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Turquie : gifle aux municipales, quelles conséquences pour Erdogan ?

Les  partisans Ekrem Imamoglu, candidat de l'opposition à la mairie d'Istanbul déclaré élu, lors de sa visite au mausolée de Mustafa Kemal Ataturk le 2 avril 2019.<br />
<sub>(AP Photo/Burhan Ozbilici)</sub>
Les  partisans Ekrem Imamoglu, candidat de l'opposition à la mairie d'Istanbul déclaré élu, lors de sa visite au mausolée de Mustafa Kemal Ataturk le 2 avril 2019.
(AP Photo/Burhan Ozbilici)

La victoire de l'opposition à Istambul aux municipales du 31 mars 2019 a été invalidée lundi 6 mai par le Haut-comité électoral de Turquie qui a ordonné la tenue d'un nouveau scrutin le 23 juin.  Le président Recep Tayyip Erdogan avait dénoncé des "irrégularités" et réclamé l'annulation des élections.  « Se présenter aux élections face à l’AKP est autorisé, mais il est interdit de gagner.  Nous sommes en présence d’une dictature », a répliqué un des dirigeants de l'opposition, Onur Adigüzel. Nous rééditons ici notre article publié lors de l'annonce des résultats.

Ce n’est pas un effondrement mais c’est pour le moins un sérieux camouflet pour le président Recep Tayyip Erdogan. En dépit du recomptage des voix exigé par son camp et actuellement en cours, ce dernier semble bien avoir perdu les deux capitales de la Turquie. La politique : Ankara ; l’économique et historique : Istanbul. Pour la seconde, l’écart est faible : moins de 25 000 voix, aujourd’hui contestées par des sortants dépités.
 

Car la probable perte de l’emblématique cité constitue pour les maîtres du pays une surprise, et un choc. « Remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie » avait imprudemment clamé le Reis. Lui même son ancien maire, il en avait fait dans les années 90 l’une des bases redoutables de sa conquête du pays.

Une unité payante

<sub>(AP Photo/Lefteris Pitarakis)</sub>
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)
Ekrem Imamoglu, probable vainqueur d’Istanbul

Lunettes rectangulaires, flegme et chemises blanches boutonnées jusqu'au col, Ekrem Imamoglu, en passe d'arracher Istanbul au pouvoir, n'a pas franchement l'air d'un carnassier.

Né en 1970 à Trabzon (nord-est), sur les bords de la mer Noire, M. Imamoglu a étudié l'administration des affaires à l'Université d'Istanbul, avant de décrocher un Master en management, selon sa biographie officielle.

Il travaille pour l'entreprise de construction familiale avant de se lancer en politique il y a une dizaine d'années sous la bannière du CHP. En 2014, il est élu maire de Beylikdüzü, un district d'Istanbul.

Pendant la campagne, il s'est fait remarquer par son respect pour les électeurs affichant clairement leur préférence pour son opposant, un aspect qui détonne dans un paysage politique très fracturé.

Contrastant avec la rhétorique brutale de M. Erdogan pendant la campagne, M. Imamoglu a offert un visage plus rassembleur, promettant ainsi lundi, en revendiquant la victoire à Istanbul, qu'il serait "le maire de tous", y compris de ceux qui ont voté contre lui.

Si son avance est confirmée par les résultats finaux, M. Imamoglu deviendra à 49 ans  le maire de la ville la plus riche et la plus peuplée de Turquie. Un poste qui ferait de lui l'un des opposants les plus en vue de M. Erdogan. (d'après AFP)
Le scrutin de dimanche opposait deux blocs : d'un côté, l'AKP (parti du président) et ses alliés ultranationalistes du MHP. De l'autre, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) et l'Iyi (droite), soutenus par les prokurdes du Parti démocratique des peuples (HDP).

Sans doute le parti présidentiel reste-t-il globalement le premier du pays, aux commandes du système et son principal bénéficiaire : 44 % des voix au plan national. 51,6 % avec son allié.
 

Mais Istanbul et Ankara ne sont pas les seules à changer de mains. Métropole touristique sur la Méditerranée, 2,5 millions d’habitants, Antalya passe à l’opposition de même qu’Adana (près de deux millions d’habitants) et plusieurs villes du nord. À Tunceli, le vainqueur-surprise est le candidat communiste.

