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Tensions Iran/États-Unis : "On va assister à un durcissement des relations internationales"

Des manifestants brûlent un drapeau américain lors d'une manifestation contre la frappe aérienne américaine en Irak qui a tué le général Qassem Soleimani, à Téhéran, Iran, le 3 janvier 2020.
Des manifestants brûlent un drapeau américain lors d'une manifestation contre la frappe aérienne américaine en Irak qui a tué le général Qassem Soleimani, à Téhéran, Iran, le 3 janvier 2020.
© AP / Vahid Salemi

Après la mort du général iranien Qassem Soleimani, abattu par les Américains, le Hezbollah libanais appelle l'Irak à se libérer de l'"occupation" américaine ce dimanche 5 janvier. La coalition internationale anti-EI annonce, elle, suspendre ses opérations en Irak. Se dirige-t-on vers un conflit entre les États-Unis et l'Iran aux conséquences mondiales ? Analyse  avec Jean-Pierre Perrin, ancien grand reporter en Iran, journaliste indépendant et écrivain spécialiste du Moyen-Orient.
 

Photo : Le Seuil

TV5MONDE : Quelle est l’origine de cet emballement américain ?

Jean-Pierre Perrin : Le 28 octobre 2019, onze bombardements prennent pour cibles des bases de l’US Army et l’ambassade américaine en Irak, faisant un mort et des blessés parmi les militaires irakiens. Le 3 décembre, cinq roquettes sont tirées sur la base aérienne américaine d’Ain al-Assad. La base militaire irakienne de Kirkouk est visée le 27 décembre. Un chef d’entreprise et quatre militaires américains ainsi que deux soldats irakiens sont blessés. Les Américains ripostent deux jours après en bombardant la milice irakienne Kataëb Hezbollah (les Phalanges du parti de Dieu). Officiellement, on parle de 25 morts mais selon une source sécuritaire irakienne, il y en aurait eu des centaines.

Après les funérailles des combattants, les miliciens du Kataëb Hezbollah, rejoints par d’autres formations militaires, attaquent et incendient l’ambassade américaine. Ils réclament le retrait total des soldats américains du sol irakien. Cette escalade a mené à l’assassinat de Soleimani, que la Maison Blanche accuse de commander les opérations anti-américaines. Une dizaine d’autres personnes qui l’accompagnaient, comme Abou Mehdi al-Mohandes, le numéro deux de Hacht Al-Chabi (les Forces de mobilisation populaire), la coalition qui réunit les nombreuses milices irakiennes, ont été tuées.

A lire : Le général iranien Soleimani tué sur ordre de Donald Trump


Qu’est-ce qui a mené à ces tensions entre les Etats-Unis et l’Iran ?

L’histoire irano-américaine n’a jamais été soldée. Les Etats-Unis portent toujours l’humiliation de la prise de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 et il n’y a jamais eu d’excuses de l’Iran, ce qui désigne le pays comme un ennemi des Etats-Unis. Plus récemment, le retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne (accord sur le nucléaire, ndlr) a amplifié ce contexte de guerre larvée. Si Barack Obama avait tendu la main à l’Iran, Trump veut détruire tout ce qu’a fait son successeur. Pour affaiblir son adversaire, Trump a tenté de bâtir un front anti-iranien avec Israël, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ce fut un échec car ces pays n'ont pas intérêt à une guerre dans la région. Enfin, il faut souligner qu’une partie importante de l’électorat de Trump est composée de chrétiens évangéliques qui pour des raisons religieuses, sont fortement attachés à Israël. Si Donald Trump a décidé de déménager l'ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, c'est pour leur plaire. D’ailleurs Benyamin Netanyahu, le Premier ministre israélien, s’est félicité de l'assassinat du général Qassem Soleimani.

A lire : Réactions internationales après la mort du général iranien Soleimani


Que dire de l’Etat irakien, qui se trouve pris entre l’Iran et les Etats-Unis ?

Lorsque les Etats-Unis envahissent l’Irak en mars 2003, les Iraniens y voient une aubaine pour voir tomber Saddam Hussein, leur ennemi. C’est à ce moment-là que les milices chiites en profitent pour s’installer en Irak et organiser la résistance contre l’occupant américain. Solemani est l’homme qui mènera cette résistance.


Le secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo a déclaré que "le président Trump prendra de nouvelles mesures à l’avenir si cela est nécessaire". Quelle est la marge de manœuvre des Etats-Unis ?

Les Américains ne dépendent de personne pour frapper. Ils ont des bases dans tout le Golfe persique et sont toujours présents dans le nord-est de la Syrie. Malgré tout, sur le plan politique, la marge de manœuvre de Trump est limitée : avec la proximité de la campagne électorale, il doit montrer les muscles, tout en évitant une guerre impliquant des pertes du côté américain car c’est un de ses engagements. De son côté, l’Iran table sur un changement de président aux Etats-Unis afin d’éviter l’asphyxie économique due aux sanctions. Aujourd’hui, le face-à-face entre l’Iran et les Etats-Unis est clair et il n’y a plus personne autour.


Qu’est-ce que cela laisse présager ?

Pour ma part, je ne vois pas un embrasement du Golfe car l’armée iranienne ne fait pas le poids. Ce chantage au nucléaire contre le retrait des sanctions, est à la fois une force et une faiblesse, car ses partenaires (et non pas des alliés) chinois et russes ne souhaitent pas non plus que l’Iran se dote de l’arme nucléaire. En réalité, Téhéran est très isolée ; le Qatar étant trop dépendant des Américains, il ne lui reste que le Hezbollah libanais et les milices pro-iraniennes d’Irak. A cela s’ajoutent, ses problèmes internes démocratiques et économiques. Le régime iranien joue sa survie et paradoxalement l’assassinat de Soleimani pourrait le renforcer.

Désormais, le régime va faire bloc et chaque contestataire sera assimilé aux Etats-Unis. Trump n’a pas rendu service à la rue. Les grands perdants sont en définitive les opposants au régime iranien. Sur le plan diplomatique, on va assister à un durcissement des relations internationales. On aura le choix entre être avec eux ou contre eux. Quant à l’Europe, elle n’a déjà plus de position en temps normal… Une partie va donc se ranger du côté des Etats-Unis et l’autre va gesticuler au milieu sans vraiment s’engager.