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"Tourisme noir" ou "dark tourism" : pourquoi cette fascination pour le macabre ?

Pont de Xiaoyudong, suite au tremblement de terre de Sichuan de 2008.
Pont de Xiaoyudong, suite au tremblement de terre de Sichuan de 2008.
©Ambroise Tézenas

Tchernobyl, la zone 51, la Syrie ou encore Mossoul… Autant de destinations toutes plus dangereuses ou inaccessibles les unes que les autres. Et pourtant, ce tourisme a le vent en poupe. Il peut s’apparenter à un tourisme de mémoire pour certains, de fascination pour le macabre pour d’autres. Mais n’est-il pas surtout la démonstration de la nature de l'humain, qui tend à désirer repousser les limites de la raison et à vouloir approcher la mort pour se sentir plus vivant ?

Trente-trois ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le site pourtant toujours radioactif attire de plus en plus de visiteurs. Ils étaient pas moins de 50 000 en 2017 à se rendre sur le site du pire accident nucléaire de l'Histoire, soit un bond de 350% par rapport à 2012 ! Pour certains, c'est l'occasion de se lancer des défis à travers les réseaux sociaux : qui se rapprochera le plus de la centrale nucléaire ? Un état d'esprit qui illustre une tendance qui ne cesse de croître, celle du "dark tourism" ou de tourisme noir.

Théorisée par les chercheurs Malcom Foley et J. John Lennon en 1996 (dans Dark Tourism: the Attraction of Death), puis par Philip R. Stone, la notion de "dark tourism", tourisme noir ou tourisme sombre représente l’acte de voyager dans un lieu associé à la mort, la souffrance ou à des catastrophes.

Souvent présentée comme une pratique liée à notre société contemporaine de consommation, cette forme controversée de tourisme n’est en réalité pas du tout récente (des gens parcouraient de longues routes pour voir les combats entre gladiateurs et assister à leur mort dans les arènes).

Selon les chercheurs, de tous temps l’être humain est à la fois "fasciné et terrifié par la mort" et c’est ce qui explique que ce tourisme n’est pas forcément né à notre époque, même s’il est bien plus médiatisé. Mais selon Malcom Foley et Lennon, cet "intérêt primaire" s’est largement transformé et intensifié avec la modernité. Dans ce contexte, ils affirment que "le tourisme noir a aujourd’hui beaucoup changé et les tendances actuelles sont marquées par un désenchantement lié à la postmodernité".
 
Un désenchantement sur lequel vient insister le photographe Ambroise Tézenas, qui a consacré une partie de son travail à ce qu’il préfère appeler le "tourisme de la désolation".

Il établit, lui aussi, un lien entre l’expansion de cette forme de tourisme et une chute sociétale sur le plan moral : "Qu’en auraient pensé les victimes ? C’est ce télescopage entre ces traces d’événements dramatiques et la société du spectacle que je trouve abjecte. Cela en dit long sur nous et sur la décadence que nous vivons. Dans mes travaux, j’ai pu voir certaines personnes venir prendre une photo dans un lieu de drame, puis repartir, faisant abstraction de la réalité qu’a été ce drame. Le tourisme classique n’y échappe d’ailleurs pas. Les gens sont de passage, le tourisme n’est plus une découverte. Car tout va très vite dans notre société. En deux secondes on peut voir un attentat à Kaboul dans notre télé puis zapper. Nous sommes devenus insensibles. On peut toucher un drame sans le vivre".


Tourisme noir, un terme "fourre-tout"

Cette forme de tourisme suscite un certain nombre de controverses. Son appellation est très vague et peut renfermer des pratiques qui n’ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres, notamment sur le plan éthique.

La zone 51 est une base militaire aux États-Unis célèbre pour les fantasmes développés autour de la présence d’aliens en son sein (sur lesquels les forces armées américaines feraient des expériences). S'en approcher est interdit et en fait un lieu propice au tourisme noir.

Mais entre aller près de la zone 51 et prendre un selfie dans les ruines de Palmyre alors que la Syrie est encore secouée par la guerre, il y a d'importantes différences. Si le terme peut donc révéler de multiples sens, ce qui s’en dégage est propre à notre société, car il est empreint de "sensationnalisme" selon John Lennon, mais surtout parce que la réalité qu’il montre va du tourisme de mémoire à la visite de lieux macabres, avec des visées économiques pour des voyagistes privés.

Face à cet éventail de pratiques, il convient de se poser la question de la légitimité de cette expression et de ses limites. A partir de quand bascule-t-on du tourisme historique ou patrimonial vers un tourisme macabre ? Est-il pertinent de distinguer ce tourisme dit "noir" ou "de désolation" des autres formes de tourisme, dans la mesure où chacune d’elles peut renfermer un côté "sombre" ?

Tragédie et marchandisation

Si son image est si controversée, c’est parce que la mort y est affiliée, mais cela ne suffit pas. N’est-il pas macabre de faire d’un lieu tragique, un endroit permettant de dégager de l’argent, voire d’en faire un élément de propagande étatique ?

Dans le cas de Tchernobyl, l'État n’incite pas à y aller, mais il laisse faire ces voyagistes et récupère une rétribution.

Ambroise Tézenas, photographe

Il est frappant de voir comment le site des tours jumelles, détruites le 11 septembre 2001, peut donner lieu à une véritable marchandisation de la mort. Un marché qui, selon Ambroise Tézenas, "n’est absolument pas régulé malgré les richesses qu’il dégage".
D’autres cas que le photographe a pu observer sont tout aussi révélateurs.

Des États complices du "dark tourism" ?

Ambroise Tézenas évoque notamment Tchernobyl, qui connaît un regain d’intérêt depuis la sortie de la série et qui a a été un succès à l’échelle mondiale : "Quand j’y suis allé, il a fallu payer environ 100 dollars. Une somme qui était reversée au gouvernement ukrainien. Les États ont donc leur part de responsabilité. Dans le cas de Tchernobyl, l'État n’incite pas à y aller, mais il laisse faire ces voyagistes et récupère une rétribution. Il participe donc à l’expansion de ce tourisme de désolation, que pratiquent des gens qui ne pourront de toute façon pas saisir l’impact de ce qu’a été ce moment historique et tragique".
Ruines d'une tour de Sichuan, suite au passage du trembement de terre en 2008, qui a fait plus de 80 000 morts et disparus.
Ruines d'une tour de Sichuan, suite au passage du trembement de terre en 2008, qui a fait plus de 80 000 morts et disparus.
©Ambroise Tézenas
L’exemple chinois du tremblement de terre de Sichuan en 2008, est aussi parlant. Car en Chine, les entreprises privées sont soumises à un contrôle étatique renforcé. Il est d'ailleurs difficile de séparer les deux sphères : "Avant le tremblement de terre, les gens y venaient, notamment pour voir les pandas. Suite à cette catastrophe, on a vu des entreprises, validées par l’organisme officiel de tourisme chinois, proposer des parcours liés à la tragédie, afin de donner un second souffle au lieu et d’attirer de nouveau des touristes dans une zone de plus en plus désertée".  

Face à cela, le photographe plaide pour plus de contrôle, de régulation mais surtout, pour une responsabilisation individuelle des individus qui pratiquent ce "tourisme de privilégiés". Ce n’est pourtant pas cette direction que cette tendance semble emprunter.

Au-delà des voyagistes, des consommateurs lambda, on observe sur des plateformes telles que Youtube, des créateurs de contenus, faire indirectement la promotion de ce tourisme de désolation, en proposant des images choc, privilégiant le sensationnel au détriment du travail de mémoire dont ferait preuve un historien.