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Tensions Ukraine-Russie: pourquoi Vladimir Poutine met-il la pression ?

Le président Joe Biden dans la Situation room de la Maison Blanche s'entretient avec le président Vladimir Poutine, le 7 décembre 2021. À gauche, le conseiller à la Sécurité de la Maison Blanche Jake Sullivan, à ses côtés le secrétaire d'État Antony Blinken. À droite de la photo, le directeur Russie et Asie centrale du conseil de Sécurité nationale Eric Green.
Le président Joe Biden dans la Situation room de la Maison Blanche s'entretient avec le président Vladimir Poutine, le 7 décembre 2021. À gauche, le conseiller à la Sécurité de la Maison Blanche Jake Sullivan, à ses côtés le secrétaire d'État Antony Blinken. À droite de la photo, le directeur Russie et Asie centrale du conseil de Sécurité nationale Eric Green.
© Adam Schultz/La Maison Blanche via AP

La Russie déploie des dizaines de milliers de soldats le long de la frontière ukrainienne. Le président russe Vladimir Poutine et le président américain Joe Biden se sont appelés ce 7 décembre pour tenter de faire redescendre les tensions. Le Kremlin a renouvelé ses critiques contre l'influence grandissante de l'OTAN dans son voisinage. Comment sortir de cette escalade diplomatique et militaire ? Entretien avec Alexandra Goujon, auteure de L'Ukraine : de l'indépendance à la guerre.

Des dizaines de milliers de soldats russes sont amassées le long des frontières ukrainiennes. Moscou risque-t-il d'intervenir ? S'agit-il d'un bluff de Vladimir Poutine ? Alexandra Goujon, maîtresse de conférences à l'Université de Bourgogne rattachée au Centre de Recherche et d'Étude en Droit et Science Politique (CREDESPO) ne croit pas en une invasion proche de l'Ukraine par la Russie.

TV5MONDE : Comment interpréter ces mouvements de troupes à la frontière ukrainienne ?

Alexandra Goujon : Il faut comprendre que la Russie, d'une manière qui est cyclique, laisse planer le doute quant à ses intentions. Elle fait notamment des mouvements de troupes, qui peuvent être interprétés comme de futures interventions militaires. Evidemment, ces mouvements sont observés de l’extérieur mais sans qu’on sache réellement quels en sont les objectifs à très court terme. Et aujourd’hui les Américains ont alerté sur le fait qu’il pouvait y avoir une opération militaire imminente.

(RE)voir : Une rencontre entre Vladimir Poutine et Joe Biden sur fond de crise ukrainienne
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Ces manœuvres militaires visent à faire pression sur l’Ukraine.
Alexandra Goujon, Maîtresse de conférence à l'Université de Bourgogne rattachée au CREDESPO
La stratégie russe ne change pas. En  2014, il s’agissait déjà d’une intervention militaire en Ukraine puisque la Russie a occupé la Crimée et apporté un soutien militaire aux séparatistes dans l’Est du pays. Mais va-t-il y avoir une intervention militaire ? C’est très difficile de le savoir. Par contre, ce dont nous sommes certains c’est que très régulièrement, ces manœuvres militaires visent à faire pression sur l’Ukraine.

(RE)lire : Guerre du Donbass en Ukraine : "On est dans un contexte qui peut-être assez explosif "

Elles laissent planer une menace, sachant que cette menace est potentiellement réelle compte tenu du déséquilibre militaire entre l’Ukraine et la Russie. La différence est qu'aujourd’hui l’Ukraine est un peu mieux équipée qu’en 2014 et une intervention génèrerait des combats sans doute très meurtriers. C’est ce qui peut laisser penser que la Russie n’interviendra pas.

Comment les États-Unis peuvent-ils faire pression ?

Il y a plusieurs éléments. La relation russo-américaine concerne l’Ukraine mais aussi d’autres terrains comme l’Iran, la Syrie ou les cyberattaques. Sur le terrain de l’Europe,  les Américains aujourd’hui soutiennent les Ukrainiens sur le plan politique, financier et militaire. Ils ne sont pas les seuls, l’Europe et le Canada le font aussi.
 
La Russie veut avoir une garantie sur le fait que l’Ukraine n’entre pas dans l’OTAN.
Alexandra Goujon, Maîtresse de conférence à l'Université de Bourgogne rattachée au CREDESPO
La Russie veut avoir une garantie sur le fait que l’Ukraine n’entre pas dans l’OTAN. Pour le moment les États-Unis ne sont pas prêts à lui donner cette garantie. C’est une question importante car cela signifie que l’on dénie la possibilité à l’Ukraine d’avoir une politique étrangère autonome de celle de la Russie.
Les Occidentaux qui soutiennent la souveraineté de l’Ukraine ne peuvent pas dire en même temps qu’ils vont limiter cette souveraineté.

L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est inscrite depuis 2019 dans la Constitution ukrainienne. La Russie voudrait - peut-être - que cette disposition soit retirée. Ce qui pourrait être problématique en Ukraine. Si les dirigeants ukrainiens étaient un peu hésitants par rapport à l’OTAN, ce sentiment a changé depuis 2014. L’OTAN est devenue beaucoup plus populaire en Ukraine et le conflit a montré des besoins de protection.

Pourquoi l’entrée de l’OTAN dans l’Ukraine est-elle gelée ?

