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"Bataille du rail" : le souvenir de Thatcher inspire-t-il Emmanuel Macron ?

Cheminots à la manifestation de Paris du 22 mars 2018<br />
<sub>(photo Pascal Priestley) </sub>
Cheminots à la manifestation de Paris du 22 mars 2018
(photo Pascal Priestley)

SNCF, fonction publique, éboueurs, grande distribution, universités ... Dans une unité syndicale - et en partie politique - devenue rare, la France connaît un sursaut de mobilisation sociale inédite depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron. La stratégie offensive et sans concession de celui-ci, prêt à assumer un combat frontal contre les syndicats et tout corps intermédiaire rétif à ses multiples réformes, n'est pas sans rappeler celle, dans les années 1980, de Margaret Thatcher contre les mineurs.

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C'était sur la BBC en mars 2015. Dans le paradis économique et politique qu'est alors le Royaume-Uni aux yeux de ses élites – un an avant son référendum sur le Brexit – la prestigieuse chaîne britannique diffuse un long documentaire sur un mauvais voisin : la France. Titre du reportage : « Quelle catastrophe ! ». En français dans le texte.

Y ruissellent sans surprise les lieux communs qui font, sur le sujet, l’ordinaire de la presse d'outre-manche. La France : un pays, plus ou moins de bons vins et fromages ; une qualité de vie un peu suspecte et même, concessions ultimes, des hôpitaux qui soignent ou des trains rapides.

Mais à quel prix ? État hypertrophié, secteur public délirant, dette épouvantable, grèves perpétuelles portées par des syndicats gauchistes. Une nation, en somme, de gabegie qui court, comme annoncé en titre, au naufrage.

Référence

Pour ponctuer le reportage, différents experts indigènes, de préférence anglophones. Meilleur d’entre eux : un nouveau venu, depuis quelque mois ministre de l'Economie du gouvernement officiellement socialiste de Manuel Valls : Emmanuel Macron.

Ex-secrétaire général de l’Élysée, il est alors surtout connu des Français pour ses « cars Macron », lignes d'autocars interurbaines privées, « modernisation » pour les siens, assaut contre la SNCF pour ses adversaires. Il prépare une loi facilitant le travail le dimanche.

Au journaliste de la BBC qui l’interroge sur le drame français, le ministre livre avec calme son explication : « Nous devons réformer. Quand on compare [la France] avec le Royaume-Uni dans les années 80, la grande différence est que nous n’avons pas assuré [les réformes] à l’époque. Les Français se rendent compte que les autres ont décidé de changer et que nous sommes les seuls à ne pas avoir réformé notre système. »

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"Quelle catastrophe !" ; BBC, mars 2015 (extrait)

Emmanuel Macron pèse alors encore peu dans l’arène politique. Son hommage implicite au modèle britannique, en anglais, sur un média étranger passe inaperçu. Il n'y revient guère.

Le futur président n'a pourtant pas parlé en l'air. Quelles réformes au juste la France a-telle manqué ?

Souvenir, souvenir

C'est en mars 1979 que Margaret Thatcher devient Premier ministre du Royaume-Uni, après renversement – à une voix près - du gouvernement travailliste. Peu connue, elle se distingue surtout par son fervent anti-communisme, un euroscepticisme modéré et un nationalisme sourcilleux.

Margaret Thatcher avec Ronald Reagan en 1981<br />
<sub>(AP Photo/Claude Paris) </sub>
Margaret Thatcher avec Ronald Reagan en 1981
(AP Photo/Claude Paris)

Renforcée par l'accession à la Maison-blanche de Ronald Reagan, elle deviendra pourtant l'une des grandes figures de la « Révolution conservatrice » des années 80. Réaction libérale – sur fond de récession – au keynésianisme prévalant encore dans le monde anglo-saxon. Mais aussi séisme culturel.

Élue par une classe moyenne dont elle est elle-même issue, Thatcher baisse d'abord rapidement les impôts direct pour augmenter ceux indirects. Elle développe la finance et réduit son encadrement, jetant les bases du formidable développement de la City.

Pour réduire la dette publique, elle applique une politique d'austérité aussi efficace que socialement ravageuse. Les diverses allocations – chômage, en particulier – sont fortement réduites. Les inégalités se creusent considérablement. La pauvreté se développe.

Sur le plan industriel, elle lance un premier train de privatisations. Une grande part de l'opinion publique y est d'abord réticente : la sienne même s’inquiète de la voir « brader les bijoux de famille ». Sa popularité s'en ressent, en chute vers la fin de son mandat.

