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Transition énergétique : la France peut-elle se passer de nucléaire ?

La centrale nucléaire du Tricastin, dans le sud de la France, le 25 novembre 2011 à Pierrelatte.
La centrale nucléaire du Tricastin, dans le sud de la France, le 25 novembre 2011 à Pierrelatte.
AP/Lionel Bonaventure

Présenté comme une solution d’avenir par certains, critiqué pour sa dangerosité par d’autres, le nucléaire fait l’objet de nombreux débats en France. Si certains le disent nécéssaire, serait-il possible de faire sans ? La question énergétique pour les prochaines décennies se concentre-t-elle seulement sur la question nucléaire ? 

La Belgique a récemment annoncé vouloir cesser sa production nucléaire dès 2025. Elle rejoindrait alors l’Italie, la Grèce, la Suisse, l’Autriche, le Luxembourg, l’Espagne et dernièrement l’Allemagne, pays européens qui ont fait le même choix quelques années auparavant.

Pourtant, la France, elle, continue à placer son espoir dans l’énergie atomique dans sa transition énergétique. Non-émettrice de gaz à effet de serre, est-elle absolument indispensable dans la production d’électricité en France qui se veut être « zéro carbone » d’ici 2050 ? « Le nucléaire ne pourra pas tout. » annonce d'ores et déjà Nicolas Goldberg, Senior Manager Energie chez Colombus Consulting.

Durée de vie d’une centrale : pas plus de 60 ans


Actuellement, le nucléaire représente 67% de l’électricité produite en France. Cependant, « il représente moins de 20% de l’énergie finale utilisée par les français. » peut-on lire dans le dernier rapport du Réseau de Transport d’Électricité (RTE). Une bonne partie de l’énergie utilisée en France est assurée par l’importation d’énergies fossiles.

<p>Le président français Emmanuel Macron, en visite chez Framatome, une entreprise du secteur nucléaire, filiale d'EDF concevant des centrales nucléaires et des équipements au Creusot, le 8 décembre 2020.</p>

Le président français Emmanuel Macron, en visite chez Framatome, une entreprise du secteur nucléaire, filiale d'EDF concevant des centrales nucléaires et des équipements au Creusot, le 8 décembre 2020.

AP/ Laurent Cipriani

Le parc nucléaire français est composé de 56 réacteurs. Ces derniers ont été construits entre la fin des années 1970 et le début des années 1990 pour la plupart. Et comme tout objet technologique, ils ne peuvent pas être utilisés éternellement, comme le soulignele Réseau de Transport d’Électricité dans son dernier rapport «Futurs énergétiques 2050»  : « Si la durée d’exploitation de ces centrales est en train d’être prolongée […], il est généralement admis que les réacteurs ne pourront probablement pas fonctionner plus de 60 ans, sauf exception et démarche de sûreté spécifique. » De fait, cela voudrait dire que pour une partie des réacteurs, 2030 serait l’année de leur fin de service.

Pour les plus vieilles centrales, certaines n’auraient plus que 20 ans de vie, non sans chantier de remise à neuf pour tenir jusque là. Ce qu’on appelle le « grand carénage », lourd programme dirigé par la société Électricité de France (EDF) pour pour prolonger la durée de vie des centrales les plus anciennes et assurer leur sûreté. Un chantier qui n’est pas des moindres et qui selon a Cour des Comptes, coûterait 100 milliards d’euros entre 2014 et 2030. « C’est ce qu'il y a de moins coûteux » assure toutefois Nicolas Goldberg : « Cela permet d'exploiter plus longtemps les installations. C'est donc bénéfique à la fois du coté financier mais aussi climatique. Mais évidemment, ce n’est pas une solution éternelle. » 

Voir aussi : Nucléaire : quid des risques ?

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Cet hiver, 16 réacteurs ont cependant dû être arrêtés et n'ont pas pu fournir d'électricité. Si certaines visites de maintenance indispensables ont dû être repoussées en raison du contexte sanitaire, quatre réacteurs ont été arrêtés pour des questions de sécurité : « on a dû arrêter parce qu’un défaut a été trouvé sur des zones très sensibles pour la sûreté », a affirmé Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, qui a cependant assuré qu’il n’y aura : « pas de black-out général d’ici la fin de l’hiver. »

Entre 50% à 100% d’énergies renouvelables pour 2050 ?

Le réseau Réseau de transport d’électricité (RTE) est l’entreprise en charge d’assurer le transport de l’électricité dans chaque foyer français. Il assure aussi un suivi en temps réel de la consommation et de la production d’électricité en France. En octobre dernier, le RTE a sorti un rapport fouillé intitulé « Futurs énergétiques 2050 », résultat d’un travail de recherche et d’une consultation publique à laquelle des dizaines d’associations comme l’ADEME (Agence de la transition écologique), Greenpeace ou encore le Réseau Action Climat ont participé.

