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Transhumanisme et intelligence artificielle : pourquoi autant d'alarmes ?

(PhonlamaiPhoto/iStock)

Le transhumanisme et l'intelligence artificielle sont chaque jour un peu plus sous le feu des projecteurs, avec leur lot de mise en garde et de prédictions alarmantes. Étrangement, la plupart des voix qui s'élèvent sont les plus intéressées par le développement de ces concepts. Pourquoi et comment le transhumanisme pénètre-t-il les consciences par la voix de ses détracteurs, au point de devenir une approche incontournable et inéluctable ? 

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Le sujet du transhumanisme et de l'émergence des Intelligences artificielles (IA) fortes — équivalentes aux capacités humaines, voire les dépassant — revient en boucle depuis plusieurs années, avec son lot d'experts, de spécialistes, d'analystes, mettant en garde le public sur les dangers que feraient courir à l'humanité ces deux phénomènes liés. De manière parfaitement antinomique, les responsables politiques mettent eux en avant la necéssité de développer les outils technologiques issus de l'IA et des recherches en NBIC (Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science - Nanotechnologies, Biotechnologie, Technologie de l'information et Sciences cognitives), incontournables semble-t-il, dans la compétition économique mondiale et facteurs de progrès immenses pour les sociétés humaines.

Les discours futuristes — et délirants — des transhumanistes d'il y a quelques années sont devenus aujourd'hui des sujets d'inquiétudes ou d'espoirs, débattus dans les médias, et de grands noms des entreprises technologiques, tel Elon Musk (PDG de SpaceX), relancent par exemple de façon récurente les discussions autour du danger que pourraient représenter les IA dans un avenir plus ou moins proches. Toute cette communication a débouché sur un constat : les méthodes ou les recherches transhumanistes sont de plus en plus partagées par des instances scientifiques officielles et les recherches en intelligence artificelles, en NBIC,  n'ont jamais autant été financées et mises en avant. Plus les dangers de ces avancées technologiques sont "dénoncés", plus celles-ci deviennent incontournables. D'où provient ce paradoxe, s'il en est un ?

Mythes et intérêts financiers

Les grandes prédictions technologiques alarmantes tournent toutes autour de quelques concepts très simples à appréhender : la machine pourrait bientôt dépasser l'Homme, une fusion entre l'Homme et la machine va s'opérer, et ces deux processus sont inéluctables. Elon Musk parle de l'émergence de la super intelligence artificielle comme un "danger plus grand que la bombe atomique", l'historien Francis Fukuyama estimait déjà en 2002 que c'était là "le plus grand péril de l'humanité", quand Laurent Alexandre, l'urologue français expert en IA et transhumanisme, affirme que "l'être humain qui vivra 1000 ans est déjà né".

Bill Gates, Yann LeCun (directeur de l’IA chez Facebook), Mustafa Suleyman (cofondateur de DeepMind), et de nombreux autres spécialistes en technologie ont pris position contre les robots tueurs et l'utilisation de l'IA autonome militaire. Le phénomène de "Singularité" — ce moment où la machine dépasse l'être humain en intelligence et a conscience d'elle même — est annoncé par de nombreux acteurs du monde technologique comme une réalité devant se réaliser pour 2045. 

Ces prédictions ont pour point commun de faire toutes appel à des mythes anciens et fondateurs ou des croyances religieuses : apocalypse, immortalité, fin des temps, production de créatures intelligentes ex-nihilo, intelligence supérieure créatrice d'un paradis sur terre, abolition des maladies, etc… Quant aux prédicateurs du danger de la "Singularité", ces prophètes de la fin de l'humanité par l'émergence de la "machine super intelligente", ils sont tous  chefs d'entreprise ou specialistes travaillant sur ces technologies. Et gagnent beaucoup d'argent avec. 

