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Yusefi ou la détresse d’un auxiliaire afghan de l’armée française

«<em> Vous êtes mon dernier espoir. Pouvez-vous me sortir de cet enfer ? </em>», demande Yusefi Zubair, un ex-auxiliaire de l'armée française en Afghanistan. 
« Vous êtes mon dernier espoir. Pouvez-vous me sortir de cet enfer ? », demande Yusefi Zubair, un ex-auxiliaire de l'armée française en Afghanistan. 
©TV5MONDE / Andrew Quilty

Pour mener à bien son intervention en Afghanistan, la France a embauché 800 auxiliaires et interprètes afghans, de 2003 à 2014. Après le retrait de ses troupes, ces hommes sont devenus les cibles de milices radicalisées et des talibans. Menacés, ils réclament protection à la France depuis presque sept ans. 250 d’entre eux ont été rapatriés après de longues luttes, d’autres sont encore bloqués à Kaboul. Yusefi Zubair est l’un d’eux. 

Alité, les yeux fermés, le visage marqué par la douleur, sous perfusion, un homme est étendu sur un lit d'hôpital. Yusefi Zubair, ancien magasinier pour l’armée française, a fait un malaise. Sa femme le prend en photo alors que son fils s'est recroquevillé contre lui. Un médecin du City Medical Complex de Kaboul lui administre quelques médicaments. « Il m’a recommandé de mettre fin à ce stress et à mes angoisses… », concède t-il. 

Mais Yusefi ne pourra rester plus longtemps, faute de moyens. Il est rentré, depuis, avec son épouse et ses deux enfants dans le petit taudis où il vit depuis l’hiver dernier. Pas de chauffage, plus d’argent, Yusefi est ruiné. « Je n’ai même plus les moyens de soigner mes enfants malades à cause du froid. Ils ne vont d’ailleurs plus à l’école, j’ai trop peur pour leur sécurité. Je ne supporterais pas d'être refusé une énième fois... Si c'est le cas, je préfère mourir que de souffrir encore. Nous avons décidé de nous immoler, ma famille et moi. » 

Un lourd secret

L’an dernier, l’administration française l’avait convoqué pour un entretien après la réouverture, à titre humanitaire, d’une troisième session de rapatriements promise par le président français Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle. 

En novembre 2018, Yusefi fait partie des 180 anciens PCRL (personnel civil de recrutement local) de l’armée française à "postuler" pour pouvoir venir en France. Chacun est invité à remplir un formulaire où il est demandé le type de missions accomplies pour l’armée et le caractère des risques encourus depuis son retrait de l’Afghanistan. Des contrats et preuves tangibles de menaces sont également exigées. 

TV5MONDE a eu accès au dossier de l’ancien « PCRL ». Début 2013, il déclare avoir été kidnappé par des talibans. Les insurgés exigent des informations du magasinier au Camp Warehouse. Le siège général tactique de la force internationale d'assistance et de sécurité de Kaboul les intéresse. Yusefi feint d’accepter l’ordre de ses ravisseurs. « C’était ça où ils me tueraient, ma famille et moi. J’avais donc un mois pour leur transmettre des informations sérieuses », écrit-il. Une fois libre, il prévient l’ancienne DPSD (Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense) qui ne renouvellera pas son contrat. « Ils sont partis peu après. Leur départ a été terrible. C’était la dernière protection que j’avais. »

Une foule formait un cercle autour du cadavre de mon fils. 

Yusefi Zubair

Dans les dernières lignes de son formulaire, Yusefi supplie la France de lui faire quitter l’Afghanistan. Il omet volontairement d’évoquer un fait tragique pourtant décisif. C’est là que l’affaire se complexifie. Plusieurs mois après son kidnapping début 2013, la famille enchaîne des déménagements. Au total six, sur quelques mois. Le désormais ex-magasinier croit alors s'être fondu dans la masse grouillante de Kaboul. 

Yusefi est ruiné. «<em> Je n’ai même plus les moyens de soigner mes enfants malades à cause du froid. Ils ne vont d’ailleurs plus à l’école, j’ai trop peur pour leur sécurité.</em> »
Yusefi est ruiné. « Je n’ai même plus les moyens de soigner mes enfants malades à cause du froid. Ils ne vont d’ailleurs plus à l’école, j’ai trop peur pour leur sécurité. »
©TV5MONDE/Andrew Quilty

Une après-midi, il dépose son dernier enfant, au pied du petit immeuble dans lequel il vit. Ozair a l’habitude de monter seul les quelques marches. « On m’a appelé après ça… Je suis revenu très vite et une foule formait un cercle autour du cadavre de mon fils. Il gisait au sol. Certains disent qu’il était tombé du toit. » Horrifié, Yusefi croit en premier lieu en un accident, puis reçoit une lettre le 27 juin 2013, estampillée du symbole des talibans, signée par « Amirul Mumineen Mula Mohammad omar Mujahid, islamic emirates of Afghanistan, Taliban military headquarters of Shegal District, Kunar Province ».

