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Ukraine : pourquoi une "invasion" russe paraît "peu vraisemblable"

L'attaché des forces terrestres à l'ambassade des États-Unis en Ukraine, le colonel Brandon Presley, observe une carte lors de la visite d'une délégation de l'ambassade américaine dans la zone d'opération des forces conjointes dans la région de Donetsk, le 19 novembre 2021. 
L'attaché des forces terrestres à l'ambassade des États-Unis en Ukraine, le colonel Brandon Presley, observe une carte lors de la visite d'une délégation de l'ambassade américaine dans la zone d'opération des forces conjointes dans la région de Donetsk, le 19 novembre 2021. 
Service de presse de l'opération des forces conjointes ukrainiennes

La tension culmine ces derniers jours entre les protagonistes du dossier ukrainien. Depuis plusieurs jours, l'Ukraine et ses alliés prêtent à la Russie des velléités d'invasion, intention réfutée par Moscou. Malgré une dangereuse escalade diplomatique, une opération d'envergure ne semble pas d'actualité dans l'immédiat. Les présidents russe et américain devraient échanger prochainement sur le sujet à l'occasion d'une visioconférence.

Fin janvier. C’est « la période la plus vraisemblable » pour l’achèvement des préparatifs russes en vue d’une « escalade d’envergure ». Signe que le torchon brûle avec vigueur avec le grand voisin, cette déclaration du ministre ukrainien de la Défense, Oleksii Reznikov, devant le Parlement, vendredi 3 décembre. Le même jour, un haut responsable américain sous couvert d'anonymat, déclarait, dans le Washington Post, que 175.000 soldats russes se préparaient à lancer une offensive dès l'an prochain.

Au même moment, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, faisait montre d’intransigeance, en marge d’une réunion de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), à Stockholm. « Je rejette cette idée que nous devrions garantir quoi que ce soit à la Russie. J’insiste : c’est la Russie qui doit garantir qu’elle ne continuera pas son agression contre aucun pays. »

L’abandon du projet d’adhésion de l’Ukraine à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), un objectif inscrit dans la Constitution nationale depuis 2017, « n’est pas une option [...] Nous avons une règle d’or dans la politique étrangère ukrainienne : pas de décision sur l’Ukraine sans l’Ukraine. Si quiconque, même nos plus proches alliés, prenait une décision liée à l’Ukraine dans notre dos, nous ne reconnaîtrions pas cette décision. » Façon d’indiquer pour le chef de la diplomatie ukrainienne que son pays ne compte pas bouger d’un iota sur ce dossier, alors que les chefs de la diplomatie russe et américaine se sont entretenus sur le sujet la veille.

La Russie peut intervenir. Mais est-ce qu’elle a intérêt à le faire maintenant ? Le plus probable est que non

Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipof

Réponse du berger à la bergère

Depuis plusieurs semaines, Kiev et ses alliés occidentaux accusent Moscou d’avoir massé quelque 90.000 hommes à sa frontière. Le chiffre de 100.000 voire de 115.000 a également circulé. « On entend tout et son contraire, remarque Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Hier (vendredi 3 décembre), le Pentagone parlait de 175.000 hommes. L’évaluation autour de 100.000 hommes paraît correcte. »

Une estimation qui intègre des unités basées en permanence en périphérie de l’Ukraine comme dans la région de Voronej ou en Crimée. Toujours est-il que contrairement à 2014, « on n’est pas dans le cadre d’une opération clandestine. Les Russes souhaitent que ça se sache et que ça se voit », abonde M. Dubien.

Réponse du berger à la bergère, Moscou impute à son tour à Kiev des mouvements de troupes et l’acheminement d’équipements lourds dans l’est. La volonté ukrainienne de récupérer la Crimée, annexée par la Russie en 2014, est perçue comme une « menace directe » à Moscou, selon les mots du Kremlin daté du 2 décembre. « Dans un contexte normal et apaisé, le fait que des Etats mobilisent des hommes et du matériel devrait passer inaperçu puisqu’on est dans le bon droit de chacun d’être dans le plein exercice de sa souveraineté en déplaçant des troupes sur son propre territoire », commente Florent Parmentier, secrétaire général du Centre de recherches politiques de Science Po (Cevipof) et spécialiste de la Russie et de l’Europe orientale. Mais dans ce contexte orageux, de telles manoeuvres suscitent défiance et inquiétude. 

