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"Tu es banni, tapé, livré à la police", paroles d'homosexuels au Sénégal

Ousmane Diallo tient une photo de son fils Madieye Diallo. Le corps du jeune homme, homosexuel, fut profané par une foule avant d'être déposé devant la maison de ses parents âgés. 
Ousmane Diallo tient une photo de son fils Madieye Diallo. Le corps du jeune homme, homosexuel, fut profané par une foule avant d'être déposé devant la maison de ses parents âgés. 
AP Photo/Ricci Shryock

Au Sénégal les personnes de la communauté LGBTQI vivent une vie empêchée. Dans le pays, les tensions sur ces questions taboues sont de plus en plus fortes. Les organisations des droits humains registrent une hausse des discriminations et le sujet pourrait s’imposer lors des élections législatives ce dimanche 31 juillet. 

"Les gens ici ne cherchent pas à comprendre. Tu es homosexuel: tu es banni, tapé, livré à la police. Alors je fais de mon mieux pour rester dans mon coin. J'ai peur de croiser quelqu'un qui me connaît et j’ai peur de croiser de la haine", souffle Abdou*, jeune homosexuel sénégalais.

À seulement 20 ans, Abdou est menacé de mort et subit l'ostracisme de sa famille. Il témoigne d'une vie quasi impossible au Sénégal et de l'exclusion sociale des homosexuels dans son pays.

"La situation devient de plus en plus grave", lâche-t-il. "La colère que les gens ont... ce n'est pas quelque chose qui existait avant".

Des lois répressives à l’encontre de l’homosexualité. 

Dans ce pays musulman à 95% et très pratiquant, l'homosexualité est largement considérée comme une déviance. Aujourd’hui la loi réprime d'un emprisonnement d'un à cinq ans les actes dits "contre nature avec un individu de son sexe".

Une loi jugée trop insuffisamment sévère par une partie de l’opposition. En décembre 2021, à l'initiative de l'ONG islamique Jamra, 11 députés dépose une proposition de loi destinée à punir l'homosexualité d'une peine de cinq à dix ans de prison. 

À voir : Sénégal : l'homosexualité dans le viseur d'une proposition de loi
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Le Parlement rejette la proposition estimant la législation existante assez sévère. Le porte-parole de l'ONG Mama Mactar Gueye avance que la communauté LGBT "pose problème" parce qu'elle "commence à envahir l'espace public" et à "provoquer".
Selon lui, le pays est dans une "tension déplorable". Il soutient qu'une nouvelle loi permettrait de protéger "la société, mais aussi les homosexuels d'une justice populaire". 

Ces dernières années, des groupes islamiques, sont à la pointe du combat contre l'homosexualité au Sénégal. De nombreux membres de ces groupes ont fait leurs études dans des pays arabes selon l’AFP. Pour certains d’entre eux, l’homosexualité est un instrument employé par les Occidentaux pour imposer des valeurs prétendument étrangères à la culture du pays.  

De son côté, le principal opposant Ousmane Sonko fait de la lutte contre l'homosexualité un argument de campagne pour les législatives de dimanche prochain.

À voir : Sénégal : qui est Ousmane Sonko ?
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Dans les rues, de violentes campagnes contre l’homosexualité. 

"La situation de la communauté LGBTQI est très compliquée, notamment la dernière année et demie" affirme Ousmane Aly Diallo, chercheur à Amnesty International contacté par l’AFP. Selon ce responsable du bureau Afrique de l'Ouest et du Centre au sein de l’ONG, l’année passée est caractérisée "par une campagne massive" contre l'homosexualité "menée par des associations religieuses et conservatrices qui veulent prétendument restaurer les valeurs sénégalaises".  

Les "goor-jigéen" (homme-femme en wolof) ont longtemps fait partie du paysage social. "Mais ce qu'on note aujourd'hui, c'est vraiment une intolérance à l'identité LGBTQI", révèle Aly Diallo. "Cette intolérance, de plus en plus dangereuse et très politique, est due à la montée du discours religieux et de la religiosité au Sénégal et (...) à la faiblesse des institutions face à cette montée-là".

Le sociologue Djiby Diakhate explique, quant à lui, que "pour beaucoup de Sénégalais, si l'homosexualité se développe, ce sera une catastrophe; on connaîtra la sécheresse, des épidémies, le mauvais sort".
 
Ils n'ont qu'à faire leurs pratiques discrètement; les citoyens ne sont pas prêts à cohabiter avec eux
Abdoulaye Guissé, étudiant sénégalais âgé de 28 ans 
Abdoulaye Guissé, étudiant de 28 ans, confie à l’AFP "ne pas voir pourquoi le Sénégal doit changer de position pour accorder plus de place" aux homosexuels. "Ils n'ont qu'à faire leurs pratiques discrètement; les citoyens ne sont pas prêts à cohabiter avec eux".

Malamine Bayo, 32 ans, préconise pour sa part "d'étudier la question pour voir si ce n'est pas une maladie", ou, "si c'est par choix". Elle suggère d'"encadrer ces personnes pour qu'elles puissent vivre sans difficulté".