Deux imprévus viennent lui offrir un rebond inespéré dans son camp.

La crise irlandaise : Margaret Thatcher laisse impitoyablement mourir dans leur prison dix prisonniers politiques de l'IRA en grève de la faim (Bobby Sand et neuf autres). Sa droite applaudit.

La guerre des Malouines, surtout, épopée improbable qui voit en 1982 la marine anglaise écraser une piteuse tentative argentine de reconquête d'un archipel disputé. Un millier de morts. Triomphe national : la Dame de fer, comme l'ont surnommée les Soviétiques puis les médias est réélue en 1983.

Deuxième manche

Ainsi se trouve-t-elle renforcée pour sa vraie guerre, intérieure et libérale-conservatrice. La bataille décisive est choisie dans un secteur clé : le charbon.

Activité vitale du nord de l'Angleterre et du Pays de Galles, il connaît une crise commune à l'Europe, accentuée dans son cas par la concurrence du pétrole de la mer du Nord . C'est aussi et surtout une redoutable citadelle syndicale.

Village minier d'Angleterre<br />
<sub>(National Coal Mining Museum)</sub>
Village minier d'Angleterre
(National Coal Mining Museum)

Annonce est faite de la réduction drastique des subventions sans lesquelles il est condamné. Pour beaucoup de mines, c'est une promesse de fermeture inéluctable, la suppression de dizaines de milliers d’emplois. Le choc est brutal, le conflit le sera aussi.

Thatcher s'y est minutieusement préparée. Elle a modifié l'approvisionnement énergétique des secteurs sensibles – centrales électriques, notamment - pour les mettre à l'abri d'une rupture d'approvisionnement de charbon.

Surtout, elle a déjà fait adopter plusieurs lois pour réduire la puissance des syndicats de mineurs : obligation de vote à bulletin secret pour décider une grève ; interdiction de fait des piquets de grève traditionnels, contraints désormais de se tenir là où ils ne gênent personne ; interdiction aux non-mineurs d'y participer ; limitation des aides sociales aux familles de grévistes. D'importants effectifs policiers sont mobilisés.

La bataille

Conscients d’un rapport de force incertain, les mineurs, au plan national, sont divisés sur l’opportunité de la grève. Celle-ci est pourtant lancée sans vote par ses dirigeants que domine une forte personnalité : Arthur Scargill.

Grève des mineurs dans le Yorkshire, 1984<br />
<sub>(dr)</sub>
Grève des mineurs dans le Yorkshire, 1984
(dr)

Le conflit durera un an, de 1984 à 1985. Des batailles rangées ont lieu autour des puits ou des cokeries. Elles opposent mineurs et policiers mais aussi, fratricides, grévistes et non grévistes, ces derniers en nombre croissant lorsque les forces s’épuisent.

Elles occasionnent trois morts au total, des centaines de blessés, plus de 10 000 arrestations. L’arrêt du mouvement, en forme de capitulation, est décrété le 3 mars 1985. Épuisés moralement et physiquement, souvent ruinés, les mineurs reprennent la travail. Ils ont tout perdu.

Meurtrier au sens propre, le conflit le restera aussi moralement. De grands films (Billy Elliott, Pride ...) en décriront bien des années plus tard sa dureté, l'humiliation d'un monde et d'une classe, la brisure qu'il a laissée dans la société anglaise.

Les fruits de la victoire

Pour Margaret Thatcher et les siens, la victoire est au contraire complète et fondatrice. Plus rien n’entrave désormais sa révolution libérale. Un slogan : " there is no alternative" , bientôt réduit par dérision à un acronyme de quatre lettres, T.I.N.A. 

British Petroleum (BP), British Aerospace, British Telecom, British Gas, British Airways, British Steel (sidérurgie), l'essentiel du secteur public industriel est privatisé, de même que de nombreux services. Le dépeçage des chemins de fer commence, leur liquidation totale – et catastrophique - étant laissée à son continuateur John Major.

Le bilan de la décennie Thatcher, même au plan froidement économique, reste controversé. Le taux d'inflation diminue mais celui du chômage double, atteignant un record d'Europe avant de redescendre vers la fin de la décennie. La pauvreté augmente à mesure que s'effrite le fameux Welfare State, mot très anglais qui désigne l’État providence. La finance se substitue à l'industrie.