(Re)voir : Russie-Ukraine : nouvelle crise à la frontière
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Prise de température

Sept ans après le début des hostilités et plus de 13.000 morts plus tard, les deux voisins sont toujours enlisés dans un conflit sur le flanc oriental de l’Ukraine. Pour la deuxième fois en 2021, la crainte d’une invasion par la Russie est évoquée.

Le 1er décembre, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, affirmait détenir des « preuves » attestant que la Russie prépare « d’importants actes agressifs contre l’Ukraine ». Il promettait par la même de lui faire payer « un prix élevé » le cas échéant. Deux jours plus tard, le président Joe Biden confiait être en train de préparer « l'ensemble d'initiatives le plus complet et le plus pertinent qui soit, pour rendre très, très difficile à M. Poutine de faire ce que les gens craignent qu'il fasse. » De son côté, le gouvernement russe nie toutes velléités offensives.

(Re)voir : Ukraine : Joe Biden veut dissuader la Russie de lancer une offensive

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Car il y a un palier que le Kremlin n’a pas forcément intérêt à franchir dans l’immédiat. « La Russie peut intervenir. Mais est-ce qu’elle a intérêt à le faire maintenant ? Le plus probable est que non. Si vous pouvez obtenir le même résultat sans faire la guerre plutôt qu’en la faisant, alors pourquoi attaquer ?, note M. Parmentier. Je ne crois pas à une offensive de grande intensité dans un futur proche. Ce qui n’empêche pas une attaque dans quelques mois ou années. » Par ses agissements, la Russie chercherait plutôt à prendre la température. « On secoue l’arbre ukrainien, on regarde si des fruits comestibles en tombent et surtout si on nous laisse les manger. »

En l'état actuel, on assisterait plutôt à une opération de dissuasion conventionnelle. « Les analystes sérieux à Washington, en Russie et en Europe considèrent qu’une invasion à froid de l’Ukraine par la Russie paraît peu vraisemblable. Pour quoi faire et à quel coût ?, corrobore Arnaud Dubien. C’est une chose de défaire quelques unités ukrainiennes, c’en est une autre d’administrer les territoires. Cela paraît extrêmement compliqué. »

Jusqu'à présent, les Russes s'opposaient à l'Ukraine dans l'Otan. Désormais, ils s'opposant à l'Otan en Ukraine

Arnaud Dubien, directeur de l'Observatoire franco-russe

La sécurité européenne, réel enjeu du débat

Et dans le cas du scénario le plus pessimiste d'une offensive russe, si le rapport de forces serait en faveur de Moscou, la suite des événements s'en trouverait hasardeuse. « L’armée ukrainienne serait balayée en quelques jours, c’est très clair, affirme le chercheur associé à l’Iris. Mais la suite l’est nettement moins, notamment pour ce qui serait du coût politique et économique d’une occupation de territoires. »

Par ailleurs, depuis que l’ennemi numéro un revendiqué par Washington s’avère être Pékin, le terrain ukrainien et, par extension européen, passe au second plan dans les préoccupations américaines. Les stratèges du Kremlin y verraient supposément une fenêtre de tir. « L’objectif aux Etats-Unis n’est plus tant d’endiguer la Russie mais plutôt la Chine. Peut-être qu’a Moscou, une opportunité est perçue. Celle de se dire qu’on ne sera pas les meilleurs amis du monde avec les Américains mais qu’on peut peut-être faire avancer nos intérêts », présume Florent Parmentier.

D’autant que l’ambition russe est désormais très lisible et devrait être réaffirmée sous peu. « Il s’agit de la sécurité européenne. Poutine souhaite des garanties très contraignantes sur le non-élargissement de l’Otan, développe M. Dubien. Jusqu’à présent, les Russes s’opposaient à l’Ukraine dans l’Otan, désormais ils s’opposent à l’Otan dans l’Ukraine. Ce qui se passe est très sérieux. On arrive au bout d’une logique d’élargissement depuis 30 ans puisqu’on arrive à la frontière russe. Or, la Russie estime que ce qu’il se passe à ses frontières concerne sa sécurité voire même, dans le cas de l’Ukraine, ses intérêts vitaux ».