Pompiers pyromanes 

"Le grand malheur, ou à l'inverse le salut de l'humanité, viendront exclusivement de l'intelligence artificielle et des NBIC" : c'est à peu près le message diffusé par les spécialistes de ces domaines qu'ils soient pro… ou anti  transhumanisme. Et c'est bien là le paradoxe : le transhumanisme et le développement des IA ne sont pas mis à l'index par ses détracteurs, mais simplement mis en avant comme un danger si et seulement si un contrôle n'y est pas apporté. Dans tous les cas, leur développement ne peut être freiné, selon ces mêmes prédicateurs, et c'est bien là que la"propagande transhumaniste" se pose : ceux qui alertent et veulent empêcher la catastrophe technologique à venir sont les mêmes qui la développent et la vendent. Ce système du pompier pyromane est assez efficace, puisqu'au final les technologies en IA, les NBIC sont en permanence sur le devant de la scène. L'entreprise Neuralink, par exemple, (toujours et encore propriété d'Elon Musk), est censée devélopper un système de connexion du cerveau à une machine pour contrer la puissance des IA à venir (Extrait de l'article TV5Monde, Technologie : Elon Musk peut-il "changer le monde" ?)

"Le procédé en cours de développement par Neuralink est encore très obscur et semble plutôt délirant, puisqu'il est question d'interfacer le cerveau humain avec des ordinateurs, pour en augmenter les capacités et donner ainsi un contrôle direct sur des intelligences artificielles à l'utilisateur. Cette fabrication de lien neuronal entre le cerveau et la machine (par des implants ?) serait, selon Elon Musk, le moyen "d'augmenter" les individus afin de leur permettre d'être au niveau des IA et d'éviter leur domination, forcément fatale pour l'homme, comme toute la littérature de science-fiction traitant de ce sujet l'envisage depuis des décennies." Musk, le spécialiste qui craint le plus l'IA et annonce la fin de l'humanité par l'IA est celui qui en développe le plus. Troublant…
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Captation commerciale et rejet des débats de fond

Les projets transhumanistes, les progrès de l'intelligence artificielle ne sont en réalité pas débattus avec la société civile ou le personnel politique et restent presque exclusivement entre les mains d'experts plus ou moins sérieux et plus ou moins fantaisistes dans leurs prédictions. L'avantage — pour les entreprises commerciales technologiques — de laisser la discussion à ce seul niveau, est réel : les financements des investiseurs abondent tandis que les grands discours sur les dangers que réserve l'avenir, continuent de fleurir, sans qu'aucun véritable débat de société n'émerge.

Banaliser ces sujets permet de ne plus avoir à les mettre en question, puisque la question, justement,  n'est plus de savoir s'il est acceptable de donner les clés de la santé, de  l'éducation, des transports, de la vieillesse, etc, à des "machines intelligentes"; mais plutôt de "comment le faire au mieux". Le philosophe Gabriel Dorthe — qui a intégré pour le besoin de ses recherches, l'Association française transhumaniste — interrogé par le Monde Diplomatique, explique que "Ces effets d'annonce monstrueux occultent ou banalisent un certain nombre d'applications concrètes de l'intelligence artificielle (…) Nous sommes tous complices de cela, chercheurs compris. Le transhumanisme permet à ceux qui travaillent dans la recherche de publier des livres ou des articles sur l'humanité en péril, d'obtenir des postes, etc." Dénoncer pour en faire son gagne-pain, tel semble être le leitmotiv du pseudo débat sur l'IA et le transhumanisme, selon le philosophe.

Le changement de civilisation que le transhumanisme et les IA sont en train de générer est pourtant réel : la vie en société commence déjà à être modifiée par les usages massifs des smartphones et des apps, des assistants numériques et de l'ensemble des outils connectés qui s'installent dans la vie courante des habitants des pays développés. Tout comme les outils de surveillance intelligents des Etats. 

Lire notre article : "Surveillance : le réseau français "intelligent" d'identification par caméras arrive".

L'étape suivante, celle qui devrait véritablement transformer les fonctionnements humains n'est pas liée à l'intelligence supérieure des IA ou à une "Singularité" future très discutable, mais simplement à la nécessité ou non de laisser ces outils autonomes "d'automatisation de tout chose", de modification de la biologie humaine par la technologie, se mettre en place. Le "comment" ne devrait pas être le seul questionnement à laisser entre les mains des experts, mais plutôt le "pourquoi". Au fond, le choix de chaque société humaine de pouvoir refuser le transhumanisme et les IA à tous les étages devrait être discuté collectivement. La question qui se pose aujourd'hui, en fin de compte, pourrait être la suivante : "Est-il normal dans des sociétés démocratiques, que seulement quelques entreprises technologiques privées aux moyens financiers colossaux décident à la place des populations du modèle de société à venir, ne leur laissant que le seul choix de faire établir des règles de fonctionnement plus ou moins contraignantes par des spécialistes travaillant dans le domaine ? "