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Vaccins contre le Covid : comment l'égoïsme des pays riches favorise l'apparition de nouveaux variants

Un personnel de santé présente des flacons vides du vaccin contre le Covid-19 Covishield, Gauhati, Inde, le 14 mai 2021. <br />
AP Photo/Anupam Nath
Un personnel de santé présente des flacons vides du vaccin contre le Covid-19 Covishield, Gauhati, Inde, le 14 mai 2021. 
AP Photo/Anupam Nath

Entretien. Le vaccin indien Covishield, petit frère de l'AstraZeneca, n'est pas homologué en Europe. Pourtant, il est distribué par le système Covax et l'Organisation Mondiale de la Santé dans de nombreux pays et notamment sur le continent africain. Comment expliquer ces contradictions et quelles en sont les conséquences ? Pour Anne Sénéquier, chercheuse, co-directrice et fondatrice de l'Observatoire de la santé à l'IRIS, l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques en France, l'Occident donne aux pays pauvres des vaccins dont elle ne veut pas.

TV5MONDE : Pourquoi le vaccin Covishield n’est-il pas autorisé et reconnu dans l’Union européenne mais autorisé et distribué aux pays pauvres et intermédiaires par l’OMS et le COVAX, dont la commission européenne fait partie? (NDLR : le COVAX est une initiative ayant pour but d'assurer un accès équitable à la vaccination contre le Covid-19 dans 200 pays). 

Anne Sénéquier, chercheuse, co-directrice et fondatrice de l'Observatoire de la santé à l'IRIS : Il y a des objectifs différents pour l’Union européenne et l’OMS. L’Union européenne fait partie du COVAX mais c’est plutôt l’OMS qui valide les vaccins qui sont autorisés dans ce système. L’idée de l’OMS est d’avoir une équité vaccinale, c’est-à-dire faire que la totalité des pays du monde puisse avoir accès à des vaccins. Il y a eu 3,27 milliards de vaccins distribués dans le monde. Cela aurait été suffisant pour vacciner la totalité des personnes vulnérables et les personnels de santé mais ça n’a pas été le cas. Aujourd’hui on se retrouve dans une problématique où le but de l’UE est de faire vacciner sa population. Ça s’arrête là, finalement.

TV5MONDE : Pourquoi de nouveaux vaccins ne sont pas homologués rapidement par l'UE ?

Anne Sénéquier : L’Union européenne fait partie des pays qui, au début 2020, ont précommandé la majorité des vaccins pressentis comme validant (ndlr : Pfizer et Moderna) : ils possédaient une efficacité hors du commun, plus de 90% de protection pour une vaccination. Par la suite, on s’est rendu compte que les vaccins avec ARN Messager n’avaient pas les effets secondaires de l’AstraZeneca (ndlr : au contraire des vaccins à ARN M, l’AstraZeneca utilise comme vecteur viral un virus peu virulent). L’Union européenne a assez de vaccin pour faire les campagnes de vaccination 2021. Pour 2022, l’UE a sécurisé des vaccins avec ARN M seulement. Pour elle, il n’y a donc pas de nécessité de valider d’autres vaccins, puisque tout le monde a ce qu’il faut pour 2022. 

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Aujourd’hui on se retrouve dans une problématique où le but de l’UE est de faire vacciner sa population. Ça s’arrête là, finalement.

Anne Sénéquier, chercheuse, co-directrice et fondatrice de l'Observatoire de la santé à l'IRIS

TV5MONDE : Des pays membres ont déjà commandé des vaccins non validés par l'Agence européenne du médicament (EMA) ? 

Anne Sénéquier : Des pays d’Europe de l’Est ont commandé des vaccins Spoutnik V, alors même qu’il n’était pas en cours de validation par l’Union européenne. L’UE est un groupe d’Etats qui commande de manière conjointe pour avoir plus de poids en matière économique et de population, mais rien n’est obligatoire. Si un pays de l’Union européenne veut passer un accord avec un autre laboratoire pharmaceutique, il le peut. L’OMS de son côté doit prendre en considération ce qu’il s’est passé début 2020, c’est-à-dire la cooptation (ndlr : ici, la réservation massive) des vaccins par les pays occidentaux qui a entrainé un nombre moindre de vaccins disponibles pour faire vacciner les autres pays.

Actuellement, le fait que les grands laboratoires pharmaceutiques augmentent leur production, entraine des pénuries de matières premières qui génèrent aujourd’hui un manque de vaccin. Aujourd’hui, pour vacciner la population mondiale, il faudrait 14 milliards de doses à distribuer en un mois, si l’ont voulait vraiment arrêter la pandémie. Pour l’instant le système industriel n’y arrive pas.

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TV5MONDE : Quels sont les problèmes rencontrés par l'OMS en matière de vaccins ?

Anne Sénéquier : L’OMS a des problématiques toutes autres que l’Union européenne. Elle rencontre des ruptures de stocks, des problèmes financiers, le COVAX manque aussi de moyens. Il a réussi à avoir le nombre de vaccins désiré pour 2021, mais il y a encore toute la logistique, l’acheminement, les ressources humaines et la chaîne du froid à respecter, pour organiser la campagne de vaccination qui n’est pas financée dans sa totalité pour le sytème COVAX. C’est justement cette partie du financement manquant qui fait que dans les pays qui n’ont pas eux-mêmes la logistique et la possibilité d’organiser correctement cette campagne de vaccination, on rencontre de nombreuses problématiques. Face à cette pénurie de vaccins, l’OMS ne peut pas dire : on ne prendra que les ARN M. Ce n’est pas possible. Sinon, l’entièreté de la population ne serait vaccinée qu’en 2030. 

TV5MONDE : Le vaccin Covishield n’est pas validé par  l'Agence européenne du médicament (EMA), pourtant il est l’équivalent indien de l’AstraZeneca : ils utilisent tous les deux la même molécule... 

Anne Sénéquier : Effectivement. L’AstraZeneca a été fabriqué par le laboratoire « Serum Institute of India » en Inde, c’est lui qui fournissait 75% de l’AstraZeneca à destination des pays africains. L’Inde a arrêté ses exportations pour privilégier l’échelle nationale lors de la dernière vague épidémique et pour mettre un frein à la transmission du virus. Aujourd’hui, AstraZeneca et la version indienne ont été validés par l’OMS. Il y a effectivement des effets secondaires mais ils sont extrêmement rares. Vous avez le même risque d’avoir des soucis du foie que si vous prenez un Doliprane. Sur 20 millions de personnes vaccinées en Europe, il y a eu 8 cas. 

Ils se souviendront du moment où, alors que l’humanité rencontrait pour la première fois un problème commun, les pays occidentaux ont dit, « nous d’abord ».

Anne Sénéquier, chercheuse, co-directrice et fondatrice de l'observatoire de la santé à l'IRIS

TV5MONDE : Covishield a été distribué au Maroc, à Madagascar, au Bénin, aux Seychelles et dans plusieurs pays d’Amérique Latine. Ce sont essentiellement des pays pauvres ou intermédiaires qui n’ont pas eu le choix du vaccin. Or les vaccinés avec le Covishield vont avoir des difficultés, par exemple, à rentrer dans la zone Schengen...  En France, ils seraient considérés comme "non vaccinés". Peut-on parler d’une inégalité vaccinale, d’un vaccin pour les pauvres et d’un vaccin pour les riches ? 

Anne Sénéquier : Ce n’est pas aussi simple que cela mais c’est effectivement le résultat in fine. On part d’une question sanitaire, d’une vérité fondamentale qui est que tout le monde fait face à la même problématique. Et nous nous rendons compte que la réponse est différente pour tous du fait de systèmes économiques et géopolitiques différents. Il est vrai que cela fait entrave à la libre de circulation des personnes, cela va avoir un impact sur la géopolitique aussi. Dès aujourd’hui, mais demain également, parce que cela fait appel à la géopolitique de l’émotion. Ces pays ont vu les Occidentaux coopter les vaccins. Et ils s’en souviendront. Ils se souviendront du moment où, alors que l’humanité rencontrait pour la première fois un problème commun, les pays occidentaux ont dit, « nous d’abord ». Pourtant, ce sont les Occidentaux qui avaient dit que le vaccin était une priorité pour tous et qu’il fallait agir ensemble ainsi que se coordonner dans la campagne de vaccination. Or nous voyons bien que ça n’a pas été le cas. Aujourd’hui, ces pays (ndlr : pays n’ayant pas bénéficié des premiers vaccins) ont la possibilité d’avoir des vaccins. Mais finalement, nous leur donnons ceux que l’Occident ne veut pas.

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TV5MONDE : Ces vaccins non validés ne permettent pas d'entrer dans l'UE ?

Anne Sénéquier : D’autre part, ces vaccins en particulier risquent de restreindre leur libre circulation. Oui bien sûr, cela engendre des inéquités et oui bien sûr, ce sont des choses qui resteront encrées dans la mémoire diplomatique. Enfin, ils (ndlr : les pays en voie de développement) ont en plus de cela les antécédents de se dire « quand tout le monde mourrait, vous nous avez laissé mourir pendant six mois supplémentaires, voir un an, et vous nous avez ensuite donné les vaccins que vous ne souhaitiez pas pour vous mêmes ». Je pense qu’en Novembre, lors de la Cop26, nous allons retomber dans une même problématique concernant les technologies vertes, c’est-à-dire, demander à des pays qui ont un revenu faible et intermédiaire, de faire une transition écologique sans leur donner les moyens de la faire. Or les pays qui détiennent déjà ces technologies ne veulent pas non plus les partager.

En se disant « on va se vacciner d’abord », on laisse circuler le virus, dans de très larges parties du globe, et il arrive ce qu’il arrive, c’est-à-dire de nouveaux variants.

Anne Sénéquier, chercheuse, co-directrice et fondatrice de l'Observatoire de la santé à l'IRIS

TV5MONDE : Vous parlez de « problème commun ». Le Canada a vacciné 400 000 personnes avec le Covishield et les États-Unis l’ont homologué. Ce qui n’est pas le cas de l’UE. N’aurait-on pas dû s’attendre à une cohérence mondiale ici aussi ? 

Anne Sénéquier : Absolument. On aurait du se baser sur la validation de l’OMS, qui est censée être un chef d’orchestre pour la santé publique au niveau mondial. C’est son rôle, à la base. Sauf que l’OMS est plus ou moins entendue de manière différente en fonction de qui vous êtes. Quand vous êtes les États-Unis et que vous avez le CDC d’Atlanta, le centre de contrôle des maladies, finalement, vous n’écoutez pas l’OMS de la même manière que quand vous êtes un pays au système de santé fragile. Du fait de la souveraineté sanitaire et du fait que l’OMS fait des recommandations qui ne sont en aucun cas contraignantes, chacun refait ses validations chez soi.

En janvier, quand le Royaume-Uni a commencé à vacciner avec l’Astrazeneca et que l’UE ne l’avait toujours pas validé, le Royaume Uni a dit qu’il avait pu valider au niveau national grâce au Brexit, parce que l’Union européenne était trop lente pour la validation. En quelque sorte, personne n’a vraiment confiance en une validation internationale, et c’est cela qui est problématique, chaque Etat a perdu du temps à re-valider les choses. Les laboratoires pharmaceutiques ont eux aussi mis énormément de temps à fournir les données à l’OMS pour que celle-ci puisse valider les vaccins. Si on était dans un processus bien huilé où les laboratoires donnaient les données et protocoles rapidement à l’OMS, tout aurait pu être bien plus simple et plus rapide. 

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Le côté « souveraineté sanitaire » est compliqué. On pensait qu’il fallait tout faire à la maison et on s’est rendu compte au fur et à mesure de cette pandémie que la souveraineté sanitaire n’existe plus, puisque 80% des médicaments et des principes actifs des médicaments sont fabriqués en Asie du Sud-Est. On se base sur des arguments qui ne sont déjà plus vrais. 

TV5MONDE : Il n'y a pas non plus de coordination des campagnes de vaccination, quelles sont les conséquences ?

Anne Sénéquier : Une autre problématique est celle d’avoir diligenté à chaque Etat, au niveau national, la responsabilité de faire des campagnes vaccinales et on voit dans ces cas-là que tout le monde a pensé à soit d’abord. La coordination, que l’on peut souhaiter, au niveau de notre humanité, en terme philosophique, en terme éthique, est nulle. Mais aussi en terme de pertinence sanitaire, c’est là où c’est le plus idiot, car en se disant « on va se vacciner d’abord », on laisse circuler le virus, dans de très larges parties du globe, et il arrive ce qu’il arrive, c’est-à-dire de nouveaux variants.

Aujourd’hui, on a presque de la chance car aucun ne challenge véritablement l’immunité nouvellement acquise par les premières campagnes de vaccination, mais ce n’est pas dit que cela persiste. On voit déjà que le variant Delta challenge les vaccinations AstraZeneca qui n’ont une efficacité que de 30% face au variant. Les pays comme le Royaume-Uni qui avaient privilégié cette stratégie pour vacciner le plus de monde possible font désormais face à une recrudescence des cas.

On voit que le « nous d’abord », cet "America first" que tout le monde a embrassé, n’est pas pertinent sur le moyen et long terme. Nous risquons de devoir re-vacciner l’humanité s’il y a l’émergence d’un variant qui peut nous affecter malgré notre première vaccination. Cela veut dire la fabrication à nouveaux de 14 milliards de doses. De fait, on est voué, tant que l’on ne réussira pas à instaurer l’équité vaccinale, à courir derrière l’émergence de variants et les campagnes de vaccination. Mais cela semble très compliqué à comprendre. 

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Quels vaccins par pays : 

  • L’Union européenne distribue  quatre vaccins pour prévenir les formes graves de Covid-19 : Pfizer-BioNTech,  Moderna, AstraZeneca (Vaxzevria) et Johnson&Johnson (Janssen). Le vaccin Covishield n’est pas homologué. D’autres sont en cours d'évaluation comme le vaccin russe Spoutnik V, le vaccin allemand CureVac, le vaccin Novavax et le CoronaVac (vaccin chinois développé par Sinovac). 

  • Les États-Unis distribuent trois vaccins : Pfizer-BioNTech, Moderna et Johnson&Johnson (Janssen). Le Covishield est homologué. Des essais sont en cours sur l’AstraZeneca et le Novavax. 

  • La Chine distribue deux vaccins, Sinopharm et le Coronavac (sinopharm).

  • La Russie distribue à sa population le vaccin Spoutnik V. 

  • Sur le continent africain, on retrouve notamment les vaccins AstraZeneca, Covishield, Johnson&Johnson (Janssen) pour l’Afrique du Sud, Spoutnik V pour la Guinée et l’Algérie