gouvernement qui veut que les opérateurs ne doivent pas dépasser 50% de matériels réseaux Huawei, aucun en Ile de France tout comme dans la partie la plus "sensible" du réseau. 

Le Japon et la Nouvelle Zélande ont déclaré suivre la voie de l'exclusion débutée par l'Australie et le Japon, l'Allemagne a commencé à évoquer cette possibilité : Huawei pose un problème aux nations développées, mais pas à la France qui se prémunit  sans mettre à l'amende le constructeur pour, il semble, préserver avant tout ses bonnes relations commerciales avec Pékin.