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Trois idées fausses sur le 14 juillet

Prise de la Bastille. Arrestation de M. de Launay, le 14 juillet 1789.<br />
<sub>(Anonyme, Musée Carnavalet)</sub>
Prise de la Bastille. Arrestation de M. de Launay, le 14 juillet 1789.
(Anonyme, Musée Carnavalet)

Contrairement à certaines idées reçues, le 14 juillet, jour de la fête nationale française, ne célèbre pas la chute de la monarchie, encore moins l’avènement de la République. Il ne commémore pas même explicitement la prise de la Bastille.

Le 14 juillet, fête entre toutes de la République française, marque son avènement ?

Pas du tout, en tout cas pas historiquement. La prise de la Bastille par la foule parisienne le 14 juillet 1789 constitue seulement l’un des premiers actes – majeur - d’un processus révolutionnaire qui s’étend sur une dizaine d’années pour se clore en 1799 par la prise du pouvoir de Bonaparte.

La République elle-même n’est proclamée que le 21 septembre 1792, après bien d’autres événements et insurrections.

Cette «Première République» dure en théorie 11 ans, jusqu’à l’établissement de l’Empire napoléonien (1804) mais comprend des phases très différentes : Terreur, réaction contre-révolutionnaire, Directoire, coup d’État de Bonaparte, « Consulat ».

Elle est suivie de soixante-dix années de retour de formes anciennes – voire autocratiques – du pouvoir : un empereur (Napoléon 1er), trois rois (deux de la dynastie Bourbon, l’un de la branche rivale Orléans), une brève seconde République (1848), renversée à son tour par un second empereur (Napoléon III, neveu du premier).

Ce n’est qu’à la chute de ce dernier dans une guerre perdue contre la Prusse (1870) que la République parlementaire, dans la décennie suivante, s’installe réellement en France.

Encore s’impose-t-elle presque subrepticement. Le parlement de 1870 est majoritairement royaliste mais il ne s’accorde pas avec l’héritier légitime du Trône, le Duc de Chambord (Henri V pour les royalistes).

Crédibilisée aux yeux des influents milieux économiques par l’écrasement sanglant de l’insurrectionnelle Commune de Paris (1871), une république provisoire s’installe par défaut, formalisée en 1875 par un simple amendement «(« amendement Wallon ») voté avec une voix d’avance.

Ainsi s’instaure de façon peu romanesque la République française moderne qui perdure avec des modifications (IVème et aujourd'hui Vème République), bien loin de l’embrasement du 14 juillet 1789.

Le 14 juillet marque au moins la chute de la monarchie ?

Pas d’avantage, sinon celle de la monarchie absolue. On sait (rétrospectivement) que la Révolution française s’est ouverte quelques semaines plus tôt par la réunion des États Généraux mais ils sont convoqués par le roi Louis XVI, qui cherche l’appui politique et financier de la nation. Les Cahiers de doléances, vaste consultation qui les a précédés, témoignent partout d’un soutien quasi unanime à sa personne et à l’institution monarchique.

<em>L'ouverture des États généraux, à Versailles</em>. Gravure de 1790.
L'ouverture des États généraux, à Versailles. Gravure de 1790.

Une crise fracture ces États Généraux en juin 1789 sur la question – essentielle – du vote par tête ou par ordre : la représentation nationale doit-elle être égalitaire ou soumise à la hiérarchie des trois ordres d’ancien régime (noblesse, clergé, tiers-état) ?

Elle débouche – le roi s’accrochant à l’ancien ordre et ayant fait disposer des troupes autour de la capitale - sur l’émeute du 14 juillet 1789. Des dizaines de milliers de Parisiens, dans le désir initial d'y chercher des armes, prennent d’assaut la Bastille, forteresse et vieille prison symbole d’arbitraire.

L’épisode est connu : ils s’en emparent et délivrent les sept prisonniers qui s’y trouvent (dont quatre faux monnayeurs). Une centaine de personnes sont tuées de part et d’autre dans l’assaut dont le marquis de Launay, gouverneur de la place. Sa tête est exhibée sur une pique.

On peut dater de cet événement fondateur la fin symbolique de la monarchie absolue et, d’une certaine façon, de l’ancien régime (le rôle de l’Assemblée devient prépondérant ; la noblesse perd ses privilèges dans les semaines suivantes).

