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Venezuela : deux présidents, des amis empressés, le point sur la crise en cinq questions

Rassemblement de partisans du président Maduro à Urena, le 11 février 2019.<br />
<sub>(AP Photo/Fernando Llano)</sub>
Rassemblement de partisans du président Maduro à Urena, le 11 février 2019.
(AP Photo/Fernando Llano)

La pression monte encore cette semaine contre le gouvernement chaviste, qui refuse de laisser entrer un convoi d'"aide humanitaire" organisé par ses adversaires. Son ennemi, le président auto-proclamé Juan Guaido, annonce un événement décisif le 23 février. Donald Trump menace. Le président Nicolas Maduro tient mieux que prévu.

Quelle est cette aide humanitaire au cœur de la bataille entre les « deux présidents » ?

Plusieurs camions contenant, selon les envoyeurs, diverses denrées alimentaires, produits hygiéniques et médicaux. Lors d’une présentation, les caméras des télévisions ont filmé des sacs de riz et de lentilles, des rations alimentaires d’urgence, des caisses de médicaments, des brosses à dents et savons envoyés par Washington.

Soldats venezueliens gardant le pont Tienditas entre Colombia et Venezuela. <br />
<sub>(AP Photo/Fernando Llano)</sub>
Soldats venezueliens gardant le pont Tienditas entre Colombia et Venezuela. 
(AP Photo/Fernando Llano)

Ces produits sont stockés en territoire colombien dans la ville frontalière de Cucuta, dans un grand hangar au pied du pont international de Tienditas. Bogota et Caracas n’ont plus de relations depuis 2017 et le président Ivan Duque est à la tête des pressions diplomatiques exercées sur la « dictature » du Venezuela.

L’accès de son territoire est fermé au convoi, le pont bloqué par deux gigantesques conteneurs et une citerne.

Le Brésil du président d'extrême-droite Jair Bolsonaro a accepté d'installer un autre centre de stockage dans l’État frontalier de Roraima (nord).

Pourquoi cette aide fait-elle tant polémique ?

C’est un symbole pour les deux camps.

Selon Juan Guaido, cette « aide humanitaire » promise par les États-Unis et leurs alliés permettra de « sauver la vie de 300 000 personnes », dans un pays à l’économie dévastée par la faute du régime chaviste, où les pénuries poussent chaque jour à l’exil des milliers de Vénézuéliens.

Si l’on en croit le camp du président autoproclamé, 250 000 volontaires sont prêts à la distribuer. Cherchant à briser l'unité de l'armée, l'opposant a offert l'amnistie aux militaires qui désavoueraient le chef de l’État et les a prévenus que bloquer l'aide constituerait un « crime contre l'humanité ».

À des dizaines de milliers de ses partisans qui manifestaient mardi dans tout le pays, Juan Guaido a promis que le convoi y entrerait « le 23 février » (un mois juste après sa prise du pouvoir). « L'aide humanitaire va entrer au Venezuela, c'est sûr ! Car l'usurpateur n'aura pas d'autre choix que de quitter le Venezuela », a t-il ajouté.

Des Venezueliens réunis pour recevoir des aides alimentaires du gouvernement, le 11 février 2019.<br />
<sub>(ap photo)</sub>
Des Venezueliens réunis pour recevoir des aides alimentaires du gouvernement, le 11 février 2019.
(ap photo)

Au-delà de son éventuel apport, l’aide apparaît donc clairement comme un défi lancé à un pouvoir qui n’en veut pas et une arme politique pour précipiter sa chute.

« L’aide humanitaire n’est ni de l’aide ni humanitaire », a résumé, lundi, Diosdado Cabello, le président de l’Assemblée constituante favorable aux chavistes. Comme Nicolas Maduro, celui-ci se dit convaincu que « l’aide est la première étape d’une intervention militaire ».

Ce dernier l’a qualifiée pour sa part de « cadeau pourri ». « C'est un show politique, ce qu'ils appellent l'aide humanitaire. L'impérialisme n'aide personne dans le monde. Personne », a-t-il déclaré. Démentant une urgence humanitaire, le chef de l'État rejette la responsabilité des pénuries sur les sanctions américaines et une « guerre économique » menée par la droite. « Le Venezuela n'est pas un pays où règne la famine »,  a-t-il assuré t dans un entretien à la BBC diffusé mardi.

Où en est le duel des deux présidents ?

La chute du président Maduro escomptée par son adversaire et ses soutiens semble, malgré leur enthousiasme, plus laborieuse que prévu.

Juan Guaido lors de son auto-proclamation comme président par intérim, le 23 janvier à Caracas.<br />
<sub>(AP Photo/Fernando Llano)</sub>
Juan Guaido lors de son auto-proclamation comme président par intérim, le 23 janvier à Caracas.
(AP Photo/Fernando Llano)

Plus de cinquante pays ont à ce jour reconnu la présidence de Juan Guaido, parmi lesquels les États-Unis, la majeure partie de l’Amérique du Sud et vingt-cinq membres de l’Union européenne. C’est beaucoup, mais cela signifie aussi que la majorité des États du monde ne l’ont pas fait, par refus, neutralité ou attentisme.

Dans le bloc résolu figurent deux gros morceaux : la Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies, et donc sans lesquels aucune légalité internationale ne peut être fermement établie. Le Mexique, l’Uruguay, Cuba, la Bolivie, la Turquie, et plusieurs États européens (Grèce, Italie, Norvège…) reconnaissent toujours le président Maduro. Le Vatican – le pape François, argentin, avait joué un rôle de médiateur dans la crise colombienne - reste sur la réserve.

En pratique, les services nationaux ou diplomatiques, y compris les ambassades à Washington, Paris ou Bogota, restent occupés par des administrations relevant du pouvoir chaviste. Juan Guaido incarne indéniablement l’espoir pour les siens, mais il ne gouverne pas. Maduro ne recule pas. L’armée, malgré quelques défections de haut gradés, ne paraît pas le lâcher.

Une intervention militaire des États-Unis est-elle envisageable ?

On ne peut l’exclure en dernier ressort, compte tenu du caractère imprévisible de leur propre président. Donald Trump a réaffirmé mercredi qu'il étudiait « toutes les options » concernant le Venezuela, soulignant que le président Nicolas Maduro commettait une « terrible erreur » en empêchant l'aide humanitaire internationale d'entrer dans le pays. La date précise du 23 février donnée par Juan Guaido peut laisser penser qu’une action concertée avec ses alliés est envisagée pour – ou d’ici - cette date.

Donald Trump et le président colombien  Ivan Duque à la Maison Blanche, le 13 février 2019<br />
<sub>(AP Photo/ Evan Vucci)</sub>
Donald Trump et le président colombien  Ivan Duque à la Maison Blanche, le 13 février 2019
(AP Photo/ Evan Vucci)

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a mis en garde mardi son homologue américain Mike Pompeo contre tout « recours à la force », ce qui laisse entendre que l’hypothèse est prise au sérieux à Moscou.

Mais bien d’autres actes que militaires sont encore possibles. « J'ai toujours un plan B, et C, et D, et E, et F », a ajouté le chef de la Maison Blanche. Parmi les pressions, la nomination annoncée ce 13 février d'une nouvelle direction pour Citgo, la filiale aux États-Unis de la compagnie nationale pétrolière, marque une tentative supplémentaire d'asphyxier économiquement, avec Washington, le gouvernement Maduro.

Qu’est-ce qui pousserait vraiment les Américains dans cette aventure ?

Vraisemblablement pas l’altruisme humanitaire ou démocratique. L’Amérique du Sud est traditionnellement la « back yard », (arrière-cour) des États-Unis et les exemples de ses interventions, y compris militaires, ne manquent pas (La Grenade en 1983, Nicaragua  en 1983-1987, Panama en 1989, Haïti en 1995  pour ne citer que les dernières). Washington s’est toujours parfaitement accommodée des dictatures du continent, lorsqu’il ne les a pas soutenues ou amenées.

Le président Hugo Chavez le 24 juillet 2012, présentant une paire de pistolets ayant appartenu au héros de l'indépendance vénézuélienne et du continent Simon Bolivar, dont se réclame son pouvoir.<br />
<sub>(AP Photo/Fernando Llano, File)</sub>
Le président Hugo Chavez le 24 juillet 2012, présentant une paire de pistolets ayant appartenu au héros de l'indépendance vénézuélienne et du continent Simon Bolivar, dont se réclame son pouvoir.
(AP Photo/Fernando Llano, File)

Ses relations avec le régime chaviste ont à l’inverse toujours été – dès 1999 – exécrables. D’obédience socialiste, Hugo Chavez a remis en cause dans les années 2000 des liens de dépendance entre le Venezuela, gros producteur de pétrole et détenteur des secondes réserves du monde, et les États-Unis, son premier client. Son héritier bien plus fragile, Maduro, est devenu dès son accession au pouvoir (2013) une cible obsessionnelle.

La crise économique – que des sanctions américaines ont aggravée, édictées dès la présidence d’Obama et conjuguées à la chute des cours – a rendu le régime d’autant plus vulnérable que la validité de plusieurs élections étaient contestées par l’opposition.

Ce désastre économique a aujourd’hui des répercussions dans la région : plus de trois millions d’exilés, qui posent un problème grave aux pays voisins protégés de Washington. Un flux qui contrarie aussi la politique anti-immigration de Donald Trump, même s'il n'a pas pour lui que des inconvénients.

400 000 ressortissants vénézuéliens ou d’origine vénézuélienne vivent aux États-Unis, en particulier en Floride.Ils y forment une diaspora influente, qui s’ajoute à la forte communauté cubaine. L’une et l’autre sont très hostiles aux régimes socialistes autoritaires de leurs pays d’origine. Or, la Floride, politiquement fluctuante, constitue l’un des États clés dans les élections américaines.

En quête probable d’un second mandat incertain, Donald Trump aurait beaucoup à gagner dans une réussite spectaculaire au Venezuela.