(Re)voir : Méditerranée : la Russie et l'OTAN bataillent pour récupérer les débris d'un avion furtif

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Les Européens boutés hors des discussions

A l’instar de l’échange Blinken-Lavrov, les négociations pour mettre un terme au conflit concernent la Russie et les Etats-Unis. Exit les Européens, alors que les rencontres sur le « format Normandie », réunissant la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France, semblent avoir montré leur limite. « La Russie considère toujours les Européens comme des pays se rangeant instinctivement derrière les Etats-Unis, expose Florent Parmentier. Ukrainiens et Russes s’accusent mutuellement de ne pas respecter leurs engagements. L’hypothèse d’une intégration des Etats-Unis au sein de ce format a pu être évoquée lors de la rencontre entre Biden et Poutine l’été dernier mais cela n’a pour l’instant pas produit d’effets. Le fait est que qu’on a un format diplomatique qui n’est pas adapté à la situation. »

Arnaud Dubien ne dit pas autre chose. Paris et Berlin ont perdu un peu leur rôle de médiateur pour se ranger vers les positions ukrainiennes. « Les Russes considèrent que la France et l’Allemagne ne cherchent pas à faire pression sur l’Ukraine pour qu’elle fasse sa part du chemin. Dans ces conditions, on traite avec des gens dont on pense qu’ils ont de l’influence. En l’occurrence, les Etats-Unis, d’où, selon la rhétorique russe, l’Ukraine serait réellement gouvernée. »

Russes et Américains font monter les enchères avant probablement une rencontre bilatérale au plus haut niveau

Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipof

Préparer le terrain à Biden et Poutine

En haussant le ton, Russes et Américains se jaugent. « Il y a une blague à Moscou qui consiste à dire que si vous [les Occidentaux] ne voulez pas parler avec M. Lavrov (ministre Affaire étrangères), on vous fera parler avec M. Choïgou (ministre de la Défense), relate M. Parmentier. Russes et Américains font monter les enchères avant probablement une rencontre bilatérale au plus haut niveau. »

La tension exacerbée des derniers jours aurait ainsi vocation à aplanir le terrain et à obtenir des concessions de part et d’autre alors que les deux dirigeants devraient se parler mardi 7 décembre. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé un échange « dans la soirée » et d'une « durée déterminée par les présidents eux-mêmes. » 

« Ce genre de discussion, de président à président, est important pour les Russes car cela conforte l’image d’une Russie puissance incontournable et responsable », précise Arnaud Dubien. D’autant qu’Antony Blinken est, côté moscovite, perçu comme un anti-russe dur.

(Re)voir : Ukraine : les présidents Biden et Poutine devraient se téléphoner
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Cette escalade diplomatique n'est toutefois pas sans danger. « Soit ils savent pertinemment ce qu’ils [les Russes et les Américains] font soit il y a des erreurs de calculs qui peuvent être funestes de part et d’autre », prévient toutefois Florent Parmentier.

Car si un assaut massif semble hors de propos, une surenchère militaire ne peut pas être totalement exclue, d’autant que l’Ukraine dispose depuis peu de drones de fabrication turque. « C’est tout à fait possible qu’un incident survienne et qu’il ne soit pas forcément du fait de la partie russe, soutient M. Dubien. Chose rarement mentionnée mais non moins avérée, l’armée ukrainienne récupère très régulièrement des villages dans la zone grise, sur la ligne de front. Elle s’est servie des drones au moins une fois. Peut-être qu’il pourrait y avoir une réplique plus affirmée de la part de Moscou si elle s’en ressert. »

Pour le chercheur, nombreux en Ukraine, en Pologne ou à Washington, auraient d’ailleurs même intérêt à ce que la situation dégénère localement. « Une escalade justifierait automatiquement des sanctions. On ne chercherait pas à savoir qui a tiré le premier. » Un jeu "classique" mais aux risques conséquents que les Ukrainiens, encore, subiraient en premier lieu.