Une mue qui n'aurait pas été possible sans la défaite sociale de 1984. Le pouvoir des mythiques syndicats britanniques en est sorti anéanti, et avec lui  une certaine dignité de la gueule noire ou de l'ouvrier. Le pays ne connaîtra plus jamais de grève de grande ampleur. Le gouvernement travailliste de Tony Blair n'inversera rien, ni bien sûr ses successeurs conservateurs.

Modèle

Funerailles de Margaret Thatcher, en 2013, en présence de représentants, chefs d'Etats et de gouvernements de 170 pays<br />
<sub>(AP Photo/Joel Ryan, Pool) </sub>
Funerailles de Margaret Thatcher, en 2013, en présence de représentants, chefs d'Etats et de gouvernements de 170 pays
(AP Photo/Joel Ryan, Pool)

La bataille n'est pas fondatrice au seul Royaume-Uni.

En Europe, l'épopée thatchérienne est restée dans les décennies suivantes une référence sinon le rêve caché de bien des cercles économiques, pour qui les « vraies réformes » ne peuvent passer que par un choc social et l'écrasement de la résistance aux changements nécessaires.

Difficile de s’en prévaloir au regard de l’ image sombre que porte encore le "thatchérisme"dans les imaginaires ... Sur le fond, nombre de ses aspects et pratiques ont pourtant trouvé au fil des ans une faveur grandissante sur le continent européen, voire à Bruxelles.

Et souvent - les crises économiques aidant- une application tacite : austérité, privatisations, "politique de l'offre", réduction du rôle de l'Etat et des droits protecteurs, remise en cause des avantages sociaux, abandon total ou partiel aux lois du marché de nombre de services, voire l'éducation ou la santé.

Malgré de nombreuses pressions et certains accès en ce sens, la France y a en partie échappé, pour des raisons autant culturelles que politiques : tradition régalienne et centraliste,  alternance au pouvoir de coalitions "socialisantes" et d'inspiration gaulliste, les unes et les autres attachées au rôle de l'Etat.

A cet égard, provisoire ou non, leur effondrement électoral simultané de l'an dernier ouvre une fenêtre.

Transposable ?

Il serait aventureux de voir dans Emmanuel Macron un disciple de Thatcher. Trente années les séparent, et pas seulement. Le pragmatisme technocratique du français reste bien éloigné des passions doctrinales de la Dame de fer, férue de l'Ecole de Chicago et animée d'un anti-socialisme obsessionnel. Leurs références intellectuelles affichées aussi : Milton Friedman pour l'une, Paul Ricoeur pour l'autre.

Emmanuel Macron durant sa campagne électorale, le 10 décembre 2016.<br />
<sub>(AP Photo/Kamil Zihnioglu) </sub>
Emmanuel Macron durant sa campagne électorale, le 10 décembre 2016.
(AP Photo/Kamil Zihnioglu)

La distance, cependant, n'empêche pas d'observer similitudes ou convergences : la foi, in fine, dans une loi du marché au dessus de toute autre ; la certitude d'une mutation à imposer en dépit des résistances ; un certain goût de la transgression des contingences politiques ordinaires ; un calendrier et un contexte favorables avec une majorité docile et l'absence d'échéances électorales proches .

Et aussi, malgré des styles différents, le refus du compromis. L'un et l'autre se voient à la tête d'une "Révolution". Les corps sociaux ou syndicaux sur la route sont à contourner ... ou à battre.

Un terrain de confrontation choisi

En cette fin mars 2018, le chef de l'Etat français semble bien avoir choisi d'affronter simultanément la plupart des secteurs ou groupes socio-professionnels habituellement remuants : agents de services publics, enseignants, fonctionnaires en général, salariés de grandes entreprises du privé, élus locaux, jeunesse scolarisée et même retraités.

Gare du Nord à Paris, un jour de grève. Les chemins de fer, un sujet sensible en France.<br />
<sub>(AP Photo/Markus Schreiber) </sub>
Gare du Nord à Paris, un jour de grève. Les chemins de fer, un sujet sensible en France.
(AP Photo/Markus Schreiber)

Principal terrain de conflit annoncé : celui du rail, un peu mythique pour la combatitivité des cheminots et le danger de paralysie du pays.

La réforme du chemin de fer en voie d'adoption heurte tous ses points sensibles : changement de statut du personnel, réduction du réseau, préparation à la privatisation ... Les négociations de forme, a averti le gouvernement, n'y changeront rien.

Gifle supplémentaire : elle sera adoptée en urgence par voie d'ordonnances, ce que,  la SNCF fêtant ses 80 ans, nul péril immédiat n'imposait. C'était - justement - la ligne rouge des plus conciliants des syndicats (CFDT en particulier), peu désireux d'affronter le gouvernement.