Mais le roi lui-même n’est toujours pas contesté, et fait même l’objet d’un attachement renouvelé. Les révolutionnaires eux-mêmes, Robespierre inclus, ne sont alors nullement républicains.

Ce n’est qu’après la tentative de fuite de Louis XVI vers la frontière (équipée de Varennes, juin 1791) que son image est irrémédiablement ternie et que l’idée d’abolir la monarchie fait son chemin. Sa collusion avérée avec les cours ennemies de la France feront le reste. Le palais royal des Tuileries est pris par la foule le 10 août 1792. Louis XVI arrêté et jugé. Il est guillotiné le 21 janvier 1793.
 

Le "14 juillet" commémore cependant bien la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 ?

Non, en tout cas pas légalement, même si l'imaginaire français s'est révélé, à l'usage, plus audacieux que le législateur et célèbre bien cette défaite de l'ordre établi.

Fête de la Fédération le 14 juillet 1790, par Charles Thévenin<br />
<sub>(Musée Carnavalet)</sub>
Fête de la Fédération le 14 juillet 1790, par Charles Thévenin
(Musée Carnavalet)

Selon les débats du parlement qui l'institue près d'un siècle après la Révolution, le jour choisi commémore plutôt la fête de la Fédération qui, un an plus tard (14 juillet 1790), marque un moment de grande réconciliation nationale en présence du roi.

Ce n’est qu’en 1880, en effet, que la Troisième République commençante, en manque de symboles édifiants, établit le « 14 juillet » pour fête nationale.

Les régimes précédents avaient eu successivement pour jour emblématique celui de la naissance de la première République (22 septembre, jusqu’en 1804) la Saint-Napoléon sous les deux Empires ou la fête du roi sous la Restauration.

La fête de la Fédération

Dès la fin de 1789, la France connaît un grand mouvement de fraternisation entre villages, villes ou régions dans un élan révolutionnaire et patriotique, en des réunions citoyennes nommées « fédérations ».

« Il n’y a plus ni riches ni pauvres, ni nobles ni roturiers, écrira l’historien Jules Michelet. Les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent, les croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques (…) Un sentiment inouï de concorde avait pénétré les âmes ».

L’Assemblée Nationale décide de couronner ce mouvement par un immense rassemblement parisien.

Le 14 juillet 1790, anniversaire de la prise de la Bastille, 14 000 gardes nationaux venus de tout le royaume sont réunis au Champ-de-Mars dans l’enthousiasme. On jure « d’être à jamais fidèle à la Nation, à la Loi et au roi » et de « demeurer unis à tous les Français ».

« Ah ! De quel cœur il jure, ce peuple ! Ah, comme il est crédule encore », écrit encore Michelet.

La Troisième République, née d’une défaite, sans date de naissance très claire et inaugurée par la répression sanglante d’une insurrection (la Commune de Paris ; au moins 20 000 tués, autant d’emprisonnements et déportations) n’avait pas dans sa propre histoire de journées bien glorieuses à commémorer. On chercha donc ailleurs.

Après que furent proposées différentes dates, le député de gauche Benjamin Raspail propose celle du 14 juillet. Émoi d’une partie des parlementaires qui s’inquiètent qu’on fasse ainsi l’apologie d’une émeute.

Le rapporteur du Sénat, l’historien Henri Martin, évoque alors l’autre 14 juillet, celui de 1790. « N’oubliez pas, dit-il, qu’après la journée du 14 juillet 1789 il y a eu la journée du 14 juillet 1790. Cette journée-là, vous ne lui reprocherez pas d’avoir versé une goutte de sang, d’avoir jeté la division à un degré quelconque dans le pays. Elle a été la consécration de l’unité de la France. »

Le rapport du Sénat reprend cette option : « Nous espérons qu’aucun de vous ne refusera de se joindre à nous pour la renouveler et la perpétuer, comme le symbole de l’union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l’égalité. Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l’histoire de France, et peut-être de toute l’histoire. C’est en ce jour qu’a été enfin accomplie l’unité nationale. (…) Fédération, ce jour-là, a signifié unité volontaire. »

Votée le 6 juillet 1880, la loi ne comprend finalement qu’un seul article, prudemment sibyllin : « La République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle ».