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Une tour Eiffel, un poulailler, et toujours du jaune: six mois sur un rond-point du Var

Une tour Eiffel de palettes de 11 mètres de haut se tient sur un rond-point occupé par des "gilets jaunes", AU Luc, dans le Var, en France, le 14 mai 2019
afp.com - Boris HORVAT
Un drapeau tricolore avec un autocollant "Référendum d'Iniatiative Citoyenne", le 14 mai 2019 au Luc dans le Var en France
afp.com - Boris HORVAT
Une fresque mettant en scène Marianne, et des gilets jaunes, près d'un rond-point occupé par des "gilets jaunes", au Luc dans le Var, en France, le 14 mai 2019
afp.com - Boris HORVAT

La crête fièrement dressée, un coq baptisé Castaner fixe une tour Eiffel de 11 mètres de haut, faite de palettes de bois: bienvenue au Luc (Var), sur un terre-plein où d'irréductibles "gilets jaunes" expriment depuis six mois leur aversion pour "Macron et son système".

Quatre tonnes, 135 palettes, 500 heures de travail. Gérard Lemaître, alias "Gégé 62", a l'oeil qui brille en regardant cette tour Eiffel édifiée à la sortie de l'autoroute A8. Elle côtoie un arc de triomphe de cinq mètres de haut, ceint de bâches ornées de bas-reliefs, construit en début d'année.

A l'autre bout, une pyramide du Louvre en fer forgé culmine à 4 mètres 85. "Des gens du monde entier viennent prendre des photos", assure Alain Haydar, un habitué de ce terrain d'un demi-hectare, aux portes de la Côte d'Azur. "On les reçoit bien, on leur offre le café, et ça nous permet de leur parler", poursuit ce "gilet jaune" de la première heure.

En six mois, le terrain nu est devenu le village de quelques dizaines de "Gaulois réfractaires". Débrouille, solidarité, les dons ont afflué: des canapés sont installés, la buvette --sans alcool-- est équipée de trois frigos et d'une gazinière.

Pour les (rares) jours de pluie, un Cluedo et des livres de poches sont rangés dans une cabane. Trois chevaux à bascule attendent les enfants. Un poulailler grillagé fournit des oeufs pour les crêpes.

"Le coq, on l'a appelé Castaner. Attention ! Si on met la main, il pique et il pince", rigole M. Lemaître. La vie de cet ancien chauffeur routier, père de six enfants, "a complètement changé" depuis qu'il s'est investi corps et âme, aux côtés de sa femme, dans le mouvement.

"Six mois, c'est très dur. C'est des nuits pas possibles à garder l'oeil ouvert", explique-t-il. Installés sur un terrain du groupe Vinci, les "GJ" vivent dans la crainte d'une évacuation, même si plusieurs sont convaincus qu'au fond, les gendarmes sont de leur côté.

- "+Gilet jaune+ professionnel" -

Pourquoi les gilets jaunes ? "On se bat pour nous, nos enfants et nos petits-enfants", résume Gégé 62, qui touche 856 euros par mois de pension d'invalidité, sa femme, 373 euros de retraite. "Ils viennent taper à la porte pour qu'on les aide. Ils voudraient qu'on leur remplisse le frigo. Mais le nôtre est déjà vide".

Même misère pour Hadja Kacem, 45 ans, dont les lunettes noires cachent le handicap visuel qui l'empêche de trouver un travail stable. Il a enchaîné les boulots, agent de sécurité, paysagiste, carreleur...

"Maintenant, je suis +gilet jaune+ professionnel. Comme je ne travaille pas, je donne tout mon temps", sourit-il. Résultat, "je n'ai jamais rencontré autant de gens de toute ma vie ! Et c'est des bonnes gens, c'est fraternel, on a tous la même bataille contre Macron, sa caste, le capitalisme et l'évasion fiscale".

"On n'est pas nombreux mais on tient le coup", abonde Alain Haydar, qui "tournait en rond" à la retraite. "Je pensais que ce ne serait qu'un feu de paille, mais vous voyez, je suis toujours là", sourit cet ancien agent technique. "On ne partira que quand on sera écoutés".

Devenu incontournable, avec des rassemblements de plusieurs centaines de sympathisants certains samedis, le terre-plein du Luc attire aussi des "gilets jaunes" de passage, comme Pascal Quéré, "accidenté de la vie" au fauteuil roulant repeint de jaune fluo, qui porte la voix des handicapés, ou Johnny, 23 ans, survêtement tricolore et casquette noire.

Cet enfant des foyers, "jeté à la rue à la majorité", salue ici "de bons combats, et des gens qui s'aident et se soutiennent". "On veut vivre et plus survivre. Même si honnêtement, ça va être compliqué", lâche-t-il.

Sur le bas-côté, les poids-lourds qui klaxonnaient en soutien se sont faits rares. "Quelques voitures nous traitent d'enculés" et le camp a reçu un cocktail molotov en pleine nuit, regrette M. Haydar qui assure cependant que le soutien des habitants reste entier.