Allemagne-Pologne : quand Varsovie ravive l’ombre de la Seconde Guerre mondiale

Alors qu'est commémorée l'invasion de la Pologne par l'Allemagne nazie inaugurant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs voix officielles s'élèvent à Varsovie pour exiger de Berlin une indemnisation demeurée à ses yeux impayée. Pourquoi cette réclamation surgit-elle après 80 ans et quels sont les arguments de part et d'autre ?
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Wielun
Troupes allemandes d'occupation à Wielun (centre de la Pologne) durant la dernière guerre
(photo musée de Wielun)
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Que réclame la Pologne à l’Allemagne ?

Quatre-vingts ans après l’invasion de la Pologne, Varsovie vient rappeler à Berlin sa facture jugée impayée des réparations de guerre et crimes contre l’humanité. On peut sans doute s'interroger sur la bonne foi des politiciens qui la portent, mais c'est une réclamation à résonance grave, dont l'Allemagne se serait bien passée.

« La Pologne n’a pas encore reçu d’indemnisation adéquate. (...) Nous avons perdu six millions de personnes au cours de la Seconde Guerre mondiale - beaucoup plus que d’autres États qui ont reçu d’importantes réparations. Ce n’est pas juste. Cela ne peut pas rester en l’état ». Ce n’est pas une obscure association mémorielle qui s’exprime ainsi fin août mais le Premier ministre polonais en exercice, Mateusz Morawiecki. Et ce n’est pas d’un dédommagement symbolique qu'il est question mais de plus de 700 milliards d’euros au bas mot, presque deux fois le PIB du pays.

De quoi s’agit-il ?

Le 1er septembre 1939 à 4 h 45, une semaine après la conclusion d’un pacte germano-soviétique qui prévoit cyniquement le partage de la proie, les chars allemands franchissent la frontière polonaise. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale, conflit le plus meurtrier de l’Histoire : quarante à soixante millions de morts. 6 millions d’entre eux sont Polonais : trois millions de juifs ; à peu près autant de catholiques.

L’idéologie nazie considère les slaves que sont les Polonais comme des « Untermenschen », littéralement « sous-hommes », à éliminer. Un mois avant l’invasion, Hitler indiquait à ses fidèles son intention de traiter la Pologne – dont le territoire est nécessaire à l’espace vital (« Lebensraum ») allemand - avec la plus grande brutalité. Celle-ci accomplie, il y mène, selon sa propre expression, un « impitoyable combat ethnique ». Nul régime fictivement indépendant comme Vichy. Le gouvernement légitime symbolique a pris le chemin de l’exil (en France, d’abord, puis à Londres). Le territoire est dirigé par un ministre du Reich particulièrement sanguinaire, Hans Frank.

Opposants, intellectuels, religieux, les élites et classes intermédiaires sont massivement décimées par la répression. Les populations sont déportées. Des centaines de milliers d’hommes sont envoyés en Allemagne au titre du travail forcé ; un esclavage, en réalité, dont beaucoup ne reviendront pas. Des dizaines de milliers de civils sont tués comme otages, en « représailles » - étendues aux familles, amis et voisins - aux actes d’une résistance aussi héroïque que désespérée.

Les juifs polonais sont harcelés puis, à partir de 1942, exterminés, constituant à eux seuls près de la moitié des victimes juives de la Shoah. Six des principaux camps de la mort sont situés en Pologne, dont Auschwitz qui devient leur destination. Avant même que soit élaborée la solution finale, Hans Frank avait déclaré, en 1941 : « Nous devons anéantir les juifs, où que nous les trouvions, partout où cela sera possible, ceci afin d’assurer ici la solidité globale des structures du Reich » .

Économiquement, le pays sortira dévasté de la guerre. Les deux tiers de son industrie sont détruits, ses infrastructures à près de 90 %. Varsovie est rasée.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu alors d’indemnisations ?

Par le fait des réalités géopolitiques de l'après-guerre. Libérée en 1945 par l’Armée rouge, la Pologne tombe dans la zone d’influence soviétique par sa position et la logique du partage du monde résolu à Yalta. Les nouvelles tensions qu’engendre ce dernier relèguent au second plan la question des réparations.