Dans le Nord-Est anatolien kurde, la parti de gauche HDP - dont les principaux dirigeants croupissent en prison - reconquiert une grande partie des localités qu’Ankara avait pris d’autorité sous sa tutelle, dont la principale, Dyarbakir.

L’attitude de cette formation dans le scrutin retient d’ailleurs l’intérêt. Parti légaliste « pro-kurde » historiquement issu du PKK, 11 % des voix et 67 députés aux dernières élections législatives - dont dix derrière les barreaux -, le HDP se trouve gravement affaibli par la répression prétextée par le coup d’État de juillet 2016 et une accusation injuste de soutien au « terrorisme ».

Il a choisi de ne pas présenter de candidats à Ankara ni Istanbul – malgré sa forte population kurde – pour éviter la dispersion des voix.

Sacrifice aujourd’hui déterminant dans la victoire de l’opposition (CHP de centre-gauche allié à l’IYI de droite nationaliste), arrachée de justesse malgré la disproportion des moyens.

Défaite personnelle ... et économique

Le président Erdogan s’était fortement impliqué pour faire de ces municipales une nouvelle victoire, tenant lui-même plusieurs meetings par jour lors de la campagne. La quasi-totalité des moyens d’informations se sont mis à son service dans une propagande particulièrement agressive.

Meeting du président Erdogan à Istanbul le 29 mars 2019.<br />
<sub>(AP Photo/Lefteris Pitarakis)</sub><br />
 
Meeting du président Erdogan à Istanbul le 29 mars 2019.
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)
 

Surenchère à double tranchant, qui a contribué à faire du 31 mars un référendum pour ou contre le Reis. « Erdogan a pris un risque en transformant ce scrutin en une élection nationale (...) Cette défaite va être considérée comme la sienne », estime pour l’AFP Berk Esen, professeur associé à l'université Bilkent, à Ankara.

Voir dans son revers le seul rejet d’un régime aux allures de dictature – des dizaines de milliers d’emprisonnements politiques depuis juillet 2016, la presse et les partis harcelés, un pouvoir de plus en plus autocratique … - serait d’ailleurs erroné.

Si la thématique de la répression a influencé le vote de certains milieux urbains lassés des arrestations et du langage de guerre civile en vigueur, la mauvaise conjoncture économique a également joué un rôle considérable.

La forte croissance qui a marqué l’économie turque dans la décennie 2000 avait permis au parti d’Erdogan, l’AKP, d’engranger les victoires électorales et de se constituer une solide base sociale. Celle-ci ne lui a pas manqué lors du putsch raté. Elle s’est montrée compréhensive aux atteintes aux libertés, l’a soutenu dans son éloignement de l’Union européenne et dans son relatif isolement international. Elle devient moins enthousiaste dans le contexte actuel de retournement de la conjoncture : récession, inflation record, chômage en hausse.

Nouvelle séquence ?

Le président Erdogan le soir des élections.<br />
<sub>(AP Photo/Lefteris Pitarakis)</sub>
Le président Erdogan le soir des élections.
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)

La perte des grandes villes n’est pas pour autant la fin d’Erdogan ni de son régime. Techniquement, l’AKP conserve assez de leviers au niveau local (des districts, en particulier) pour limiter la liberté de gestion des municipalités conquises par l’opposition.

À l’échelon du pays, la formation présidentielle perd peu de sa puissance. Erdogan, surtout, demeure l’hyper-président doté d’un pouvoir sur mesure. Il contrôle l’État, l’armée, la justice. La réforme constitutionnelle de 2018 a réduit le parlement au rôle de chambre d’enregistrement.

Dans un climat d’hystérie et de peur entretenu par des médias dévoués, il a emporté sans trop de résistances les consultations électorales de ces dernières années et plus grand-chose ne semblait pouvoir l’arrêter. Ces municipales, où l’opposition a mesuré l’efficacité de son union, sonnent comme l’hypothèse d’une nouvelle séquence. L’inquiétude pourrait changer de camp.