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Ukraine : la République Populaire de Donetsk, nouvelle patrie d'adoption de quelques francophones

<p>En 2014, plus d'une vingtaine de francophones font le voyage pour combattre auprès des milices rebelles quand la guerre éclate à l'Est de l'Ukraine entre les forces séparatistes soutenues par la Russie et l'armée centrale de Kiev. Peu d'entre eux sont encore dans le pays. </p>

En 2014, plus d'une vingtaine de francophones font le voyage pour combattre auprès des milices rebelles quand la guerre éclate à l'Est de l'Ukraine entre les forces séparatistes soutenues par la Russie et l'armée centrale de Kiev. Peu d'entre eux sont encore dans le pays. 

©Hervé Bossy pour TV5MONDE

Alors que la tension monte à nouveau entre l'Ukraine et la Russie au large de la Crimée, un autre conflit n'en finit pas dans le Donbass. En 2014, c'est là, dans l'Est de l'Ukraine, que des combattants francophones se rendent pour participer à la guerre qui éclate entre les forces séparatistes soutenues par la Russie et l'armée centrale de Kiev. Qui sont-ces combattants ? Veulent-ils toujours prendre les armes dans un conflit qui ne cesse de s’enliser ? 

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En ce matin du 11 novembre, Christelle Néant a troqué son traditionnel pantalon militaire pour un sobre jean foncé. La Française, arrivée en mars 2016 en République Populaire de Donetsk pour travailler en tant que communicante au sein de DoniPress (l'agence de presse du gouvernement séparatiste) a l'habitude de filmer ses reportages habillée en treillis. Pour les élections, qualifiées d'« illégales et illégitimes » par Emmanuel Macron et Angela Merkel, la trentenaire aux cheveux bouclés et lunettes fines n'est plus reporter, mais « observatrice internationale ». 
 

Je pense et ressens comme les Russes. 

Christelle Néant

Rien ne prédestinait cette ancienne webmaster dans une multinationale au Luxembourg à rejoindre l'entité ayant fait sécession avec Kiev depuis 2014. Il lui a fallu un mois de réflexion avant de prendre la route avec son utilitaire. « Ce qui a lourdement pesé est le fait que j'ai toujours été une activiste défendant les droits de l'Homme et ce qui se passe ici m'a révoltée », explique-t-elle.
 

Christelle Néant, à Grabovo, vendredi 7 septembre 2018. Rien ne prédestinait cette ancienne webmaster dans une multinationale au Luxembourg à rejoindre Donetsk ayant fait sécession avec Kiev depuis 2014.
Christelle Néant, à Grabovo, vendredi 7 septembre 2018. Rien ne prédestinait cette ancienne webmaster dans une multinationale au Luxembourg à rejoindre Donetsk ayant fait sécession avec Kiev depuis 2014.
©Hervé Bossy pour TV5MONDE


Depuis 2014, le conflit a fait plus de 10 000 morts civiles et deux millions de déplacés. En s'informant sur l'histoire de la région, elle en est convaincue : « Je pense et ressens comme les Russes ». Une nouvelle identité qu'elle met au profil de la propagande séparatiste, en se faisant le relais des autorités. 

Des Français venus combattre depuis 2014

Christelle Néant n'est pas la seule Française à devoir officiellement « vérifier la conformité » d'un scrutin pourtant joué d'avance. Il y a aussi Thierry Mariani, ancien député Les Républicains bientôt inscrit sur la liste du Rassemblement National pour les élections européennes, Xavier Moreau, intime de Marine Le Pen, Alexis Tarrade, le représentant LR à Moscou, et Julien Rochedy, l'ancien directeur des jeunesses du Front National. « Ces politiciens nationalistes sont en plein décalage avec les combattants français qui sont tous d'extrême-gauche. Eux viennent en touristes, font des selfies. Nous, nous sommes ici, pour les plus anciens depuis 2014 », soupire Philippe Khalfine, chez lui, à Donetsk, où il vit dans une maison qu'il rénove avec sa femme Tatiana, née dans le Donbass et professeure de français à l'université.
 

Philippe Khalfine vit toujours à Donetsk, où il vit dans une maison qu'il rénove avec sa femme Tatiana, née dans le Donbass et professeure de français à l'université.
Philippe Khalfine vit toujours à Donetsk, où il vit dans une maison qu'il rénove avec sa femme Tatiana, née dans le Donbass et professeure de français à l'université.
©Hervé Bossy pour TV5MONDE




Cet originaire du Var est un des seuls Français encore présents. L'ancien technicien dans les systèmes de ventilation a rejoint le Donbass à seulement 23 ans. Sa décision, il l'a forgée par son travail de « réinformation », selon l'expression aux racines conspirationnistes très courante chez les volontaires d'Europe de l'Ouest. « J'ai décidé de venir quand j'ai vu les images de gens qui prenaient les armes pour se défendre, avec beaucoup de courage et de solidarité. La France a perdu toute sa souveraineté face à Bruxelles. Aujourd'hui, je considère la République Populaire de Donetsk comme ma patrie d'adoption », indique-t-il d'une voix posée, en ajoutant que ses proches n'ont pas tous compris à son choix. 