« Toi qui es le mercenaire des infidèles, toi qui trahis les Afghans et l'islam [...] tu nous as promis, mais tu n'as rien fait [...] si tu penses que tu échapperas aux talibans [...] nous t'avons déjà identifié, tu ne pourras pas te cacher [...] nous pouvons te trouver. Pour que tu comprennes, ton fils était notre cible. Tout sera facile pour nous, et même si tu te déplaces n'importe où ailleurs, nous te trouverons. Nous te laissons à ton choix. »

Paniqué, et pour ne pas affoler sa femme, il garde cette lettre secrète. Au moment de remplir le formulaire, Yusefi décide de ne rien dire à l’administration française, de peur que son épouse ne l’apprenne. Il ne le sait pas encore, mais le ministère de la Défense usera de ce secret pour l'empêcher de rejoindre l’Hexagone.

Un cauchemar sans fin 

A la fin du mois de novembre 2018, il reçoit une convocation inespérée avec sa femme et ses deux enfants pour l’ambassade française à Islamabad - l’ambassade à Kaboul refusant de délivrer, à l’époque, tout visa. 

Sur les 180 demandes d’ex-PCRL, une soixantaine de réponses ont été rendues par l’équipe interministérielle expédiée depuis Paris. Yusefi fait partie des sélectionnés, les autres n’obtiendront pas d’explication, synonyme d’un refus pour leur rapatriement en France. 

Contrairement aux deux précédentes sessions (2013-2016), les billets d’avions pour Paris ne sont pas pris en charge. Ni ceux qu’il faut payer pour rejoindre Islamabad - la route étant trop risquée. 

« J’ai vendu les parts que j’avais dans un restaurant. C’était un revenu qui me permettait de ne pas trop m’exposer dans la sphère publique », nous raconte Yusefi qui cède aussi sa maison pour pouvoir être en mesure de payer les billets d’avions. 

Yusefi est ruiné. Il a vendu ses parts dans un restaurant pour payer ses billets d'avion jusqu'à Islamabad où il est convoqué par la France. 
Yusefi est ruiné. Il a vendu ses parts dans un restaurant pour payer ses billets d'avion jusqu'à Islamabad où il est convoqué par la France. 
©TV5MONDE/Andrew Quilty

L’Association des interprètes et auxiliaires afghans de l'Armée française, par le biais du ministère des Affaires étrangères, prévient : « vous aurez 90% de chances d’obtenir le visa français après votre convocation ». Yusefi pense le cauchemar terminé. Le jour de l’entretien, un fonctionnaire français lui pose des questions visant à déterminer si l’ex-magasinier présente un risque pour la sécurité nationale. 

Son enlèvement par les talibans en 2013 est évoqué. Yusefi sort après un court échange puis les services de l’ambassade lui demandent de patienter quelques jours au Pakistan. L’administration française refuse finalement de le rapatrier. Sur la feuille délivrée à Yusefi, il est inscrit vaguement que l’homme est recalé pour « menace à l'ordre public », « risque pour la sécurité nationale », ou encore « polygamie ». 

"J’y ai cru" 

Le retour à Kaboul sonne le début d’une longue déchéance. Sans travail, avec de faibles économies, sans logement, le poids de l’échec sur les épaules et le regard inquisiteur de la belle famille, Yusefi sombre. Son beau frère tente de l’aider en lui proposant un travail. 

Le 14 janvier 2019, au Green village à Kaboul, les deux hommes entrent dans une entreprise d’électronique. On leur demande d’attendre dehors, le patron était absent. « J’ai entendu une grosse explosion. Le choc était tellement fort qu'il a broyé mon esprit. » Son beau-frère meurt sur le coup, Yusefi est ransporté d’urgence à l'hôpital. 

Le bras cassé, le corps couvert de contusions, il ne peut se soigner correctement. Sans moyen, il se résout à quitter l'hôpital pour un petit appartement dégoté en urgence par sa belle famille. L’Association des interprètes et auxiliaires afghans de l'Armée Française est rapidement prévenue. Elle lui attribue un avocat bénévole pour faire une demande de référé (procédure en urgence) au nom de la protection fonctionnelle. 

Dans la loi française, la protection fonctionnelle est censée fournir assistance et protection à tout individu ayant aidé tout fonctionnaire français. Mais elle n’avait jamais donné droit à un visa pour un étranger. Cependant, le Conseil d’Etat, saisi par l’association et la protection fonctionnelle plaidée par François Sureau, en décembre 2018, crée une jurisprudence : « Tout étranger menacé à cause de son travail avec l’administration a le droit d’exiger protection de la France.»
 