Théoriquement indépendante mais sous tutelle de Moscou, ce qui est devenu la République Populaire de Pologne devra se contenter – comme, du reste, bien d’autres pays ruinés par la guerre et sacrifiés au nom de la guerre froide – des dédommagements convenus entre les grands vainqueurs. Au début des années 1950, elle doit renoncer aux compensations financières – à l’exception de dédommagements mineurs pour certaines victimes et pour les travailleurs forcés – en échange des territoires disputés de son flanc Ouest, près de 100 000 km². Extension que ne compensent pas ses pertes à l’Est de territoires devenus soviétiques, mais cependant appréciable (l’Allemagne fédérale tente de s’y opposer), et finalement internationalement validée en 1990 par le Traité « 2 + 4 ».

Signé à Moscou entre les deux Allemagne en voie de réunification d’une part et les quatre vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale (États-Unis, Union Soviétique, Royaume-Uni, France) d’autre part, ce dernier est alors supposé en clore définitivement tous les contentieux. Il est aujourd’hui l’argument-maître de Berlin pour ne pas y revenir.

Limite du Traité « 2+4 » de 1990 : comme à Yalta et après-guerre, les pays de second rang y ont cependant eu fort peu voix aux chapitre. Avant la Pologne, la Grèce – autre grande victime des exactions et de l’occupation nazies - a régulièrement contesté et conteste encore que ce traité, comme le prétend Berlin, a soldé la question des dommages de guerre qui lui sont dus. Athènes réclame pour sa part 280 milliards d’euros à l’Allemagne.

Pourquoi la question surgit-elle maintenant ?

Elle resurgit plutôt, manifestement stimulée par le contexte politique national : les prochaines élections législatives polonaises ont lieu le 13 octobre, dans une ambiance où la surenchère nationaliste se vend bien. Pourtant, la requête de Varsovie, comme d’ailleurs la grecque, n’est pas parfaitement neuve. Le retour au pouvoir en 2015 du parti d’ultra-droite PIS, accompagné de tensions croissantes avec Bruxelles et Berlin, a redonné une certaine vigueur à un sentiment anti-allemand toujours présent dans une partie de la population.

Dès l’été 2017, le chef du PIS et homme fort du pays Jaroslaw Kaczynski estimait que l’Allemagne avait « une immense dette non réglée envers la Pologne » qui « reste d’actualité ». En septembre 2017, la Première ministre du moment Beata Szydlo déclarait « Je considère que la Pologne a le droit [à ces réparations], et nous sommes prêts à entreprendre cette démarche ». Et le président de la République lui-même, Andrzej Duda, exprimait ainsi en 2018 sa position pour le quotidien allemand Bild : « Selon moi, la question des réparations n’est pas close ». Un sondage IPSOS effectué à la même époque révélait que 63 % des polonais pensaient de même.

Selon le député PiS Arkadiusz Mularczyk, Varsovie prépare aujourd’hui un nouveau rapport, bien plus ample que celui, dressé en 1947, qui évoquait la somme équivalente à 700 millions d’euros actuels. Lui-même préside la commission parlementaire chargé de l’évaluation des dommages. « Tant d'années après la fin de la guerre, l'Allemagne n'a pas réfléchi sur son passé, pensant davantage à protéger la stabilité de son budget qu'à observer les règles démocratiques de l’État de droit et respecter les droits de l'Homme », déclare-t-il à l’AFP. « Le niveau de vie élevé des Allemands repose aussi sur le travail forcé des Polonais [pendant la guerre] et sur le vol de territoires polonais », remarque-t-il.

Berlin peut-il seulement faire la sourde oreille ?

Jusqu’à un certain point. A cette résurgence d’une réclamation à la fois dangereuse et toujours gênante moralement, Berlin répond selon une ligne éprouvée : contrition pour les souffrances du passé ; intransigeance envers toute réouverture du dossier. « La position du gouvernement allemand reste inchangée, la question des réparations allemandes est juridiquement et politiquement close », répète l’une de ses porte-parole, Ulrike Demmer.

Le gouvernement allemand peut compter, en la matière, sur l’appui de la plupart des capitales européennes peu soucieuses de voir ressurgir une telle boîte de Pandore. Le rappel de l'Histoire - pas si ancienne - n’en est pas moins embarrassant pour lui, a fortiori dans le contexte d’une poussée de l’extrême-droite sans précédent dans l’époque moderne. Le président de son principal parti Alternative pour l’Allemagne (AFD, 90 députés au Bundestag), Alexandre Gauland s’était déclaré lors de sa campagne électorale « fier des exploits des soldats allemands pendant les deux guerres mondiales ».