Dans ce rapport, 6 scénarios énergétiques dans un objectif de neutralité carbone pour l’horizon 2050 sont proposés :

-Une production d’électricité provenant de 100% d’énergies renouvelables (EnR)

Capture d'écran


-Une production d’électricité provenant de 87% d’EnR et 13% de nucléaire (une grosse partie serait portée par la filière photovoltaïque)

Capture d'écran

- Une production d’électricité provenant de 87% d’EnR et 13% de nucléaire ( grosse partie serait portée par de grands parcs éoliens sur terre et en mer )

- Une production d’électricité provenant de 74% d’EnR et 26% de nucléaire (avec un lancement d’un programme de construction de nouveaux réacteurs sur des sites existants tous les 5 ans à partir de 2035)

- Une production d’électricité provenant de 63% d’EnR et 36% de nucléaire (avec un lancement d’un programme plus rapide de construction de nouveaux réacteurs à partir de 2035 avec montée en charge progressive)

- Une production d’électricité provenant de 50% d’EnR et 50% de nucléaire (cela implique d’exploiter le plus longtemps possible le parc nucléaire existant, et de développer de manière volontariste et diversifié le nouveau nucléaire)

Tous ces scénarios sont construits à partir d’hypothèses annexes de transition énergétique tels que l'accélération de l'efficacité énergétique (isolation des maisons, voitures et objets électroniques moins gourmands en énergie...), accroissement de l’industrie manufacturière et la mise en place d'une sobriété énergétique.

Une des premières conclusions à tirer de ces 6 scénarios projetés par la RTE : la part des EnR va considérablement augmenter d’ici les prochaines décennies. Même dans le scénario où le nucléaire prendrait la plus grosse part (50%), les EnR représentent quand même 50% alors qu'aujourd'hui seul 26,9 % de la consommation d’électricité en France est couverte par les EnR.

>>>Voir aussi : Russie : la première centrale nucléaire flottante prend la mer

De fait, le nucléaire ne suffirait pas, bien qu’une sortie avant 2050 semble hautement risquée d’après le rapport. Par ailleurs, les différences coûts entre les scénarios sont aussi notables à l’horizon 2060 (ndlr : on parle ici coûts complets : production + acheminement ) : le scénario avec 50% de nucléaire coûterait entre 17 à 20 milliards de moins que les scénarios avec une part d’EnR supérieurs à 85%.

Comment s’en sortent ceux qui en sont sortis du nucléaire ?


Si une dénucléarisation de l’énergie semble inévitablement se profiler dans les prochaines années, certains pays ont décidé de s’en séparer dès maintenant. L’Allemagne est le dernier pays à avoir fait ce choix, et devrait mettre à l'arrêt définitivement ses réacteurs en 2022. Sa transition a débuté depuis presque 10 ans, et son mix énergétique a déjà été modifié. Émet-elle alors plus de gaz à effet de serre comme certains laissent le faire entendre ? 

Voir aussi : Energie : le nucléaire mis en avant au détriment de l'éolien

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Si sa production de charbon reste sa principale émettrice de gaz à effet de serre, celle-ci n’a pas compensé sa sortie du nucléaire. Sa part de renouvelables ne fait qu’augmenter dans sa production nette d’électricité : de 23% en 2012 elle est passé à 44% en 2020. L'année 2017 a même été celle où l’Allemagne a émis le moins de gaz à effet de serre (-0,2%), alors que les émissions de CO2 françaises avaient augmenté de 3,2%.

L’Allemagne pousse fortement pour inclure le gaz dans la nouvelle taxonomie verte européenne, ce qui projeterait ce gaz fossile comme durable.

 Nicolas Goldberg, Senior Manager Energie chez Colombus Consulting

« L'Allemagne a plus baissé ses émissions de gaz à effet de serre ces 10 dernières années que la France durant les 30 dernières années sur tout son système énergétique. » affirme Cyrille Cormier, ingénieur, spécialiste des politiques climatiques et énergétiques et auteur de Climat, la démission permanente (éd. Utopia, 2020). « Il y a eu aussi une nette baisse de la production de charbon, qui n'a d'ailleurs jamais été aussi basse qu’aujourd’hui."

Cependant la part de gaz a, elle, augmenté. Des projets de construction de centrales à gaz ont d’ailleurs été déjà annoncés par le nouveau chancelier allemand Olaf Scholz. Une trajectoire qui inquiète Nicolas Goldberg, Senior Manager Energie chez Colombus Consulting : « L’Allemagne pousse fortement à inclure le gaz dans la nouvelle taxonomie verte européenne, ce qui projeterait ce gaz fossile comme durable. » Le gaz naturel reste en effet un gros émetteur de gaz carbonique.

>>>Voir aussi : Nord Stream 2 : le gazoduc de la discorde

Par ailleurs, pour Nicolas Goldberg, le gaz représente un enjeu bien plus important que le nucléaire sur le plan énergétique : « D'ici 30 ans la moitié de l'énergie consommée ne sera pas de l’électricité. Ce sera beaucoup de biogaz et de la biomasse. Sachant qu'aujourd'hui le biogaz qu'on utilise provient quasiment à 100% de gaz fossile. Il va donc aussi falloir créer un mix gazier. »

Exclure le nucléaire, varier sa part dans la production nationale d’électricité, en faire l’élément central de sa transition énergétique... Selon Cyrille Cormier, la question majeure reste : « A-t-on intérêt ou plûtot, les Français souhaitent-ils sortir de l’atome ? Nous avons le choix. »