La principale raison est que la Russie fait pression. Il n’y a pas de consensus entre les États-membres aujourd’hui et ça entraînerait un casus belli avec la Russie qui a clairement dit qu’il s’agissait d’une "ligne rouge" à ne pas franchir. Mais cela ne signifie pas que cela ne se fera pas un jour, peut-être dans dix ans. La perspective existe.

Justement, la porte parole de la Maison Blanche, Jen Psaki rappelait fermement les termes du fonctionnement de l'OTAN : "Ce sont les États membres de l'OTAN qui décident qui est membre de l'OTAN et pas la Russie. Le fonctionnement a toujours été ainsi et ça va continuer à fonctionner de cette façon."


C’est ainsi pour toutes les organisations internationales. Si jamais les Occidentaux cèdent aux pressions russes, ça limite non seulement les possibilités de l’Ukraine, mais ça reviendrait à contraindre aussi la marge de manœuvre des Occidentaux. Ce qui signifierait que la Russie serait en mesure de dicter ses conditions aux Occidentaux dans leur propre manière d’agir.

De nouvelles sanctions économiques seront-elles efficaces, en plus de celles imposées en 2014 ?

Il y a deux questions dans les sanctions. Est-ce qu’elles vont permettre de changer un homme au pouvoir et de changer sa politique ? Non, nous savons que ça ne fonctionne pas ainsi. Mais peut-on rester sans rien faire quand un État devient menaçant ?

Les sanctions sont une question de principe. Il s’agit de montrer qu’il y a des limites à ne pas franchir. Il y a eu annexion de la Crimée, il y a le soutien aux séparatistes dans l’Est de l’Ukraine. La Russie est une menace pour la sécurité en Europe et donc les États-Unis, l’Europe et d’autres pays d’ailleurs, établissent des sanctions.

La Russie aimerait si possible lever à un moment donné ces sanctions car c’est pour elle une situation inconfortable. Elle ne fait plus partie du G8, elle n’est plus invitée dans les réunions. Elle est quand même dans une posture un peu complexe. Effectivement, ça ne permet de changer ni Poutine ni sa politique. Mais c’est important de montrer à la Russie qu’elle n’a pas respecté un certain nombre de principes fondamentaux. Et que la communauté internationale en est consciente.

Aujourd’hui, la Moldavie, l’Ukraine et le Géorgie sont comme par hasard, parmi les voisins de la Russie, ceux qui ont des États séparatistes qui sont soutenus par la Russie.
Alexandra Goujon, Maîtresse de conférence à l'Université de Bourgogne rattachée au CREDESPO

Cette rencontre se situe dans un contexte plus général qui se fait au moment où il y a un attroupement militaire aux frontières de l’Ukraine. L’Ukraine sera donc un des sujets abordés, mais la résolution du conflit au Donbass n’est pas au cœur de la discussion entre Biden et Poutine. C’est plutôt le rapport de force qui se joue.

Où se situe ce rapport de force ?

Ce qui est fondamental c’est de regarder ce qui se passe en Ukraine et de le comparer avec d’autres pays aux alentours, notamment avec les conflits gelés et les républiques séparatistes qui existent dans la zone. Il faut considérer les pays qui ont des dirigeants pro-Européens comme la Moldavie et la Géorgie. Aujourd’hui, la Moldavie, l’Ukraine et le Géorgie sont comme par hasard, parmi les voisins de la Russie, ceux qui ont des États séparatistes qui sont soutenus par la Russie.

Pour la Russie, l’Ukraine est une question viscérale.
Alexandra Goujon, Maîtresse de conférence à l'Université de Bourgogne rattachée au CREDESPO

Ces États ont des accords d’association avec l’Union européenne, des accords de libre-échange, des accords pour faciliter la circulation de leurs citoyens. Ces États, parce que l’Ukraine n’est pas le seul pays dans cette situation, pourraient un jour adhérer à l’Union européenne. Or pour la Russie, l’Ukraine est une question viscérale. Poutine a écrit au mois de juillet une sorte d’essai historique sur le site du Kremlin en trois langues – ukrainien, russe et anglais – où il explique comment les Ukrainiens et les Russes ne forment qu’un seul peuple. Ça veut tout dire.

Tant que la Russie reste dans cet objectif de déstabilisation dans son voisinage, la situation ne risquera pas d’évoluer.
Alexandra Goujon, Maîtresse de conférence à l'Université de Bourgogne rattachée au CREDESPO

Les conflits en Transnistrie ou en Abkhazie datent du début des années 1990 et n’ont jamais été résolus. On voit bien que la Russie cherche à avoir un pied dans ces États-là, à les empêcher d’avoir l’intégrité sur leur territoire, ce qui les rend plus vulnérables mais aussi les empêche d’adhérer aux organisations euro-atlantiques. Tant que ces États ne maîtriseront pas l’intégrité de leur territoire, aucun pays ne se risquera à les faire adhérer à une quelconque organisation. Et tant que la Russie reste dans cet objectif de déstabilisation dans son voisinage, la situation ne risquera pas d’évoluer.

(RE)lire : La Transnistrie, si près de la Crimée

La question est de savoir jusqu’où iront les Occidentaux dans leur rapport de force. Aujourd’hui la Russie impose un droit de regard. Les Européens ne s’opposent pas frontalement mais soutiennent l’Ukraine sans s’attirer les foudres de Moscou. Donc, pour l’instant, la perspective d’adhésion de ces pays est mise en retrait.