Entre conviction et désillusion

Un sentiment de citoyenneté réappropriée qui se retrouve chez tous les Français restés ici. En creux, il montre qu'ils n'ont pas trouvé leur place dans leur pays. « Je suis partie pour faire un travail réellement utile, et pour aider un peuple auquel je me sens appartenir », affirme Christelle Néant. Philippe Khalfine, lui, se sent comme « un homme du peuple du Donbass », même s'il éprouve parfois de la nostalgie. Surtout lorsqu'il apprend sur les réseaux sociaux que ses amis d'enfance ont fondé une famille « dans un pays en paix avec des structures stables ». « Je suis fier d'être ici, mais parfois je me dis que je n'ai pas construit une vie normale », indique-t-il, après réflexion. Chez lui, des morceaux de France apparaissent par touches discrètes, comme cette bouteille de Bandol vide posée dans une armoire. 

Philippe Khalfine a rejoint l'Unité Continentale (UC), une formation de volontaires francophones présente dans la région depuis mai 2014. Ses fondateurs, Nicolas Perovic et Victor Lenta, réunissent à l'époque une vingtaine d'individus proches de l'extrême-droite. Tous intègrent la brigade internationale Pietnashka. Mais à partir des accords de cessez-le-feu signés à Minsk en 2015, les membres de l'Unité Continentale partent un à un. Le bataillon ferme même pendant plusieurs mois, avant de redevenir actif un peu plus tard. Philippe Khalfine en prend le commandement au début 2018. 

Retour en Europe

Pendant l'été, il accueille Xavier Vrancken, un belge de 44 ans passé par l'armée, l'artisanat et reconverti au maraîchage biologique. Rencontré une première fois en septembre, il n'avait pas encore commencé les combats. « J'ai vraiment hâte », concédait-il. Trois mois plus tard, Xavier prépare déjà son départ au fond du Soleniki, la cantine-restaurant préférée des Français qui propose des spécialités locales à bas prix. Il attend son visa russe pour pouvoir rentrer en Belgique, faute d'avoir pu participer comme il le voulait au conflit. Son salaire de 200 euros pourrait, selon lui, l'éviter d'être accusé de mercenariat. 
 

Me taper l'hiver russe à faire l'agent de sécurité, je refuse !

 Xavier Vrancken, un Belge venu combatre à Donetsk

« On est bon qu'à s'en ramasser plein la gueule et c'est rare qu'on puisse riposter » raconte-t-il, d'une voix usée par la cigarette.  « Il y a quelques semaines, on était à côté de la station d'épuration de Donetsk, souvent attaquée par les Ukrainiens. Pour montrer qu'on était là, j'ai vidé quatre chargeurs. Je me suis fait passer un savon ».
 

Xavier Vrancken, Belge, prépare déjà son départ au fond du Soleniki, la cantine-restaurant préférée des Français à Donetsk. 
Xavier Vrancken, Belge, prépare déjà son départ au fond du Soleniki, la cantine-restaurant préférée des Français à Donetsk. 
©Hervé Bossy pour TV5MONDE


Empêché de tirer comme il l'entend, la routine commence à s'installer, avec son emploi du temps imperturbable : cinq jours sur une position, deux jours de repos, et des gardes. De simples missions de surveillance qui ne le satisfont pas : « Me taper l'hiver russe à faire l'agent de sécurité, je refuse ! », râle-t-il, sourire en coin. 

La fin des recrutements de volontaires étrangers ? 

Pendant ses permissions, le Belge « se réinforme », joue à des jeux vidéos, regarde des séries. Un peu de tourisme aussi. «  Comme tout le monde quoi ! » Son désir de liberté gagnée par les armes s'est éteint avec les élections : « Le nouveau chef d'État, Denis Pouchiline est un diplomate. Il était déjà là à Minsk. Il veut la paix et le rapprochement avec la Russie. Les soldats voient ça avec tristesse, car c'est la fin d'une époque. On a perdu. » Les autorités séparatistes pourraient même cesser les recrutements de volontaires étrangers. Mais Xavier Vrancken ne regrette pas son séjour, qui lui a permis de « découvrir des gens géniaux. »
 

C'est la fin d'une époque. On a perdu.

Xavier Vrancken, un Belge venu combattre dans le Donbass.

Il y a du vague-à-l'âme chez les Français restés à Donetsk. « Avant, les soldats étaient vus comme des libérateurs. Aujourd'hui, un mort sur le front relève plus de l'accident de travail », constate Philippe Khalfine, dans son salon gagné par le froid. Le Varois va bientôt céder sa place de commandant de l'UC pour entrer chez NewsFront, un site d'informations pro-russe.

Quand il évoque l'avenir avec son ami Alexandre, poète et soldat donbassien, celui-ci paraphrase, d'un air impassible, une pensée de Che Guevara : « La révolution est initiée par les romantiques, appliquée par les fanatiques, et récupérée par les cyniques ». Ceux qui se voyaient comme les défenseurs du Donbass pourraient bien devenir de simples Franco-Russes.