Mi-mai 2022, une controverse agite la France et le Sénégal autour du joueur de football du Paris Saint-Germain et international sénégalais Idrissa Gana Gueye. Le joueur est accusé d'avoir refusé de s'associer à la lutte contre l'homophobie lors d'un match en France. Il a reçu un flot de soutien au Sénégal.

À lire : Football : le joueur du PSG Idrissa Gana Gueye au coeur d’une polémique sur l’homophobie

A la même période, un artiste américain en visite à Dakar a été violemment agressé. La vidéo postée sur plusieurs réseaux sociaux montre une dizaines d'hommes malmener l’artiste en raison de son style jugé homosexuel.

"Il est plus risqué aujourd'hui d'afficher publiquement son identité LGBTQI qu'il y a quelques années. Explique Aly Diallo. « Il y a de plus en plus d'agressions contre des membres de cette communauté, souvent filmées et diffusées sur les réseaux sociaux", avance-t-il.   

En mai 2021 et en février 2022, des milliers de personnes ont manifesté à Dakar pour réclamer un renforcement de la répression de l'homosexualité.

Pour les homosexuels au Sénégal, une vie empêchée. 

Abdou témoigne d’une enfance et d’une adolescence traumatisantes. Durant cette partie de sa vie, il subit les bains "spirituels" de marabouts pour soigner sa supposée "maladie" et son côté efféminé. Il se cache pour vivre sa sexualité et battu par ses proches et fait une tentative de suicide. 

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Sa vie bascule fin 2021 lorsqu’un cousin et rapporte à son père une conversation une conversation du jeune homme avec un réseau LGBT. Immédiatement après son père divorcé de sa mère et le chasse du domicile. "Il m'envoyait des messages où il disait « tu me fais honte; tu ne mérites pas de vivre... »", raconte le Abdou. 

Abdou contacte une association à l'étranger qui l'aide à fuir dans un pays de la région. Il se met à l'abri pendant cinq mois mais début mai puis sa mère, restée en lien avec lui, le convainc de rentrer. Depuis, Abdou se terre chez elle. Craignant pour sa vie, sa mère l'enferme dans sa chambre quand elle entend parler d'une agression...


À voir : Sénégal : une agression homophobe diffusée en vidéo suscite l'émoi
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Lorsque l'homosexualité est révélée, l'entourage voit souvent dans la violence de sa réaction le seul moyen de sauver sa "réputation". 
 
Au Sénégal, vivre avec l'homosexualité c'est être en danger du matin au soir; c'est un chemin très sombre
Daouda*, jeune homme sénégalais homosexuel. 
C'est ce qu'a vécu Daouda*, fils unique, qui menait une vie d'étudiant, jusqu'au jour où son père a appris son homosexualité. "Il a alors sorti une arme, il voulait me tirer (dessus)...". Daouda a fui dans un pays de la région, où l'AFP l'a rencontré, coupé de sa famille depuis huit ans. "Au Sénégal, vivre avec l'homosexualité c'est être en danger du matin au soir; c'est un chemin très sombre". Plusieurs de ses amis se sont suicidés. Ils ne parvenaient pas à vivre cachés.

Dans ce contexte, nombre de gays mènent une double vie. Jusqu'à il y a 3 mois, c'était le destin de Khalifa*, bisexuel. Marié depuis 4 ans, il a vécu jusqu'à ses 34 ans sans que son entourage ne soupçonne rien. Récemment "dénoncé", il a perdu son emploi et sa carrière. Son père menace de "le tuer", il ne voit plus sa femme ni son enfant et survit dans une ville loin de Dakar. 

Khalifa ne voit plus d'autre choix que de demander l'asile à l'étranger. Il rapporte qu’un mouvement anti-LGBT l’a identifié et menace de le traquer ou de publier son nom sur internet.

Abdou aussi aimerait quitter le Sénégal. Le jeune homme désire vivre dans un endroit où il serait "accepté" et cherche à éloigner sa mère de la stigmatisation. "Si je pars, ce sera la paix pour ma mère...", dit-il, la voix brisée.

En Afrique, une "diversité" des contextes pour les droits des LGBTQI. 

En raison des risques liés à l'orientation sexuelle, le Sénégal a été retiré de la liste des pays d'origine sûrs par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) en 2021. 

Dans son dernier rapport Amnesty International répertorie les cas de harcèlements, d’arrestations et de poursuites judiciaires liées à l’homosexualité sur l’ensemble du continent africain. Ce rapport reconnait une législation plus progressistes sur les droits LGBTI en Afrique du Sud et dans plusieurs pays du continent. Dans plusieurs pays d’Afrique une communauté LGBT s'exprime ce qui est impensable au Sénégal, selon Amnesty. 

À lire : Afrique : quels droits pour les homosexuels ?

Faute de données officielles et au vu de la diversité des contextes, les experts notent qu'il est cependant difficile d'établir le niveau de persécutions au Sénégal comparé à d'autres pays d'Afrique. Ils soutiennent toutefois que la situation reste tendue sur l’ensemble du continent. 

* Prénoms d'emprunts pour des raisons de sécurité.