Résultat : un front syndical et politique inédit depuis près de dix ans.

L'enjeu de l'opinion

Erreur stratégique ou combat recherché ? Fort de l'atomisation politique et de l'hébétude générales qui lui ont réussi depuis près d'un an, comptant aussi sur l'hostilité présumée du public aux "privilégiés" et aux grèves de transports, le camp du pouvoir croit en tout cas pouvoir le gagner.

Comme celle de Thatcher sur les mineurs, sa victoire éteindrait les dernières rebellions syndicales, dégageant la voie pour de plus vastes réformes.  De ce piège et de ce risque, les syndicats et leurs alliés sont conscients mais ils ne peuvent l'éviter complètement.

Une des nombreuses émissions de télévision consacrées au "blocage" avant qu'il ait lieu. Un déchaînement médiatique préventif.<br />
(capture d'écran)
Une des nombreuses émissions de télévision consacrées au "blocage" avant qu'il ait lieu. Un déchaînement médiatique préventif.
(capture d'écran)

Enjeu primordial pour les deux, compte tenu des répercussions d'une grève dans la vie quotidienne, l'opinion publique.

Sondages de circonstances à l'appui, les médias - en grande majorité acquis à Emmanuel Macron et ses réformes - ont multiplié articles et émissions pour désigner les cheminots comme privilégiés, stigmatiser leur régime de retraite ou leur garantie d'emploi, voire leurs billets gratuits et diaboliser à l'avance le mouvement annoncé.

Avant même qu'il ne débute, radios et télévisions ont lancé leurs équipes dans les gares pour y rapporter l'angoisse des usagers. Après avoir dans un premier temps ironisé sur la démobilisation des syndicats, le microcosme se dechaine depuis quelques jours sur la gravité du conflit. Le président de la SNCF lui-même, Guillaume Pépy, adopte un ton alarmiste, avertissant les Français d'un quasi chaos.

Une du principal journal dominical français le 1er avril 2018.
Une du principal journal dominical français le 1er avril 2018.

Coupable préféré, faute encore de leader du rail bien connu : le Secrétaire général de la CGT , Philippe Martinez.

Moustache sombre sur un visage que les photos montrent toujours fermé auquel il ne manque que le couteau entre les dents, fils de combattant républicain espagnol, ex-ouvrier de Renault, le dirigeant peu malléable du premier syndicat du secteur public est devenu - tel Scargill en son temps-  le satan des médias.

Du Monde au Journal du Dimanche, il est présenté comme grand manipulateur cynique des grèves ... pourtant décidées par une intersyndicale particulièrement large.

Peut-être par son excès, la campagne pourrait être moins productive que souhaité car l'opinion se révèle, au fil du temps, moins hostile au mouvement, partagée en deux parts presque égales.

En réaction au tapis de bombes médiatique, de nombreuses voix se sont fait entendre par de multiples canaux pour nuancer les avantages prètés aux cheminots, plaider la spécificité de leur travail, leur rôle social et surtout dénoncer l'atteinte au service public induit par la réforme, ainsi que ses conséquences sur les territoires en désertification. Elles ont aussi plaidé l'utilité de leur lutte, non sans échos.

Manifestation du 22 mars à Paris : "Cheminots, merci".<br />
<sub>(photo Pascal Priestley)</sub>
Manifestation du 22 mars à Paris : "Cheminots, merci".
(photo Pascal Priestley)

Nombre de Français moins "protégés" considèrent traditionnellement avec sympathie la résistance des salariés du public, y voyant celle qu'ils ne peuvent eux-même opposer aux mutations qu'ils subissent.

Les syndicats, par ailleurs, ont opté pour une tactique imprévue du gouvernement et qui brouille quelque peu l'épuisement rapide escompté : deux jours de grève par semaine, jusqu'en juin.

Réplique subtile pour atténuer, dans une certaine mesure, la gène auprès des usagers tout en économisant les forces, et qui préserve pour l'instant la fragile unité du mouvement. Mais elle augmente un autre risque : celui de l'essoufflement.

Dans la première manche qui s'ouvre, chaque camp observe l'autre avec attention, conscient de s'avancer sur un terrain périlleux. Dans une issue comme dans l'autre, le conflit marquera durablement le paysage social français.

                                                                                     ♦
 

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Les grèves de mineurs de 1984 et Margaret Thatcher, archives. (documentation TV5monde Maureen Labbé)