J’y ai cru… plus de pleur, plus de peine, plus de souffrance.

 Yusefi Zubair

Perdu par ces procédures à rallonge et sous menace constante dans un Afghanistan toujours plus violent, Yusefi croit voir le bout du tunnel en avril dernier. Son avocat, Sophia Toloudi, lui signifie que le référé protection fonctionnelle est gagné devant le tribunal face au ministère de la Défense.

Le juge n’a pas cru un mot de l’argumentaire des armées et de sa "note blanche", sortie seulement quelques heures avant l’audience où il est écrit, sans source ni signature : « Les investigations menées [sur Yusefi] ont fait apparaître des relations avec des personnes situées en Erythrée, en Ouganda, au Libéria et en Syrie. Il est probable qu'il soit en lien avec des réseaux de criminalité organisée, voire des organisations jihadistes situées dans ces pays. »

Le juge enjoint donc les armées de délivrer un visa à l’ancien magasinier, sa femme et ses enfants. « J’y ai cru… plus de pleur, plus de peine, plus de souffrance. » Les jours sont longs et la convocation à l’ambassade française à Kaboul -qui délivre à nouveau des visas- n’arrive pas. 

Eviter tout rapatriement

« Je suis allée voir au tribunal et on m’a informée que le ministère s’était pourvu en cassation…», raconte son avocat. Le ministère, avec son armée de juristes, conteste la victoire et a fait appel devant le Conseil d’Etat. 

« C’est évident qu’ils essayent de trouver la moindre faille juridique pour faire barrage à chaque arrivée de PCRL en France », commente Laurent Pouvreau, avocat bénévole de l’association des anciens interprètes afghans. Il semble que Claire Legras, directrice des affaires juridiques du ministère des Armées, ne veuille pas faire de précédent pour d’autres auxiliaires d’armées recrutés sur d’autres théâtres d’opérations. 

En juillet 2018, Sylvain Mattiucci, conseiller social au ministère de la Défense confiait à Caroline Decroix, vice-présidente de l’association : « La protection fonctionnelle nous embarrasse. Elle nous met en difficulté sur de prochains conflits ». La France embauche actuellement 3 640 auxiliaires étrangers pour ses armées. 

Alors pour ne créer aucune jurisprudence, Claire Legras et son équipe épluchent chaque dossier. On peut lire ainsi dans le mémoire défense développé en cassation devant le Conseil d’Etat : « Il est constant que l’attentat à la voiture piégée survenue à Kaboul, au Green village le 14 janvier 2019, ne visait pas particulièrement le requérant mais les bâtiments de cette résidence qui abrite des étrangers travaillant à Kaboul. »

« Il relate dans ses écritures la perte en 2013 d’un enfant dans des conditions tragiques. Toutefois il n’a jamais fait mention de cet évènement ni dans sa demande de protection fonctionnelle, ni même en 2015 lors de l’examen de sa demande de visa. »

« M. Yusefi fait ainsi valoir que son fils était âgé de deux ans et demi au moment de son décès intervenu en 2013. Or il ne produit aucun document permettant d’établir qu’il aurait eu un enfant du nom d’Ozair Yusefi né en 2011 et décédé en 2013. » Or Yusefi présente un acte de naissance de l’enfant dont la véracité est contestée par le ministère de la Défense. Contacté pour commenter cette affaire et questionné sur la situation des PCRL afghans, Martin Briens, directeur de cabinet de la ministre Florence Parly, n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.

"Pouvez-vous me sortir de cet enfer ?" 

Sur cet argumentaire, le ministère de la Défense remporte une victoire contre le référé de l’association des interprètes afghans. « Cette victoire de la défense tend à montrer aux juges que leurs documents sont forcément fallacieux et achetés à des faussaires et que ces hommes mentent. Ils sont très actifs sur chaque faille ou faiblesse dans les dossiers. Yusefi voulait cacher à sa femme l’assassinat de son fils, c’est pourquoi il n’a rien écrit sur le formulaire, ni pendant l’entretien. Donc le ministère a conclu que tout cela était inventé », explique l'avocat de Yusefi, Sophie Toloudi. 

Il a eu vent de l’argumentaire du ministère de la Défense. « C’est terriblement choquant de plaider sur l’invention d’un enfant assassiné. La violence pour le père… ». Un père qui ne voit pas la fin de ces procédures. « Vous êtes mon dernier espoir. Pouvez-vous me sortir de cet enfer ? », nous demande-t-il une dernière fois. Il ne reste plus qu’à Yusefi la procédure de fond, qui prendra encore plus de temps.